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" La question ne se pose pas.
Elle en est absolument incapable : il y a trop de vent." (Boris Vian)

Quelques instants après sa venue au monde, l'enfant dort paisiblement dans son berceau, le sourire légèrement marqué par le doigt de l'ange. Le doigt du secret partagé pour quelques minutes encore avant l'oubli et le début de la quête…

C'est à ce moment précis que la Question vient tournoyer autour du sommeil des nouveau-nés qu'elle a choisis. Elle guette son instant : elle sait qu'à la seconde même où l'ange cessera sa pression sur la lèvre de l'enfant, celui-ci entrouvrira un œil étonné et ravi sur le monde.

Mais, si elle agit assez vite, elle pourra s'immiscer en lui et envahir son âme pour le reste de ses jours.

La Question, en soi, n'est pas nuisible : être habité par elle depuis la naissance n'est pas nécessairement signe de malédiction.
Au contraire.
Mais vivre à son rythme implique un engagement de tous les instants.

En effet, la présence de la Question est permanente. Exigeante. Inexorable.
Elle impose une loi impitoyablement juste.

Son hôte connaît-il une seconde de repos, une once de sérénité ?

Elle explose en mille interrogations nouvelles qui toujours se redensifient en son centre, afin de l'inciter à reprendre la route de l'ailleurs.
De l'autrement.

Elle le mène ainsi au-delà d'un espace-temps qu'elle refuse d'admettre comme limite absolue d'un monde sans mystères.

En alerte constante, elle sème le doute, détecte l'imposture, révèle l'indicible. Fragilisant les amours, lézardant les serments, elle s'érige en souveraine unique et, inlassablement, taraude, martèle, lamine, vérifie et réfute. Tout.
À tout instant.

Entraîné aux confins de saisons où la raison bascule sans cesse en d'autres dimensions, l'être harcelé par la Question est un éternel vagabond de l'incertitude.

Mat du Tarot ou bouffon dérisoire, il avance sur des chemins inexistants dont seul son pas garde mémoire.

Chevalier consenti d'une quête sans nom, il explore la folie et accède au sublime.

Il aspire à l'extase et se rencontre ignoble.

Mais chaque heure de sa vie se relie au souffle de l'univers.

C'est pourquoi, voyez-vous, en ces êtres nourris de tempêtes solaires et de sanglots d'étoiles, la Question ne se pose jamais, elle en est absolument incapable : il y a trop de vent.

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Commentaires

brume
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Inscrit depuis : 12/10/2014
C'est poétique, pleine de

C'est poétique, pleine de grâce.

Je garde vos mots sublimes et je me laisse porter.

 

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Un texte relu avec beaucoup

Un texte relu avec beaucoup de plaisir.

Pepito
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Inscrit depuis : 08/12/2013
Bonjour Alauda, Forme : ue
Bonjour Alauda,
 

Forme : une écriture qui ne se dément pas, toujours d'une qualité irréprochable.

"Il aspire à l’extase et se rencontre ignoble." que c'est beau... je ne suis pas sûr de savoir ce que cela veut dire, mais c'est beau.

 

Fond  : le comm de Lulu m'a bien aidé... enfin... disons qu'ensuite j'avais une vague idée du sens de ce texte. Il fait cependant allusion a des références que je n'ai pas, pourtant je me suis laissé bercer.

Au plaisir de vous lire à nouveau.

 

Pepito

L’écriture est la science des ânes (adage populaire)

Shanne
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Inscrit depuis : 22/12/2011
La Question

Un très bon texte que j'ai lu et relu avant de me décider à laisser un commentaire pour vous le faire savoir et vous remercier de ce partage.

Une bonne illustration de cette citation de Boris Vian.

J'aime beaucoup ce doigt de l'ange, de cette pression ou non qui va nous diriger vers des chemins différents.

" Son hôte connait-il une seconde de repos, une once de sérénité ? " 

Je ne pense pas, pourquoi suis je incapable d'être comme une grande majorité des êtres humains ?

Oui, la question se pose et ne se pose plus, ily a trop de vent.

anubis1 (manquant)
Avis de publication : oui

Un texte assez difficile à appréhender, quasi paradoxal. La question se pose-t-elle ou pas ? Elle se pose sur des nouveau nés qu'elle choisi de mener au doute et qu'elle fini par rendre tellement questionnant et en proie au doute qu'elle ne peut plus se poser sur eux ?

 

Alors, la question, elle se pose ou pas ?

 

Une écriture cependant moins précise que son fond. J'ai regretté le ton parfois "dissertation" de ce texte (en effet, en soi, voyez-vous,...) parsemé de petits tics liés au traitement et dispensables à mon sens (ils alourdissent inutilement le propos). Dommage.

 

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Le texte est classé en

Le texte est classé en "Inclassable", ce qui, à la première lecture, m'a paru justifié. Inclassable au point que je me suis demandé s'il s'agissait :
1) d'un texte humoristique
2) et/ou d'un texte philosophique

Avec "La Question", l'auteur m'a mis au supplice (pas étonnant avec un titre pareil). Je me suis également posé des questions à propos de cette "loi impitoyablement juste" ; toute loi étant perfectible, on peut donc la contourner, ce qui, au fond, est rassurant, et qui m'a fait dire que "La Question" me semble superfétatoire.

Du coup, je l'ai relu plusieurs fois, et, pour comprendre, je me suis livré à une investigation Googlienne. Il en ressort que ce texte s'appuie sur un aphorisme, mais également une tradition ; je cite Muriel Bloch (d'après A. Cohen '"Le Talmud" Éditions Payot) pour une meilleure compréhension :

"A quoi ressemble l'enfant dans le ventre de sa mère ? Souvenez-vous... Dans la tradition juive, on dit qu'il ressemble à un livre plié et mis de côté ! Oui, le bébé a sa tête entre les genoux, ses mains sur les tempes, ses coudes sur les deux genoux, et les deux talons sur les fesses. La bouche du petit est fermée, mais son nombril est ouvert car grâce au cordon ombilical, il mange et boit tout ce que sa mère mange et boit. On dit aussi que l'enfant peut voir d'une extrémité du monde à l'autre grâce à une petite lumière allumée au-dessus de sa tête. Il passe ainsi les jours les plus heureux de son existence. Mais lorsque, enfin, l'enfant apparaît à l'air libre, son nombril se ferme tandis que l'on coupe le cordon ombilical et sa bouche s'ouvre pour crier... C'est alors qu'arrive l'ange de la vie. Avec son index, il appuie sur la bouche de l'enfant pour lui faire tout oublier. CHUT. Maintenant, regardez-vous les uns les autres et observez sur vos visages le petit chemin entre le nez et les lèvres... Pour certains, l'ange a dû appuyer plus fort avec son doigt, car le petit chemin est creux ! Ceux-là sont sans doute les plus bavards d'entre nous, ceux qui ne voulaient pas oublier, ceux qui étaient prêts à dire tout ce qu'ils savaient ! Mais nous passons toute notre vie à redécouvrir ce que nous savions déjà, bien au chaud dans le ventre de notre mère."

Et là, tout s'éclaire (si je puis dire). Sauf que cette "Question" est comme une silhouette dans un rêve, qui, chaque fois que vous la rattrapez se dilue en poussière. Son fantôme scintille dans les airs selon le rythme tendu du vent qui donne le tempo aux remous de la mémoire. Un très beau texte.

 

Publication : oui

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