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Marchant à contre-courant de la vie, il a, disent-ils, descendu quelques marches, n'a pas suffisamment prêté attention à son entour, a cheminé lourdement au travers du temps, ombre de lui même restée dans le lointain. Comme les pierres s'est érodé, est devenu brumeux, évanescent. Il va dormir. Demain repartira dans le bon sens, celui des hommes, même si parfois il le trouve absurde et vain.

***

Toute la journée j'ai prié et au point de départ suis revenu… Qu'y a-t-il d'autre à faire ? Rien. En main, si j'avais eu un chapelet, j'aurais aussi débité des litanies inutiles et vaines. Et dans ce lieu, combien de prières, combien d'incantations ? Aujourd'hui je sais : quand l'espoir est perdu, l'illusion le remplace.

Dans quel monde incertain le hasard m'a-t-il envoyé ?

Je sors…

Le soir point, le vent se lève et vient remuer cet air immobile tout occupé de vieux fantômes ; une branche fouette l'azur en mouvements désordonnés. Puis, brusquement tout s'apaise. La porte entrouverte de la petite chapelle branle encore un peu et puis repose. Tout se tait. Quel curieux destin m'a amené ici, dans cet immense silence pesant ? Je me tourne au sud, puis contemple le nord. J'aime que les deux horizons me renvoient ce silence… Les sons, aussi ! j'aimerais tant pouvoir me baigner dans ce poème infusé d'astres.

Le vent…

Alentour, la forêt frémit à nouveau et s'agite. Je n'entends pour tout murmure que bruissements de branches. La chapelle n'est plus qu'une ombre pâle sur la terre. La nuit qui vient sera douce, la brise légère. Ce soir je ne repartirai pas en ville tout effacer. Dans la chapelle je vais entrer ; ses pierres érodées par les tourmentes sont un appel au repos. Elles savent attendre le promeneur égaré. Aussi, lui offrir un lieu de recueillement et un gîte.

***

Tôt ce matin, brusquement je me suis réveillé, une sirène me striant les tympans. Et puis, rien, hors le battement des vagues sur les rochers. J'ai fait un rêve étrange, sacrificiel. Il n'en reste que brumes, mais j'en frissonne encore. Je suis ici maintenant, seul, entre ciel et océan, perché sur un îlot battu par les vents, homme de soixante-dix ans porteur d'un souvenir qui le taraude. La rumeur de la vie ne me parvient plus que comme une musique lointaine.

Je suis sorti. C'est une journée nimbée d'un calme étrange ; mélancolique aussi parce qu'elle accompagne le départ des oiseaux migrateurs, un peu le reflet inversé de la joie que l'on éprouve à les revoir au retour du printemps. L'automne referme son livre et l'hiver approche de jour en jour. J'aime cette lumière rampante qui peint les sons d'une manière différente, comme un pinceau sur une toile blanche, et dont on ne perçoit que l'écume ; il faut faire silence pour les laisser se disperser dans l'air, s'ouvrir la tête pour accueillir la lumière de ce monde musique, ses ailes déployées sur les ondes du vent, ses notes argentées qui fondent dans l'instant. J'ai vu passer le premier vol de grues cendrées. Elles tournaient au-dessus de ma tête sur un fond de ciel bleu pâle strié de blanc, semblant converser pour enfin choisir qui les mènerait vers des cieux plus cléments aux parades nuptiales. Avant de traverser le mont Taurus, elles se mettraient un caillou dans le bec, s'obligeant ainsi à rester muettes pour ne pas éveiller l'attention des aigles à l'affût. En écoutant leurs kroohs perçants et nasillards, j'ai pensé que la vie avait défilé très vite.

J'avais entassé les souvenirs dans un coin de ma mémoire, fermé la porte et jeté la clef. Et tout ce temps parti que les mots n'exhumeront jamais. Les visages, les plaies aussi, et les sourires. Je m'étais beaucoup menti et ils venaient me tourmenter. J'existais comme une négation et parcourais mon histoire à tâtons, ennuagé, m'entendant crier de l'intérieur. Je n'ai pas aimé la mienne au point de craindre la mort ; elle n'est rien, juste un embrun dans l'existence. Je sais qu'avant l'ultime il faut faire le ménage, qu'un homme se doit de résumer sa vie, mais j'aimerais avoir encore le temps d'aimer à nouveau, et puis mourir, enfin. Pourtant, il faut que j'essaie de dire, que j'éventre les souvenirs.

Je passai presque une heure à contempler l'océan adossé à un rocher et me suis endormi. À mon réveil, la nuit commençait à chasser le jour. La bise s'était levée, emportant avec elle des bribes de ce rêve ; depuis quelques jours déjà il venait hanter mes nuits. Il m'est brusquement revenu une image, celle d'une vieille chapelle, une photo sépia qui, peut-être, allait me permettre d'écrire l'histoire de ce songe. Les ombres et la lumière qui habitaient mes pensées me ramenèrent doucement à la maison. Je ne sais pourquoi, je suis monté dans le grenier et me suis mis à fouiller dans un coffre renfermant des souvenirs antiques ; si anciens qu'ils ne m'évoquent pas être né avec eux.

***

Aussi, lui offrir un lieu de recueillement et un gîte.

À l'aide de son briquet, il allume quelques bougies. Leurs lumières falotes laissent deviner le contour des statues. Il croit voir sur leurs socles des caractères cyrilliques… à moins qu'il ne s'agisse de runes ? Oui ! Il les reconnaît. Il ne pensait pas être allé si loin. Mais il a conscience qu'il est rentré chez lui, sent qu'il cherche son histoire et va pouvoir convoquer les dieux anciens. Il se rapproche d'une sculpture, l'affleure, entend les voix qui chuchotent et demandent qu'on les écoute, se surprend à fredonner une ancienne mélopée, lui semble percevoir le son d'un tambourin, passe un doigt sur une inscription, la caresse, en discerne les contours et les bossages, commence à décrypter. Les colonnes, les statues fièrement dressées, comme elles lui semblent familières maintenant ! Pendant la journée, priant, il ne les voyait pas, regardait autre chose, voulait rester en lui, écouter son cœur galoper, chercher son visage familier ; s'épargner l'angoisse d'exister et ne pas être à la fois, faire silence et laisser à ses pensées le temps de se disperser.

***

Si anciens qu'ils ne m'évoquent pas être né avec eux.

Je me suis agenouillé et j'ai cherché à tâtons mes lunettes… Elle était là, un lavis que le temps n'avait pas altéré. Douce. Du plat de la main je l'ai caressée. Il me semblait la connaître depuis toujours. Embrassée par la forêt, elle semblait toute petite, fragile et quelque peu éthérée… harmonique.

Je ne sais combien de temps je suis resté ainsi, prostré, incapable de me détacher de ce rêve venu m'habiter et battre les rives de ma mémoire. Puis il y eut le délire. Et la nuit, et cette vision, et l'éveil, et l'errance. Quatre jours se sont écoulés. Je m'éveillais à l'aube, sortais pour voir à mes pieds le soleil teinter l'océan de feu, commençais à déchiffrer les pages de mon amnésie. Chaque fois je reprenais tout depuis le début. Il m'arrivait d'interrompre ma lecture en levant les yeux sur l'horizon. J'éprouvais une exultation qu'alors je ne m'expliquais pas. Puis j'errais et rentrais à la maison, mangeais un peu et montais dans ma chambre pour continuer d'écrire ce passé jusqu'à ce que je tombe vaincu par la fatigue. Les jours cessèrent d'avoir un nom.

***

Laisser à ses pensées le temps de se disperser.

Un lent flottement triste au ventre il s'en détache, s'assoit sous les voûtes, s'adosse au piédestal tout en continuant à fredonner. Un calicot déployé entre deux pilastres se tortille un peu, bercé par le vent qui s'infiltre sous la porte. Il se lève, et, tandis qu'il s'en approche une extrémité se délie, fait la révérence puis s'affaisse sur le sol pavé. Il enjambe les mots et une main au mur, libère l'autre.

***

Les jours cessèrent d'avoir un nom.

Un matin, au sortir du sommeil, j'ai aperçu sur mon secrétaire un livre dont la provenance m'était inconnue. C'était un mince volume ; la reliure sombre s'ornait des arabesques d'un dessin cryptique, ininterrompu sur le dos comme sur les plats. Je l'ouvris aussitôt. Sur le frontispice étaient écrits en lettres rouges ces simples mots : Le Sacrifice. Saisi d'une émotion aussi soudaine qu'obscure, je le reposai.

Le jour s'éveillait au milieu d'un brouillard impénétrable qui pesait sur un monde d'eau immobile. Bientôt le premier vent le disperserait, mais pour l'heure, il enveloppait l'île de sa douce laine grise. L'aurore retenait son souffle. Les vagues murmuraient comme saisies d'une crainte subite. Seuls leurs lents frôlements se frayaient un chemin sur la lande déserte. Le premier matin du Temps se cachait peut-être derrière cette brume et l'on croyait entendre, perdu dans le brouillard, les voix de dieux lointains, une plainte lugubre, une rumeur que seul le soleil saurait disperser.

Il me revint alors - comment avais-je pu l'oublier ?… -

***

Libère l'autre.

Il règne dans ce temple un silence obscur. Il étend sur le sol la draperie. Une lumière diffuse échappée des statues lui permet de la déchiffrer. Il sait :

 

Il doit expier, sera « Le Sacrifice »

Car ses vains errements ont ruiné l'ordre ancien.

Les dieux dans leur clémence l'ont laissé divaguer,

Ils se savaient mortels et il les a tués.

Un dieu nouveau est né en lui réincarné

Qui doit mourir aussi, car son temps est compté.

Sur l'autel des anciens sera sacrifié,

Au panthéon des morts finira oublié.

***

Soudain au loin se fait entendre un hurlement strident. Les gardiens de l'asile ont alerté les prêtres. Déjà claquent sur les pavés les sandales ; et les voilà venus pour le crucifier. Que restera-t-il des encens et des cierges, des statues oubliées et des dieux immolés ?

Il lève les yeux vers les archivoltes, arcs bandés sur les pieds droits des fenêtres étroites. Des oiseaux s'y engouffrent les ailes ramassées, un instant hésitants, vers les hauteurs du ciel, libérés, ils repartent.

***

Et l'île redevint déserte ; seule une petite chapelle… L'hiver la poudre parfois d'un léger manteau blanc.

 

Certains disent… ils disent qu'on entend parfois murmurer.

 

D'autres disent… ils disent que le vent seul… le vent.

 

Et les dieux à l'écart, quelque part.

 

Nouvelle écrite pour vous plaire gentes dames et beaux seigneurs, le 15 novembre de l'an de grâce 2011.

 

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Commentaires

barzoï (manquant)
Le sacrifice

Un style original extrêmement travaillé et recherché, l’auteur nous sert avec bonheur des mots peu usités, merci, j’ai aussi appris que les grues se protègent en prenant une pierre dans leur bec, un texte d’une grande richesse donc. Petit bémol dans le « Pour l’heure » tellement galvaudé que s’en est dommage de le voir ressurgir ici, mais bon. J’ai marché avec la ponctuation et j’ai adoré la recherche stylistique.

Quant au fond que je le veuille ou non je suis obligée de dire : un texte médiumnique. Je suis allée de richesses en richesses, tout dans cet écrit parle de l’intime, un ressenti commun enfin dit, le but même de l’écriture, et tour de force toutes les pudeurs sont sauvegardées. Alberto Moravia aurait pu écrire cela, je veux dire que c’est la classe. Bravo Luluberlu quand tu oses.

 

fondulou
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Inscrit depuis : 30/12/2010
je ne peux resister à joindre

je ne peux resister à joindre l'analyse qu'a faite Louis (sur http://www.vosecrits.com/t10819-le-sacrifice#303745) à propos de ce texte, tant elle est pertinente :

Deux récits se croisent et se répondent, celui du songe (en italique) et celui de la réalité du personnage et narrateur du texte.
La réalité est d’abord celle d’un point de vue extérieur sur le personnage : « il a, disent-ils… ». Point de vue des « ils ». Il a, de leur point de vue, « descendu quelques marches ». Il ne s’est pas élevé au-dessus de la vie, il est descendu en-dessous d’elle. Il n’a pas gagné un ciel, il s’est abaissé pour régresser jusqu’à l’état de désagrégation minérale, « Comme les pierres s'est érodé, est devenu brumeux, évanescent. Réduit à une vapeur inconsistante, insaisissable, il semble s’être évanoui, volatilisé ; il semble moins vivant « à contre- courant de la vie », à rebours de l’humain, « Demain repartira dans le bon sens, celui des hommes ».
Suit le début du récit d’un songe, qui répond, fait écho à la perspective extérieure, pour présenter le point de vue intérieur, celui du narrateur sur lui-même : « Toute la journée j'ai prié et au point de départ suis revenu ».
La disparition pour autrui, l’évanouissement, s’avère une retraite dans une chapelle silencieuse. Cette chapelle, dont les « pierres érodées par les tourmentes sont un appel au repos. » est à l’image du personnage, le narrateur, lui-même comparé à « des pierres érodées ». La chapelle est un symbole. Un nouveau corps symbolique, « lieu de recueillement et un gîte. Lieu où le narrateur se perd et se retrouve. Lieu où le narrateur trouve paix et repos intérieur.
En entrant dans la chapelle « il a conscience qu'il est rentré chez lui, sent qu'il cherche son histoire et va pouvoir convoquer les dieux anciens. » La chapelle est son nouveau chez soi, son intimité authentique. Il n’existe plus pour les autres, il n’est pas une apparence. Il est tout entier lui-même ; et comme chacun, il est une histoire singulière qu’il va pouvoir retrouver, et ainsi se retrouver lui-même, lui, sa vie, et « les dieux anciens », ses anciennes croyances, ses valeurs d’antan.
Le récit de la réalité mentionne le songe : « J'ai fait un rêve étrange » et présente le narrateur, vieil « homme de soixante-dix ans », solitaire, « perché sur un îlot battu par les vents », et l’on sait comme l’île est l’image de l’isolement, comment il est un mot qui a la même étymologie ( isola ) que l’isolement.
Dans cette solitude, le narrateur s’éprouve dans un recul par rapport à la vie, un lointain, qui confirme partiellement le point de vue extérieur des « ils » ( un accord entre les « ils » et l’île ), «La rumeur de la vie ne me parvient plus que comme une musique lointaine »
Mélancolique, il contemple le départ des oiseaux migrateurs, image de son propre départ hors de la vie des hommes, image de la venue de l’automne de la vie, d’une page qui se tourne, « L'automne referme son livre ».
Comme dans le songe de la chapelle, le narrateur cherche son passé : « J'existais comme une négation et parcourais mon histoire à tâtons, ennuagé, m'entendant crier de l'intérieur. » Sa vie a été vécue comme une « négation », un refus de la vie, une vie qui n’en est pas une ; un cri intérieur exprime l’angoisse et le désarroi de la non-vie.
Avant la fin ultime, « un homme se doit de résumer sa vie », l’heure est au bilan, avant de tourner la page définitivement.
Le songe interfère avec la réalité. Il rappelle une photo, qui pourra éclairer le sens du rêve. « Il m'est brusquement revenu une image, celle d'une vieille chapelle, une photo sépia qui, peut-être, allait me permettre d'écrire l'histoire de ce songe. »
Le songe satisfait l’aspiration de la réalité, le narrateur retrouve son passé dans la chapelle qui le symbolise. Les statues rappellent irrésistiblement « tout ce temps parti que les mots n'exhumeront jamais. Les visages, les plaies aussi, et les sourires. Je m'étais beaucoup menti et ils venaient me tourmenter ». Passé statufié, figé dans l’irrémédiable. « les statues fièrement dressées, comme elles lui semblent familières maintenant ! »
Le réel fournit le texte du rêve qui se poursuit, dans le titre d’un livre : « le sacrifice ».
Et puis le rêve se fait réalité, les prêtres crucifient le narrateur.
Le sacrifice s’avère un moyen d’expier le passé, un moyen de le rejoindre ; c’est se transformer en l’une de ces statues du songe. Le sacrifice est une assomption de toute sa vie qui fut une non-vie ; il rend positive la négation. Sacrifice rachat, par lequel tout est gagné d’avoir tout donné de soi.
« Et l'île redevint déserte ». L’île laisse place aux « ils », au point de vue des autres, à ce qu’ils disent. Elles laissent place à un murmure. On ne peut s’empêcher d’évoquer Antonin Artaud qui écrivait : "Faire le sacrifice de soi, c'est entrer dans la réalité murmurante ».

Le texte comble, par une union mystique, mais sans véritable religiosité ou spiritualité, l’écart, la séparation, entre rêve et réalité ; entre l’individualité et le Tout de la nature, les oiseaux migrateurs, l’automne qui avance vers l’hiver, etc. ; le présent et le passé ; le présent et l’éternité ; soi et les « ils », soi et l’île.
Le point de vue des « ils » du début du texte, « Comme les pierres s'est érodé, est devenu brumeux », se fait, grâce au sacrifice, le point de vue d’une sublimation, aux yeux du narrateur. Pas de descente alors de « quelques marches » vers le dessous de la vie, mais la montée au-dessus d’elle. Dans le souffle du vent, plane sur l’île le murmure d’une histoire, l’âme d’un homme.

Texte appréciable par sa construction et par sa poésie.

 

cry beloved cry (manquant)
  Il faut reconnaitre que le

  Il faut reconnaitre que le texte a quelque chose de profond, et cette poésie qui s'y dégage... mais, à la lecture, il y a cette sensation de surplace, un texte qui n'avance pas, ne progresse pas, et qui subitement s'arrête. On ne dirait pas une nouvelle, mais peut-être une réflexion en plein centre d'un roman... Deux histoires semblables, l'une en italique et l'autre en caractères "normaux" ; j'ai pensé que les deux segments allaient se rejoindre quelque part, et si cela s'est produit, cela m'a échappé.

 

 Parlons de temps maintenant ; j'ai trouvé maladroit d'associer, à certains endroits, le passé simple et le passé composé. La ponctuation aussi, notamment dans le premier paragraphe, est un peu bancale. Au final, un texte que j'aurais apprécié s'il n'était pas aussi alambiqué.

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