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Parfois, tout paraît comme si le temps et la vie elle-même voulaient vous dévorer.

Alors, tout semble sans pitié.

Un homme, un paysan, avait perdu sa femme; ses fils s'en étaient allés gagner leur pain ailleurs et, depuis, chaque heure n'était faite que d'une solitude nouvelle. Il avait beau faire et se dire que morne vie est un lot commun sous le ciel blanc de la montagne et qu'il reste toujours quelque joie à connaître, rien n'y faisait. Quelque part du dedans de lui, l'espoir s'était enfui. L'existence lui pesait autant que les nuages lourds oppressaient la terre. Il avait beau se raconter le conte marraine-fée, ce qu'il savait de plus drôle dans les histoires de son pays, il ne pouvait sourire. Les récoltes étaient de plus en plus mauvaises. Le peu qui venait à mûrir, les sangliers et les autres bêtes sauvages le dévoraient ou encore le chasseur le piétinait avec sa meute.

Le chasseur n'était pas là depuis si longtemps mais il semblait qu'il ait toujours hanté la montagne, toujours courant, toujours hurlant son cri « Tue ! Tue ! », toujours précédé et suivi de chiens géants et féroces qui filaient plus vite que le vent, leur langue rouge dans leur gueule noire leur donnant l'aspect de démons de l'enfer écumants.

Le chasseur avait aussi de nombreux serviteurs qui courbaient l'échine devant lui.

Le curé lui-même disait qu'il fallait lui obéir car il était grand seigneur et d'une race au-dessus des droits des humbles.

Aussi le paysan se lamentait-il en grattant sans espoir la terre de son champ avant de retourner à la maison faite de grosses pierres rondes où nulle âme amie ne l'attendait.

Pourtant, ce jour-ci, une très jeune femme balayait la poussière du seuil de l'étroite masure avec un balai de genêts.

 

-  Hola, la fille, que fais-tu donc en mon logis ? s'écria-t-il tout d'abord, rendu furieux par cette nouveauté qui ne pouvait, dans son humeur chagrine, qu’augurer de nouveaux problèmes.

 

La jeune femme leva vers lui un visage qu'il trouva bien pointu de menton et bien creux de joues. Elle avait de grands yeux verts pareils à ceux des chats.

À la vérité, il ne la trouva pas très belle parce qu'un peu maigre et sans cette rondeur des joues rouges qui prouve la santé.

 

- Tu es seul, je suis seule, dit-elle. Deux solitudes assemblées font une compagnie pour chacun.

 

Le paysan dut convenir que c'était là assez bien raisonné pour une fille de si peu de volume.

Il la considéra de plus près et la trouva décidément étroite d'épaules et de hanches, sans beaucoup de tétons ni rien de ce qui fait qu'une femme vous attire. Mais, comme à cheval donné on ne regarde pas la dent, il lui dit d'un air assez joyeux pour ne pas la rebuter plus :

 

-  Sais-tu au moins préparer la soupe, la fille ?

 

Si elle savait préparer la soupe ? À merveille !

Et tenir propre une maison. Et ne jamais réclamer d'argent. Et aussi faire pousser à profusion les légumes dans le potager où ils venaient comme par enchantement. Et aussi, quand il le fallut, aider à labourer. Et ce fut elle qui tirait le soc dans la terre ingrate, mieux que son homme.

Mais la vie restait difficile à vivre. Les collets ne prenaient plus de lapins. La glu n’attrapait plus guère d'oiseaux pour faire viande dans la soupe. Et pourtant, la fille avait le secret de faire une colle à pièges tout à fait extraordinaire, très forte pour tenir les oiseaux les plus vivaces mais que l’on pouvait sans grand dégât séparer de la proie. Elle la faisait avec de tendres rameaux de houx mais ce n’était pas là le secret car la chose est connue, le jeune houx donne bonne glu. Le secret était dans le peu de temps qu’elle mettait à produire cette colle en abondance. Chacun sait, en effet, qu’il faut des heures à bouillir et plus longtemps encore à reposer pour obtenir une pâte efficace. Sans cette colle si vite renouvelée et que l’on pouvait employer sans compter, il aurait fallu, songeait le paysan, se résigner à mourir de faim car, les petits oiseaux exceptés, le chasseur tuait tout pour son seul plaisir.

Un soir qu’il se plaignait de cet état des choses, un lièvre fila devant la maison.

 

-  As-tu vu, femme ? dit le paysan. Celui-ci finira dans la gueule des chiens du chasseur alors qu'il m’aurait tant réjoui en bouilli.

 

Il eut à peine le temps de finir de parler que sa femme attrapait le lièvre à la course.

Quand elle revint, il bougonna :

 

-  Tu n'aurais pas dû courir ainsi, femme, ton ventre est bien gros et tu risquais de perdre mon enfant…

-  Je sais ce que je peux, dit la jeune femme en riant. Et toi, mon homme, tandis que je prépare le lièvre, pense au métier que tu aimerais faire car celui de laboureur ne te convient plus.

 

Le paysan en convint à part lui. Il n’était pas si vieux, sans doute, mais l'âge le talonnait et le mordait aux chausses de par le trop d’efforts accomplis chaque jour. Le temps des vies est ainsi, un coureur infatigable qui dépasse plus tôt les misérables et s’en nourrit plus volontiers que des gens heureux. D’ailleurs, ce soir entre tous, le labeur sciait les reins du paysan.

Pendant le repas, il dit :

 

-  Toujours, j'ai aimé manier l'alène. J'ai fait mon apprentissage de cordonnier mais mon père m'a laissé cette ferme en mourant et j'ai pensé que mieux valait tenir la terre que courber l’échine devant l'humeur des pratiques. Toujours, j’ai eu cette sotte fierté qui décourage la richesse. Aujourd'hui, la terre m'a fait plus démuni qu'alors. Tout mon bien ne paierait pas la colle pour le cuir.

 

Sa femme ne dit rien à ceci. C'était vérité, rien de plus. Le caillou est le caillou et ne donne aucun jus dans la soupe et moins encore de sous dans la bourse. L'art qu'elle avait de tirer les légumes du sol le plus aride suffisait à d'honnêtes repas mais ne pouvait offrir richesse en un pays où chacun s'occupait du jardin, où nul n'aurait songé à payer en bonnes pièces sonnantes des baies, des racines ou du vert.

À la veillée, le paysan songeait au moyen de trouver l'argent pour acheter une boutique. Cette idée lui plaisait tant à présent qu'il ne pouvait se l'ôter de l'esprit.

Sa jeune femme cousait au coin du feu sans mot dire, comme elle le faisait souvent. Parfois, elle levait ses yeux de l'ouvrage et les tournait vers le paysan et lui souriait comme pour l'encourager à penser.

 Au matin, il partit seul après avoir revêtu ses plus beaux habits.

 

Il trouva le chasseur entouré de ses valets. Ils revenaient déjà d'une première chasse. Le maître était un petit homme trapu au teint jaune. On le disait très grand seigneur en son pays et invité très honoré de ce pays-ci. Le paysan le considéra un moment de loin, l'étudiant sans en avoir l'air. Il ne lui trouvait pas l'aspect d'un seigneur mais d'un barbare ou encore d'un nain de la forêt profonde. On disait les nains riches.

Le paysan arrêta l'un des valets de chiens qui lui paraissait d'humeur moins revêche que les autres.

 

-  Hola, l'homme, fit-il, tu as là de bien beaux chiens, courent-ils vite, au moins ?

-  Assez vite pour te dévorer tout cru si tu ne dresses pas ta langue, dit le valet qui tenait deux molosses au bout d'énormes chaînes.

-  Tout doux, l'homme. Je les trouvais juste un peu gras et je pensais que ma femme n'aurait aucun mal à les battre à la course.

 

Le valet baissa la voix pour dire :

 

- Tais-toi, imprudent, mon maître est chatouilleux sur ces questions qui touchent à son honneur et pourrait te faire regretter tes bavardages.

- Ce ne sont point des bavardages ! se récria le paysan. Ma femme saisit un lièvre en plein bond et je parie bien que les chiens de ton maître seraient en peine de la rattraper.

-  Pari tenu ! s’écria de loin le petit seigneur au teint jaune en bousculant valets et chiens pour approcher plus vite. Ce que tu désires si ta femme peut échapper à ma meute.

 

Le paysan s'effraya tout à coup. Il tomba sur ses genoux, les mains tendues devant lui, jointes en supplication, et disant :

 

- Je n'ai point parlé d'une meute, Monsieur et Monseigneur, juste d'une course comme on en fait les jours de fête.

- Et pourquoi pas aussi des rubans au vainqueur ! dit le chasseur en éclatant d'un rire terrible, Tu m'as défié, bonhomme, je t'offre mieux que des rubans, je te promets de l'or ! Mais la chasse aura lieu puisque tu l'as voulue.

- Je sais qui il est, dit un valet à l'air mauvais, et où est sa maison. Nous trouverons le gibier au gîte.

- Paix, imbécile ! Je te demande de me servir, pas de me conseiller. Et toi, bonhomme, souviens-toi, je n'ai pas désiré ce qui va arriver, tu es seul coupable. Mais mettre en doute mes chiens, c'est douter de moi.

-  Ma femme est grosse, elle va bientôt avoir un enfant...

- Et qu'y puis-je ? dit le chasseur en haussant les épaules, Je n'étais pas dans son lit au moment où la chose s'est faite. Allons, va et annonce à ta femme que si elle atteint notre camp de chasse avant la meute, tu auras de l'or en suffisance pour réaliser celui de tes pauvres rêves qui te plaira. Et qu'elle prenne au plus long, par les bois, mes chiens ont besoin d'exercer leur flair.

 

Le paysan partit en galopant de toute la vitesse de ses jambes qui n'étaient plus bien lestes. Le chasseur et sa troupe le suivaient de près sans effort, en riant et plaisantant.

À peine eut-il le temps d'enseigner à sa jeune femme le lieu du camp de chasse et le chemin à suivre que les chiens étaient lâchés. Elle fila aussitôt, plus vive qu'un lièvre, droit vers la forêt profonde, et toute la troupe, exceptés le chasseur et le paysan, s'ébranla à la suite des chiens hurlants.

 

-  Viens ! dit le chasseur. Nous allons au camp en prenant au plus court, nous n'aurons pas longtemps à attendre. Tout de même, bonhomme, tu es un rude mécréant pour jouer ainsi cette jeune et jolie fille. Si tu es pauvre à ce point, sache que j'ai besoin d'un bouffon. Le mien est mort sous le fouet pour avoir omis d'être drôle un jour. Je t'offre sa place. Tu auras les os à ronger. Il y reste parfois de la viande.

 

Tremblant d'angoisse, courbant la tête sans répondre, le paysan suivit le chasseur en traînant ses jambes lasses de sa course récente.  Dans le secret de son coeur, il priait Dieu de lui épargner le sort d'un bouffon.

Au camp, le chasseur lui offrit deux ou trois bons coups à boire comme à un compagnon. Le temps passait. On pouvait entendre au loin des abois furieux mais rien ne venait. Le chasseur fronçait le sourcil.

 

- Plusieurs de mes chiens se sont tus, dit-il d’un air songeur.

 

Puis il recommença à écouter, buvant de son vin en silence. Il se leva enfin, lentement. Il traça du pied une ligne sur le sol. Il se tint ensuite immobile, les mains croisées dessus son fouet, devant cette marque inégale.

 

- Ta femme est une gaillarde, dit-il au paysan sans le regarder. Si j'en juge par les cris, elle a crevé mes bêtes les plus vaillantes mais la mort est sur ses talons et c'en est fini d’elle.

 

À cet instant, la meute apparut. Il y manquait beaucoup de bêtes. De valet, il n'y en avait point. Sans doute gisaient-ils épuisés depuis longtemps. Très peu en avant des chiens courait la femme du paysan, ses cheveux libres flottant au vent car elle avait perdu le foulard qui les tenait disciplinés.

Elle franchit la ligne tracée dans la poussière par le chasseur et s'écroula tout à coup. Avant même que les chiens eussent compris qu'elle avait cessé de fuir, le fouet du chasseur traçait autour d'elle un cercle protecteur.

 

- Paix ! grondait-il, paix, les chiens ! paix, tas de fainéants !

 

Et puis il alla droit vers la femme dans la poussière. Elle se tenait le ventre.

 

- Bonhomme, dit-il, l'effort fut sévère, ta femme accouche.

 

Le paysan voulut approcher mais le fouet à chiens claqua devant son nez et il s'arrêta net. Le chasseur se penchait sur la femme en suées.

 

- Me ferez-vous l'honneur de vous aider, madame ? dit-il.

 

Haletante de son travail plus que de la course, la fille le regardait au visage.

 

- Pour prix de ta cruauté, dit-elle, tu subiras, et aussi tous les hommes de ton sang, les douleurs de l'enfantement lorsque vous aurez fait un enfant.

- Cela est juste, dit le chasseur. J'accepte le prix et je dis aussi ici que je ne chasserai plus tant que je vivrai.

- Pour cela, je n’en exigerai pas tant. Chacun a sa tâche en ce monde. Tu chasseras encore puisque telle est ta vie...

- Ma vie sera de vous servir, murmura le chasseur.

 

Il se tourna vers le paysan.

 

- Toi, tu as gagné ton pari et tu seras payé !

 

Son ton était celui du mépris plus encore que de la colère.

Il y eut un cri clair d'enfant qui vient de naître. Les chiens vautrés de fatigue relevèrent la tête avec curiosité.

Le chasseur retira ses gants pour prendre le nouveau-né.

 

- C'est une fille, madame, dit-il, comment allez-vous l'appeler ?

 

La femme en sueur eut un sourire étrange...

 

- Deirdre ! dit-elle, ce sera son nom et son père l'élèvera sans ma présence ni mon aide.

 

Et elle ajouta très bas : « pour le malheur du monde ».

 

- Entends-tu, bonhomme ? dit le chasseur au paysan, cet enfant, tu l'élèveras seul. Tu la choieras comme ton plus grand trésor. Prends garde à ne jamais faillir car je suis bien contrarié par l'honneur qui t'est fait. J'aurais préféré langer l'enfant de soie et lui faire une vie d'honneurs plutôt que de la laisser à un maraud sans foi. Mais je vous obéis, madame.

- Cela est mieux ainsi, dit la femme qui souriait au nouveau-né et semblait lui parler des yeux.

- Elle aura les plus beaux habits, Seigneur ! dit le paysan tout à coup, elle les aura si je le puis. Je suis riche de bon vouloir, cela est vrai, mais de si peu d'argent que celle-ci, cette petiote qui devrait faire ma joie, risque surtout de connaître la peine de qui ne mange pas tous les jours à sa faim. Un enfant, surtout un bel enfant, coûte cher à qui l'aime.

- Tu auras de tout bien assez, dit le chasseur, et tu n'oublieras pas que cet enfant vaut plus que toi.

- Oh, elle sera comme une princesse ! s'écria le paysan, si je peux lui offrir chevaux et carrosse, elle les aura !

- Regarde-moi ! lui dit la femme, regarde-moi bien au visage et entends cet ordre : tu lui donneras amour de père aimant et sage, c'est tout ce dont elle aura besoin !

- Il n'est pas d'amour qui vaille sans les moyens de le prouver par de petites attentions comme une jolie robe, des rubans, de belles chaussures, se récria le paysan.

 

Même alors, il ne pouvait montrer à celle qui lui avait mitonné la soupe le respect qu’il donnait si volontiers à un seigneur. Surtout si ce seigneur avait le loisir, d'un caprice, de vous transformer en bouffon chaque jour fouetté. Il la trouvait en cet instant moins belle que jamais. Elle était échevelée, sale de poussière et de sueur et maculée du sang de l'enfantement. L'on ne voyait bien d'elle que ses yeux verts étincelants.

 

- Et puis, femme, de quoi te mêles-tu ici ? Il est question d'affaires d'hommes et je fais pour le mieux pour tous, dit-il soudain tout enhardi par son mépris et par le fait que le chasseur semblait se désintéresser de cette discussion, occupé qu'il était à compter de l'or avec son argentier, beaucoup de bon or d'un jaune de beurre épais.

 

De voir ceci, cette agitation sonnante et brillante dont il se savait l'objet, rendait le paysan tout faraud et comme déjà établi au chaud d'une vie de confort.

La femme rit en le montrant du doigt.

 

- Tu n'es rien ! dit-elle d'une voix perçante, rien qu'un homme de peu et de moins encore. Mais tu auras une vie heureuse à ta façon puisqu'il le faut absolument. Je t’ai pris à ma glu et t’en libère mais elle demeure, souviens-t’en. Il me faut peu de temps pour défaire mes bienfaits.

- J'ai déjà souffert bien assez, dit le paysan d'un ton plus conciliant.

 

La véhémence de sa femme l'effrayait un peu. Elle était passée tout soudain d'une soumission ordinaire à une autorité brutale. Il ne s'en inquiétait pourtant pas trop, ce sont là des manières connues chez la femme en gésine et qui durent peu de temps. On les observe aussi chez d'autres femelles. L'enfantement leur dérange l'esprit au point de les rendre méchantes comme cela se voit avec de douces vaches ou, même, irrespectueuses envers leurs hommes comme cela s'est vu chez des femmes honnêtes jusque-là.

 

- Où as-tu vu que la souffrance soit un prix suffisant pour le droit au bonheur ? Tu seras heureux dans ta vie parce qu'il le faut pour Deirdre et pour l'équilibre des choses, rien de plus !

- Madame, intervint le chasseur, j'ai grande envie de faire bastonner celui-ci par mes valets tandis qu'on lui comptera son argent. Un coup pour chaque pièce donnée et reçue.

- Puisqu'il le faut, Seigneur, qu'il en soit fait selon votre volonté, dit le paysan en courbant le dos mais songeant tout en son tréfonds que le sort lui redevenait cruel après tant d'heureuses nouvelles.

- Non ! dit la femme qui ne regardait plus que le ciel comme s'il y avait là-haut quelque signe qu'elle seule pouvait lire, laisse-le aller ! Récompense-le pour le double service qu'il me rend. Grâce à lui, j'ai tenu ma promesse à un autre et ainsi payé une dette que j'avais. Pour ce qui est du second service, il va l'emporter avec lui.

 

Elle tendit la toute petite enfant au chasseur qui la reçut et la tint ensuite avec une sorte de tendresse respectueuse que l'on n'eût pas attendue de sa toute-puissance.

 

- N'oublie pas mes paroles, bonhomme, je saurai à tout instant ce que sera sa vie en ta compagnie, dit-il simplement en enveloppant le nourrisson de linges blancs qu'on lui tendait, prends-la, maintenant !

 

Et lui aussi se détourna.

 

Le paysan fut payé en suffisance et même fort au-delà pour son pari gagné. Il put acheter une belle et honnête boutique de cordonnier dans le village de la vallée. Il lui restait encore de quoi payer les fournitures et attendre sans se priver le bon vouloir des clients. En somme, il se vit riche de tout ce qui rend riche. Ce qui le rendit bien heureux car la terre ne lui avait donné que du tracas.

Il avait avec lui une toute jeune enfant, un nourrisson pour lequel il fallut prendre nourrice car la mère s'était enfuie on ne savait où.

Le chasseur aussi avait disparu et la montagne retrouva son calme sans les abois de ses grands chiens et le claquement de son fouet.

Il ne resta de cette histoire qu'une ombre vague bientôt enfuie dans la mémoire du paysan devenu cordonnier. Sauf qu'il prit pour adage commun cette phrase qu'il aimait à répéter en souriant d'aise : "La vie vous joue de vilains tours mais, parfois, honnêteté et coeur pur se voient récompensés". Et il clignait alors de l'oeil avec malice et un air de contentement et de vaste sagesse.

 

En somme, de la valeur des choses, il n'en reste d'abord que le coût puis, très vite, l'usage et, enfin, l'habitude.

 

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Commentaires

micdec
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Inscrit depuis : 28/11/2011
heureux de voir que le conte

heureux de voir que le conte a été comprischeeky

N'embrassez pas les grenouilles

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
J'en ai appris de choses en

J'en ai appris de choses en lisant ce conte :
1) que les hommes aiment les femmes ayant de larges hanches, de gros tétons et d'autres choses encore.
2) Qu'une femme doit savoir faire la soupe, tenir une maison, ne pas réclamer d'argent, labourer et faire des pièges pour attraper les petits oiseaux.
3) Que jeune houx donne bonne glu,
Et surtout que le "caillou est le caillou et ne donne aucun jus dans la soupe et moins encore de sous dans la bourse".
Crédiu, j'y avions point pensé. Je trouve que ce sont là belles et bonnes choses. Oui, da !
Avec le prénom de la gamine (Deirdre : douleur) je me suis aperçu que l'auteur s'était inspiré d'une légende celtique irlandaise.
Rien à dire : le style délicieusement daté, le vocabulaire, tout y est. Un excellent conte. J'en redemande.

Publication : oui

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