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En un pays qu'il n'est point le temps de nommer, était un homme appelé Pierre. De la pierre, il avait la dureté.

Il n'était guère friand d'amitiés ni de douceurs qui sont sources de dépenses au plaisir vite enfui. Il n'était pas aimé mais point haï non plus car, quoique peu causeur, il se montrait à l'habitude honnête dans les marchés qu'il passait. Il faisait le charroi des marchandises avec son équipage de mulets.

 

Parmi ses bêtes, il en était une qu'il chérissait comme son trésor le plus précieux, un grand mulet d'un blanc sans tache, un animal géant, d'une force et d'une endurance merveilleuses. Ce mulet battait à la course les meilleurs chevaux de la vallée et de plus loin encore. Ces chevaux de grand prix ne pouvaient le suivre sur les sentes escarpées de la montagne où les cailloux traîtres leur brisaient les pattes. Pierre en était fier comme s'il l'eût voulu de toute éternité puis enfin obtenu par quelque grâce divine. Il n’était pas loin de penser que ce bienfait échu à la faveur d’un troc avec des maquignons lui était dévolu pour faire son bonheur ou le peu qu’il pouvait éprouver de ce que l’on nomme bonheur. Il ne se sentait pas malheureux pour autant. Il ne devait rien à personne et nul ne lui devait d’argent ou de service, ce qui est déjà une large satisfaction, sinon une preuve de sagesse.

 

Par une étrangeté qui vient parfois aux natures les plus arides, Pierre avait recueilli une biche aux abois. Nul n'aurait pu dire s'il l'avait fait par un soudain élan du cœur ou par malice et orgueil, pour faire la nique au chasseur qui la traquait.  Elle paissait souvent avec les mulets.  Si jamais il y eut traité d'amitié entre animaux, c'était entre le grand mulet blanc et elle. Avec lui, elle partageait la confiance en l'homme.

Un jour qu'il pleuvait, elle suivit Pierre dans la maison. Il ne s'en était pas rendu compte tant elle allait menu sur ses petits sabots. Un museau doux chercha la main de l'homme.

 

-  Que fais-tu ici ? Je ne t'ai pas invitée, bête ! dit-il d'un ton de méchanceté.

 

Il était tel, prompt à la rage, fidèle alors à ses colères qui tournaient vite en déraison. Il nous faut dire ici qu'il arrivait parfois à ceux de la montagne, sans pitié pour eux-mêmes autant que pour les autres, semblables aventures. Et pas toujours lorsqu'ils étaient pris de boisson. "À rude pays, rude nature, il n'est point de faiblesse qui sache vivre", disaient les vieux. Et le curé avait beau tenter d'y mettre de la compassion, au cœur de ces gens, ils l'écoutaient pour son bon air et n'entendaient rien à cette sorte de bonté qu'il voulait si fort leur enseigner. L'on pouvait voir, pour un mot, pour un rien, des hommes en blesser d'autres qu'ils appelaient "compère" l'instant d'avant. Ils agissaient ainsi sans plus de remords que s'il se fût agi d'écraser une vermine et n'en montraient ordinairement nul regret. Le sens, s'il y en avait un, était que l'autre avait "quitté sa place", cette place pouvant être la limite d'un champ aussi bien que celle d'une intimité à jamais fixée, secrète mais inviolable. Et Pierre était très fort et comme enraciné dans ce peuple madré au courage têtu mais aux haines bizarres, sourdes et tenaces. La biche ignorait ces curieux aspects de la nature humaine. De cet homme en particulier, elle n’avait connu qu'une sorte d'indifférence aimable.

Ainsi, elle reculait, soudain en alarme, mais ne fuyait pas encore tandis que Pierre saisissait le grand coutelas qui lui servait à tout usage, depuis retailler les harnais jusqu'à égorger un poulet.

 

-  Puisque tu as quitté ta place, bête, tu iras là où j'aurais dû te mettre depuis longtemps, au saloir pour me réjouir le ventre. Le ventre de l'homme est la place des bêtes. Nous l'avons, toi et moi, trop longtemps oublié.

 

Disant cela, Pierre se mettait entre la biche et la porte ouverte. La main demeurée nue se tendait comme pour offrir quelque friandise.

Est bien sot qui croit appâter avec du vent car la biche recula encore et bondit sur la table.

Pour le coup, Pierre se précipita en avant mais, lorsqu'il atteignit la table et voulut saisir la biche à une patte, elle bondit à nouveau. Par-dessus la tête du muletier, ce bond la porta jusqu'à la porte qu'elle franchit avant de tourner son regard vers l'homme qui jurait de dépit. Dans ce regard, il y avait de la peine, peut-être, mais aussi de l’intérêt et une sorte d'ironie.

Pierre vit tout cela et, saisi de fureur, il lança son coutelas.

La biche avait disparu.

Pierre se jeta au-dehors de sa maison. Le ciel avait revêtu son habit de tempête et de violence brute qui, semblait-il à Pierre éperdu de colère, bouillonnait aussi en lui. Les mulets se serraient les uns contre les autres en observant les nuages gris et noirs. Ils regardaient aussi l'homme sans y paraître car les promesses du temps ne se prêtaient guère aux longues courses qui étaient leur travail. Pierre cria après son grand blanc qui releva la tête avec méfiance puis, se décidant tout d'un coup comme font les mulets, quitta ses compagnons d'un trot léger.

 

-  Viens, mon tout beau, lui dit Pierre qui souriait d'un sourire étrange. Viens chercher ton amie !

 

Dehors, la pluie battait la terre et la roche. Elle creusait des sillons et des ravines entre les pierres qu'elle rendait glissantes et instables. Pierre ne se fiait qu'à la sûreté de pied de son grand mulet blanc.

Il était dur mais pas stupide ni étroit de pensée. Il savait observer et utiliser les faiblesses des autres à son profit. Comme il savait donner à un moment caresses et compliments et, à un autre moment, les coups ou la mort. Caresses et compliments allaient alors au mulet blanc tandis que, dans l'esprit de l'homme, la mort de la biche était écrite et décidée.

 

-  Trouve, trouve ton amie, regarde cette pluie, il faut la mettre à l'abri.

 

Ainsi font les muletiers, toujours ils parlent à leurs bêtes, alternant insultes et cajoleries. Le grand mulet, guidé par un obscur instinct plus que par sa vue ou son nez, suivait une piste invisible avec la même confiance qu'il mettait à se déplacer sur le sentier crevassé. Plus il montait, plus souvent le sentier dans la forêt était coupé de torrents grondeurs d'une eau boueuse qui charriait des pierres de la taille d'un poing comme s'il se fût agi de brindilles.

 

- Va, va mon tout beau, cherche la garce, disait le muletier habile qui savait que seul le son compte, que les bêtes, comme les hommes, ne comprennent pas les mots mais seulement la façon de les dire. Trouve-la et tu auras ton content d'avoine et de foin sec pour ta récompense et le fier service que tu m'auras rendu.

 

Lui-même était dégouttant d'eau sous son grand chapeau de cuir. Il le réalisait à peine, obsédé qu'il était par des visions de carnage, voyant sous son chapeau la biche éventrée, se voyant éteindre la moquerie qu'il avait si fort cru voir dans les yeux de la bête.

Le mulet releva son énorme tête et tendit ses oreilles vers l'avant. Ils atteignaient à cet instant le haut de la montagne et la fin de la forêt dense.

 

-  Va, va, va, disait d'un ton pressant le muletier, tout bas, entre ses dents serrées. Va, je me ferai un gilet et une ceinture de sa peau et pour toi des grelots de corne pour les fêtes.

 

Pierre vit la biche. Elle se tenait sous l'eau qui tombait du ciel, la tête tournée vers lui. Elle n'avait plus l'air si faraude ni si légère, le poil sali de boue brune et rougie.

 

-  Elle a pris des pierres sur la peau, fit-il entre ses dents, tout empli d'une joie méchante. La garce est blessée, va, mon tout beau, mon bijou, elle est nôtre.

 

Et, en même temps, il bouillait de colère de voir que le cuir qu'il se promettait était gâché par les blessures au pelage de la biche.

Elle était prise au piège dans une sorte de ravine où l'eau tourbillonnait, baignant ses sabots, menaçant de l'entraîner. Elle faisait des écarts vifs à chaque instant pour éviter les cailloux et les bois morts précipités sur elle par les cascades en folie. Sur son devant, ce n'était plus un torrent mais une véritable rivière qui coupait la sente. Au beau milieu de cette rivière se dressait un rocher droit que Pierre connaissait, qu'on appelait le Croc de l'homme noir pour une raison ignorée de tous et qui causait ordinairement bien du tracas car il fallait le contourner à grands risques si l'on voulait passer.

 

-  Il est temps d'en finir, bête ! hurla Pierre en lançant son grand mulet blanc dans un trot allongé proche du galop.

 

La biche frémit, se ramassa et s'éleva. On aurait bien juré qu'il lui était soudain poussé des ailes tant son bond l'emporta haut et loin, jusqu'au sommet du Croc de l'homme noir. Pierre hurla encore, à s'en arracher la gorge, de dépit proche de la démence et, la seconde après, il hurlait de triomphe car la biche perdait pied, tremblante comme elle l’était, et chutait dans la rivière. Pierre n'avait plus la force de crier quand la biche ressortit de l'eau à peine après l'avoir effleurée, d'un grand coup de rein, pour se poser à nouveau, légère, sur le rocher dressé.

Et Pierre qui regardait de tous ses yeux ne vit, tout soudain, plus la biche mais une femme nue aux longs cheveux, aux yeux verts étincelants dans la tempête, qui le montrait du doigt et riait de lui.

 

-  Malédiction ! dit-il, la voix rauque mais de ce ton assez calme qui est celui du vouloir farouche. L'enfer nous rôtira ensemble, maudite chose ou quoi que tu sois, bête ! bête ! bête ! Ce que tu peux, je le peux, par le sang !

 

Il frappa le mulet et le lança en avant pour bondir comme avait fait la mince biche. L'animal donna tout son possible. Il était d'une telle force que son élan désarçonna son cavalier. Pierre roula au sol juste avant la rivière. Sans ce poids, le grand mulet blanc faillit réussir. Ses sabots de devant heurtèrent le rocher dressé. Il y eut des étincelles sous la pluie et un double claquement comme de tonnerre puis il retomba dans la rivière où il disparut en un instant pour réapparaitre au milieu des arbres déracinés par la furie du courant, tordu, l'échine brisée contre un tronc abattu. Tout ceci dans le temps bref et pourtant très lent et trop lourd d'un cauchemar, comme si la chose eût été racontée plutôt que vécue.

 

-  Non ! hurla Pierre en le voyant ainsi. Non ! il ne le faut pas !

 

Alors, la fille nue parla. Sa voix vibrait et portait loin à vous agacer les nerfs.

 

-  Pierre, tu as cru, homme, pouvoir agir en dieu et retirer ta faveur selon ton caprice et tuer à ton gré. Pour ta sotte vanité, tu porteras désormais la face d'un mulet et l’on ne pourra plus te regarder sans se moquer ; pour ta cruauté, tu auras de nombreux enfants mais aucun ne sera de toi car tu seras stérile comme le mulet ; pour ton obstination à tuer, tu auras une très longue vie. Je te laisse à penser si elle sera heureuse.

Un rire pareil à des clochettes tinta.

La peau et les os du visage de Pierre le faisaient souffrir. Il y porta la main et la laissa là, sentant venir sous ses doigts la métamorphose.

 

-  Et mon mulet ? Il n'est coupable que de m'avoir servi, tu es bien aussi cruelle que moi.

-  Cela est vrai, dit la fille nue en tordant ses longs cheveux pour en extraire l'eau et les nouant en chignon sur sa nuque. J'ai mes torts et, pour cela, je paierai un prix fort. Si cela peut t'aider à supporter tes longues misères, sache que je devrai vivre avec un homme de peu et le servir et je serai à nouveau pourchassée comme une proie et je devrai enfanter dans la poussière telle une bête et... mais cela suffit ! Il y a toujours un pouvoir qui nous juge.

 

Ayant dit, elle plongea dans l'eau écumante et nagea autant qu'elle se laissa porter vers le grand mulet blanc disloqué. Elle mit ses jambes de part et d'autre des flancs sans vie et, aussitôt, le mulet rua et se mit debout sur l'arbre, la fille le chevauchant.

 

-  Je le garde, cria-t-elle à Pierre. Il a bien assez payé sa bonté, il aura désormais une vie meilleure. Toi, évite les miroirs, ils te feraient te haïr.

 

Pierre le muletier mit longtemps à regagner son logis et demeura longtemps caché avant d'employer son argent à prendre femme que n'effrayait point la laideur ou qui avait trop faim pour croire encore à la beauté.

Il eut de nombreux enfants. Par chance, aucun ne lui ressemblait et ce fut sa consolation. Il vécut assez long temps pour que l'on oublie sa face de mulet.

L'âge fait de la belle une vieille et du laid un vieux et tout est dit.

 

-o-

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Commentaires

anubis1 (manquant)
Avis de publication : oui

J'ai bien aimé ce conte moral qui se laisse lire. Il y a bien quelques petites maladresses au niveau de l'écriture (un imparfait utilisé dans la scène de la maison, quand Pierre tente de barre la route à la biche, alors qu'un passé simple eût mieux convenu, par exemple) mais qui se font bien vite oublier tant on est pris dans l'action... Car ça bouge bien dans ce conte, on s'y croirait, et c'est sans doute sa force !!!

Je regrette un peu la fin trop vite expédiée et qui ne fait que répéter la malédiction. J'aurais voulu entrer un peu plus dans cette vie de malheur. Je regrette aussi que la "punition" de la biche/femme ne soit pas plus explicitée (punie par qui, pour quoi). Il y a des portes ouvertes pour d'autres histoires dans ce conte, et je regrette de ne pas les lire.

luluberlu
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Que faut-il aux enfants dans

Que faut-il aux enfants dans une belle histoire ? Il faut une morale, et une justice pour mettre du baume au coeur des gens et les faire rêver d'un monde différent où les plus forts ne soient pas toujours les vainqueurs. Dans cette histoire il y en a une, car c'est le méchant qui va perdre ce à quoi il tient le plus. Et comme il s'agit d'un conte, l'auteur l'a habillé de merveilleux. Enfin, la langue est belle avec un petit côté suranné très plaisant (il faudra expliquer quelques mots aux enfants).

Publication : oui

 

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