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Au bord du grand océan, le sel se dépose et fait comme des tapis blancs quand l'eau se retire.

Les hommes qui le récoltent s'appellent des paludiers.

Dans leurs visages rougis par le froid, on ne voit plus que des yeux d'un bleu gris.

 

Il était une fois un petit garçon du nom de Jeannot. Là-bas, son père et sa mère ramassaient le sel.

Il regardait l'océan immense et il lui semblait... Il lui semblait, les yeux levés vers le ciel, que l'eau grise débordait sur le ciel.

Il neigeait ce jour-là, de rares flocons lents qui fondaient aussitôt en touchant le sel. Et Jeannot s'amusait à suivre du regard un flocon, puis un autre et un autre encore, jusqu'à leur petite mort curieuse. Et il vit descendre lentement un énorme flocon.

Enorme pour un flocon, bien sûr. C'était le roi des flocons, gros comme une grosse bille mais léger comme une plume car le vent glacial le poussait vers le sel à la morsure cruelle.

Quelquefois, on a envie de quelque chose, quelquefois, on ne sait pas trop pourquoi et Jeannot n'avait que six ans, pardon, bientôt sept et il se mit à courir en perdant son bonnet, celui avec le pompon rouge.

Et il perdit aussi l'une de ses bottes en caoutchouc blanc en tombant sur la croûte de sel. Sa mère criait et une grosse voix d'homme qui devait être celle de son père tonnait comme un orage.

Jeannot courait très vite malgré la perte de sa botte, si vite que l'air glacé et humide en sifflait à ses oreilles, si vite que les flocons tout à l'heure si rares et espacés faisaient comme un voile blanc devant ses yeux. Il courait plus vite qu'un chien, plus vite qu'un lièvre, plus vite que la gazelle dont avait parlé la maîtresse d'école. Il courait aussi vite qu'un oiseau vole.

Une mouette plongeait vers le flocon, le bec ouvert. Les mouettes sont des oiseaux batailleurs. Jeannot vit le bec recourbé gober le flocon et la mouette remonta vers le ciel en criant de son drôle de cri qui ressemble à un rire moqueur. Jeannot, un pied chaussé, un pied en chaussette, en resta tout bête. Bête et essoufflé mais il ne sentait pas sa fatigue, juste sa tristesse. Et il entendait des gens courir vers lui et le grondement dans la poitrine de son père très fâché, son père qui était comme un ours, fort et grondeur. Et là, comme les grands étaient tout proches, Jeannot vit le flocon flotter paresseusement devant ses yeux. Il n'eut qu'à tendre la main pour qu'il s'y dépose, tout doucement. Il n'eut qu'à la refermer, pas trop fort, pour le cacher tandis que des bras énormes le soulevaient, l'emportaient ; tandis qu'on lui remettait au pied la botte perdue ; tandis... tout tournait autour de lui, avec des cris et des bourrades et on le secouait dans tous les sens.

Là-haut, dans le ciel gris comme l'océan, la mouette riait.

Non, non, elle ne riait pas, elle hurlait de rage et Jeannot comprenait ses mots, "voleur, voleur, mon trésor, tu as pris mon trésor, voleur, voleur..."

Il était tout à fait évident qu'il s'agissait d'une sorcière transformée en mouette.

Même si les mouettes ont mauvais caractère, elles ne traitent jamais les enfants de voleurs, jamais...

- C'est pas Dieu possible, c'est pas Dieu possible, disait la voix de la mère de Jeannot.

Elle traînait un objet lourd et noir et laid sur la pente glissante qui remontait du marais salant.

"Voleur, voleur, voleur..." criait la mouette sorcière dans l'air froid, dans le ciel immense.

- Jésus Marie Joseph, disait très vite la mère.

Jeannot vit qu'elle était à genoux. Le père, lui, lui tâtait les jambes, les bras, le torse puis à nouveau les jambes, sans dire un mot. Il respirait très fort. Il n'avait pas l'air si fâché. Il devait bien voir que Jeannot n'avait mal nulle part. Jeannot se débattit et le père le lâcha. Jeannot fit trois pas et tendit son poing fermé, celui qui contenait le flocon, vers la mouette rageuse. Aujourd'hui c'est Noël, pensait-il sans le dire, j'ai ton trésor en cadeau, sorcière... Il se sentait grand et fort.

- Fais voir, dit la voix grondante du père en desserrant le petit poing clos de Jeannot.

Il faisait ça avec des doigts énormes, craquelés par le sel et l'eau et le froid mais avec une douceur de caresse. Jeannot sentait dans sa paume le poids léger du flocon léger comme une plume.

-De l'eau, dit son père.

Jeannot regarda. Le flocon avait fondu, laissant une flaque aux reflets de cristal sur le rose de sa peau.

- Jésus Marie Joseph, c'est un miracle, un miracle de Noël, disait la mère en pleurant.

- Un miracle, gronda le père en posant une main d'homme sur l'épaule de Jeannot.

Un miracle ? Pourquoi un miracle ? Pour un flocon fondu ?

J'ai dû oublier quelque chose, sûrement...

Ah oui, l'objet noir et lourd et laid qu'avait traîné la mère, c'était un fauteuil roulant, un très perfectionné, avec un moteur électrique. Jeannot l'avait eu pour Noël. Il faut dire qu'il n'avait jamais marché, Jeannot, ni couru avec les autres enfants, bien sûr, c'est évident.

Alors, un miracle... ?

Oui, pourquoi pas.

Mais, tout de même, par prudence, si un enfant est malade ou malheureux, cherchez dans le ciel, gris de préférence, un gros flocon, de la taille d'une bille, à peu près. Si une mouette veut le prendre, courez, courez vite, on ne sait jamais...

Gros comme une bille, léger comme une plume, un matin froid de Noël et une mouette sorcière...

Et l’océan…

Mais la mer ou un lac feront tout aussi bien l’affaire, je crois.

- o -

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Commentaires

la poussière
Hors ligne
Inscrit depuis : 25/01/2013
Noël est passé mais ce texte

Noël est passé mais ce texte me donne envie de croire au contes, au fées au sorcières et au miracle.

Merci

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
   Magnifique!  Et pas

 

 Magnifique!

 Et pas seulement pour les enfants. Pas forcément pour Noël...

 Mais merci, bravo et joyeux Noël micdec

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Un bien beau conte. Tous les

Un bien beau conte. Tous les parents devraient le lire à leur(s) enfants(s). Qu'importe que ce soit Noël. L'important, c'est le message d'espoir.

Félicitations et merci.

cry beloved cry (manquant)
   Un conte dont l'intrigue

   Un conte dont l'intrigue est bien menée, et une fin surprenante... Je ne l'ai pas lu à l'occasion de Noël, mais j'espère que les enfants ont adoré. Merci

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