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Les éveils aux aurores, c’est pas ma passion. Il a fallu que je me force et même encore que je me grouille pour pas louper l’horaire.Ça m’a fait tout bizarre de débarquer ainsi du train. De Bruxelles à Paris, y a pas bien loin, mais que de Seine sous ses ponts depuis la dernière fois ! Et puis quel éclair ! Me voilà encore à remonter le temps « grande vitesse ». Trois cents bornes pour vingt-cinq années. Un mois le kilomètre. Je montais pas à Paris, je descendais dans les âges. En démarrant, le train a soufflé quarante bougies. À Mons, Clara m’a quitté. En traversant Valenciennes, nous avons cherché un prénom pour un fils. À Cambrai, nous nous sommes mariés. À Senlis, nous avons échangé notre premier baiser. Parvenu à la gare du Nord, j’ai cru un instant que Michel m’attendrait les bras ouverts pour célébrer mes quinze ans. Clara n’existait plus. Un vertige à rebrousse-temps.Y avait de quoi s’étourdir. Le passé, on croit que c’est du vide, des illusions seulement d’un temps qu’on existait pas, mais qu’on y touche qu’un tout petit peu et c’est un monde entier qu’on dérange, qui vous pardonnera jamais plus de l’avoir dégourdi. Réveillez deux, trois fantômes et c’est dix, cent autres qui vous poursuivent, que vous avez même pas du tout réclamés. Une feuille, un stylo et c’est une armée entière de nègres qui débarque, à tout réécrire pour vous. Moi qui pensais qu’on ne pourrait guère y glisser qu’une feuille de papier entre le début et la fin et qu’elle aurait bien suffi à écrire tout ce qu’il fallait en dire. Je m’étais bien gouré !

 

J’allais le trouver où, mon père ? Enfin, un de mes pères, celui qu’on préfixe de « beau ». Moi, je l’appelais « Michel ». J’ai jamais pu l’appeler « papa ».En train de servir des chopes à la gare du Nord ? Entre deux fesses ? Au Père-Lachaise ? Je serais vite fixé pour la gare du Nord, je venais d’y descendre. Je sentais bien, déjà dès les premiers pas sur le quai, que tout ça prenait une étrange couleur de fin, que j’avais déjà bien suffisamment noirci du papier, que j’avais assez remué de choses pour cent vies de hantise. Ce serait mon dernier fantôme, voilà tout ! Il hantait quoi maintenant celui-ci ? Cette gare ? Un cimetière ? Je pourrais pas prétendre que j’avais pas d’appréhension en arrivant devant le seuil de cette brasserie, celle qui garde l’entrée de la gare. C’est des voyageurs surtout qu’elle brasse. C’est par paquets que ça entre et que ça sort. Combien de millions de ces anonymes en transhumance depuis vingt-cinq ans ? Des milliards ? Y a pas plus anonyme qu’une gare, pas meilleur endroit où se sentir seul parmi la multitude, plus grande agitation pour s’improviser des envies de repos. Je suis pas curieux de ces milliards. Je me sens pas transhumant. Là, je ferais plutôt anguille. Chacun ses Sargasses ! Tout de même, y a de quoi hésiter, respirer un bon coup. Il faut que je me décide à franchir le seuil.

 

Je repère les serveurs, mais y a personne à reconnaître dans ce personnel. Pas un seul pour ressembler de près ou de loin à ce que je cherche. Je vais me faire connaître du type au bar, qu’il me renseigne de ce qu’il pourrait savoir.

- Qu’est-ce qu’on vous sert qui vous ferait plaisir ?

- Vous me feriez grand plaisir avec un petit crème, je lui réponds.

- On travaille à votre plaisir tout de suite !

L’accueil très aimable, chaleureux presque. Je crois que je vais pourvoir me permettre.

- Dites ! Je veux pas abuser, mais y a encore autre chose qui m’obligerait.

- Qui vous quoi ?

- Qui me ferait plaisir.

- Essayez toujours ! Je verrai ce que je peux faire.

- Eh bien voilà : j’ai connu quelqu’un qui travaillait ici, mais y a un bon moment déjà. J’aimerais le revoir.

- Dites voir comment qu’il s’appelle !

- Michel Dumont.

- Connais personne de ce nom-là. Y a longtemps de ça ?

- Vingt-cinq ans.

Il manque de s’ébouillanter, s’envoyer son crème à la culbute tellement ça le fait marrer.

- Mais mon pauvre monsieur ! Vous croyez vraiment que c’est un endroit pour des vingt-cinq ans ? On est pas un seul ici qu’aurait seulement trois ans de service.

Je vois que j’ai dû le vexer de pas comprendre que c’est pas un amusement longue durée son turbin. C’était sans doute un masque son côté aimable, une habitude de présentation qui dure pas.

- Évidemment, j’avais pas vraiment réfléchi. C’est idiot. Vous croyez qu’il y aurait un moyen ?

- Peut-être, mais je vois pas trop lequel.

- C’est pas grave, merci. Excusez-moi !

- Mais y a pas de mal. C’est trois cinquante. J’ai d’autres commandes.

Trois cinquante ! La dette brutale. Et en euros s’il vous plaît, des sous d’aujourd’hui ! Je le savais déjà, mais faut s’y résoudre : le crème parisien est pas abordable. Élysées, Trocadéro, Vendôme, y a des façons d’arnaque dans cette ville qui se retrouvent jusqu’aux bords des gares. Euros, francs, centimes, anciens, nouveaux, ces gens ne savent plus où ils sont. Je vais pas les contester, ses trois cent cinquante centièmes d’Europe. C’est pas sa faute et puis je veux pas contrarier sa joie. Il continue de se bidonner en portant une bière en salle, je l’entends encore. Il en paume moitié de demi. Un euro de mousse au moins qu’il balance aux carreaux. Bon j’admets, vingt-cinq ans, le complet quart de siècle, j’ai eu le délai audacieux, l’espoir téméraire. Y a de quoi se marrer, en effet. Remarquez, j’aurais pu faire plus cocasse. Ils doivent avoir des « objets perdus » dans cette gare, un guichet fait tout exprès pour. Vous voyez ça d’ici ?

- Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

- J’ai perdu quelque chose.

- Quoi donc ? Une mallette ? Un parapluie ?

- Non, du tout. J’ai perdu mon père. Enfin, mon beau-père, il y a vingt-cinq ans. Vous auriez pas ça dans vos étalages ?

Je crois que le guichetier aurait pas l’humour adéquat, c’est moi qui valserais aux carreaux. Non, vraiment, je vous assure, on se croit réfléchi, mais on se découvre parfois étonnamment farceur. Le type du bar me lance un « Bonne chance ! » en me voyant sortir et se marrant toujours. Celui-là, au moins c’est clair, j’aurai égayé sa journée. Ma nature généreuse ! Je me rends compte, j’ai plus grand-chose à bricoler dans cet enchevêtrement de voyageurs. Il avait raison, le joyeux barman, Michel est pas resté un quart de siècle à m’attendre. Des fois, on oublierait presque qu’il y a d’autres vies que la sienne. Je vais prendre l’air du dehors pour voir si je peux pas redevenir un petit peu sérieux, envisager la recherche plus réaliste.

 

Les sorties de gares, c’est des bouffées de villes qui vous assaillent, des malles de greniers qui vous asphyxient de l’odeur du monde que vous y aviez emprisonnée. De fond de malle en fond de cerveau dès l’ouverture, les souvenirs vous remontent les choses comme vous les avez laissées. Bien sûr, j’ai la télé. Les nouvelles, c’est souvent par les chaînes françaises qu’elles me sont parvenues. J’ai bien vu que ça se construisait ici comme ailleurs. Mitterrand l’Arche, Chirac les Arts Premiers. Et puis la Villette qui se met en boule à la Géode, le Louvre jaloux de la Concorde qui se donne des airs d’Égypte, Orsay qui s’impressionne, la Bastille qui se réincarne en Opéra. Je suis pas resté ignorant. Tout de même, y a pas que les briques pour faire une ville. À laisser Paris si longtemps en bouteille, c’est un fameux nectar qui s’échappe en libérant le bouchon.

 

Un taxi démarre, soulève la poussière du pavé. Le boulevard l’avale. Une auto klaxonne, un piéton l’engueule. Trois rues craquelantes d’automobiles trafiquent l’écho du claque-son. Les réverbères s’en foutent. Les chiens aussi qui pissent dessus. Un kiosque à journaux déborde, pustule en bourgeons de sensations. L’horizon s’ouvre en décalcomanies, rangée dix fois répliquée de fenêtres à frontons, Haussmann aux balcons. Les platanes masquent les premiers étages, surgissant de la pierre, encolliérés de fer où quelques clebs abandonnent encore une partie d’eux-mêmes. Un passant a pas fait gaffe. Il insulte au hasard. Un serveur ajusté noir et blanc se marre, emporte son plateau et les reliques de consommations trop chères payées, disparaît dans son bistrot chapeauté de bordeaux en toile. Les clients rassasiés se redressent, se tirent et s’enfournent à la bouche du trottoir. Je la connais bien, cette bouche, je l’ai embrassée souvent. Vraiment, y a pas à dire, Paris se reconnaît ! Je vais m’enfourner moi aussi au sous-sol.

 

Y a pas qu’en croûte que Paris bouge peu. En dedans, rien change du tout. C’est un gruyère, cette ville. Des trous partout, des escaliers, des boyaux, une ville entière en catacombes. Là qu’on retrouve l’odeur des choses. Les souris y perdent la raison, les rats s’amusent. Ligne 11, tenez, qu’est rigolote, qui mène tout droit de « Arts et métiers » à « Place des fêtes » sans correspondance à « Goncourt ». L’intérieur, dans le fond, on peut pas dire que ce soit coquet. Le charme est ailleurs. J’en ai connu d’autres, des métros. Et des plus lointains. Et des bien beaux. Des quais en salles d’Opéra. Je vous encombre pas de ces souvenirs. Ce qu’il a, ce métropolitain, c’est qu’il est chantant. Les départements se maquillent en couples de fleuves et rivières. Paris, son métro lui, se grime en couples d’avenues et de boulevards. Et que ça chante ! Et que ça fait danser, ces fiancés qui se trémoussent : Barbès-Rochechouart, Sèvres-Babylone, Louvre-Rivoli, Réaumur-Sébastopol, Lamarck-Caulaincourt, Châtillon-Montrouge… Toutes les façons de la chanson pour les bouches en coin de chaussées. Les rues plongent au sous-sol en reflet de l’au-dessus. Une ville entière en réflexion. Paris, toute sa surface au métro ! Et puis, allez donc vous risquer aux renseignements !

- Pardon monsieur, suis-je sur la bonne ligne ?

- Où devez-vous aller ?

- À Babylone.

Pensez si ça fait un petit peu rêver ! Là, pour l’instant, c’est pas Babylone que je me destine, ce serait plutôt vers Barbès. Marcadet-Poissonniers, ligne 4. C’est que trois arrêts.

 

Encore une de ces bouffées, cette sortie de bouche ! Y a un peu de Babylone quand même, dans ce Barbès. C’est coloré, ça grouille et ça parle fort, dans toutes les langues. Chez moi d’où je suis parti ce matin, on a un verbe pour évoquer cette manie de parler de tout et de rien, de rien surtout juste pour le plaisir de s’entretenir le larynx : babeler. Mais ici, c’est pas du babelage, c’est de la jactance. J’avais mon idée en descendant à « Marcadet-Poissonniers ». J’aurais pu m’arrêter à « Château Rouge », mais j’aurais dû grimper. Là, c’est en descente que je déroule le boulevard Barbès pour rejoindre la rue Labat. Le plus simple eût été de la prendre par le haut, cette rue, mais c’est trop de pente pour le métro. Il funicule pas, le métro. Aux abords de Montmartre, la plus aimable des promenades digestives vous fabrique des vertiges d’ascension. Montmartre résiste au métro.

 

Le boulevard Barbès, montée ou descente, c’est qu’une suite de boutiques où le monde entier s’est donné rendez-vous, Afrique et Asie d’abord. Dans ma Gaule du Nord, composite pourtant elle aussi, le noir et le jaune font surtout couleurs de Flandre. Ça ouvre pas fort les horizons. Y a guère que le rouge à ajouter pour se convaincre d’une nation. Ici, le jaune et le noir font un peu plus vaste comme impression. En somme, on a pas beaucoup bougé depuis les Grecs. Y a que les villes pour faire nations. Je suis pas plus Belge que Français ou Russe. Je suis Bruxellois, Parisien et Moscovite. Je vous emmènerai une autre fois à Moscou. J’en ai badigeonné aussi des pages du rouge de là-bas. Je vous distrais pas. Gardons le bleu et le blanc pour coller au rouge ! À notre balade ! Vous vous rappelez ? Labat. Je veux dire, la rue. Je vous traîne pas sur la butte. On trouve des couleurs aussi là-haut, des cinquante coins du monde autour du Sacré-Cœur, mais plutôt dans le genre bassequettés photographieux. On fabrique des souvenirs, à la place du Tertre, qui garnissent les murs de tous les continents. J’en ai suffisamment de gravés, sur aucune toile ni aucun mur. Et pas que du dixième arrondissement d’où nous sommes partis, du dix-huitième aussi où nous nous trouvons. J’en veux pas des souvenirs en toc. Je me sens pas touriste.

 

Elle a pas beaucoup bougé non plus, la rue Labat. C’est pas le trésor de Paris, c’est clair. Un peu plus de couleurs, peut-être, des caractères des antipodes aux enseignes. Les caractères arabes, je les reconnais, cédilles et trémas d’Anatolie aussi, mais je suis pas très connaisseur des autres. Ça doit être du chinois. Le cas de le dire ! Ce qu’est pas chinois, par contre, c’est de retrouver l’endroit, fin d’ascension, juste un peu avant le dernier coin. Le 52, voilà ! Je crois bien que c’est là. Je retrouve mes murs, la fenêtre. Oui, c’est bien là. Je vais pas faire l’indiscret, déranger des gens qui se méfieraient. Et puis, y aurait pas grand-chose à découvrir. Deux pièces seulement et pas très grandes. On y est passé souvent avec maman, du temps où Michel y logeait, même que ça la mettait pas de bonne humeur qu’on y passe. Ça n’a pas dû bouger ni s’agrandir non plus, là-dedans. Ce 52 m’a pas l’air très rénové. On est loin de la Géode et de la Pyramide. D’Orsay, aussi. Rien d’autre pour s’impressionner que des souvenirs qu’on tente de raccrocher comme on peut à la réalité.

 

On a pas mal goûté aux nuits parisiennes, dans des hôtels pas trop chers, mais on y est jamais resté dormir, chez Michel. Remarquez c’est vrai, y avait qu’un matelas pour deux posé à même le sol et un lavabo pas bien commode pour des ablutions sérieuses. C’est qu’il y a des budgets ici pour des deux-pièces qui vous logeraient fort vastement à Bruxelles, qu’est pourtant de plus en plus gourmande elle aussi. Le mètre carré parisien se mesure pas pareil. Y a pas que le pied ou le pouce pour mesurer autrement les choses. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que Michel était venu s’installer définitivement chez nous, plus tard, à Bruxelles. Enfin, je vous apprends rien, le définitif est jamais qu’un provisoire un peu plus long. Du temps de ce 52, c’est le vendredi soir que Michel nous revenait de Paris et pour le week-end seulement. Le dimanche soir, on le reconduisait à la gare du Nord pour qu’il prenne son train. Attention, vous perdez pas dans mes gares ! Cette « Nord » cette fois, c’est celle de Bruxelles. Ça la rassurait pas, maman, ce « Bruxelles-Nord ». Y avait aux abords des vitrines garnies de dames très apprêtées. Paraît même qu’il y avait des messieurs. Faut dire aussi qu’elle était pas facile à rassurer, maman. Après, Michel a trouvé une voiture. Une Ford Capri c’était, avec l’avant très élancé et un moteur fort nerveux, une très belle automobile. Il pouvait venir directement chez nous, on devait plus se déranger. Ça rassurait pas plus maman. Après tout, c’était ses affaires à elle. Pour moi c’était fête, les week-ends à Bruxelles avec Michel. On se trouvait là enfin dans une vraie famille avec au moins trois personnes. Maman semblait heureuse, je devais plus me faire de soucis pour elle. Et puis Michel ne s’occupait pas que d’elle, il trouvait aussi du temps pour moi. On a fait bien des choses ensemble. On a monté un train électrique, de ces tout petits qui peuvent faire le grand huit dans une chambre pas trop spacieuse. Il a débarqué avec la boîte dans les bras, un vendredi qu’il nous revenait de Paris. On a construit l’Arc de Triomphe avec mes legos. Il savait y faire, Michel, question architecture. Pour bien lui prouver que j’avais tout retenu très exactement de ce qu’il nous avait montré de Paris, j’ai ajouté une petite brique au centre pour faire l’inconnu sous l’arche. Ça l’a fait rire. Et puis on s’instruisait bien ensemble nous deux. On faisait des concours de capitales. « Djakarta » qu’il me faisait. « Indonésie » je lui répondais du tac au tac. « Mogadiscio » ? « Somalie » ! Lorsqu’il n’est plus parvenu à me faire sécher sur aucun continent, on est passé au cosmos. Ça devenait vraiment sérieux, notre instruction. Je pense pas que ce serait faire du tort à maman que d’affirmer que je serais pas allé très loin dans la connaissance des choses sans Michel. Son petit monde étriqué lui suffisait, à maman. Elle était pas très curieuse, voilà tout !

 

Mais je me rends compte que je vous ai laissés en rade sous la butte. Cette balade que je vous faisais miroiter ! Vraiment, je pense qu’à moi ! C’est que les fantômes se font très insistants dès que vous les réveillez. Je vous parlais de nègre au début aussi, je crois. L’écriture, c’est pas vraiment son affaire à maman, mais elle peut se faire nègre aussi pour réécrire l’histoire. Elle m’a confié il y a peu pourquoi on n’était jamais resté dormir chez Michel. Lorsqu’il n’habitait pas avec nous le week-end à Bruxelles, il habitait avec un homme rue Labat. Et c’était pas que du logement ! Maman a ajouté ça pour le cas où je serais pas encore assez grand pour que je comprenne.

 

Je ne sais pas finalement ce que je suis venu faire dans ce XVIIIe. Qu’est-ce que je m’imaginais ? Que Michel allait surgir de cet immeuble rien que parce que je l’aurais voulu ? Que j’allais découvrir un parcours balisé, le chemin à suivre pour le retrouver, humer dans les effluves dix-huitièmes la direction du destin ? Je suis pas chien assez, j’ai pas la truffe pisteuse. Vingt-cinq ans, pensez ! Même un flic aurait pitié d’un collègue canin qui s’entêterait. Oublions ça ! Je reviens à vous. Cette halte n’a que trop duré. Je vous emmène dans le Ve. Au métro ! « Château Rouge » cette fois. Vous savez : le sens de la descente. C’est plus que deux arrêts jusqu’à la gare du Nord, mais je refais pas surface. Le RER, maintenant, le « B » jusqu’à « Luxembourg ». Le RER-B est pas pour touristes des petites promenades, des aériens seulement qui descendent de Roissy avec leurs valises. Il s’arrête pas à tous les carrefours. Trois arrêts à peine et on a rivé à gauche, on est déjà au Jardin.

 

Au Luxembourg, j’y ai flâné pas mal. Sur le boulevard Saint-Michel aussi que j’ai parcouru long et large autrefois. Un coup c’était le Jardin, un autre c’étaient les quais, une direction puis l’autre pour varier les distractions. Je pouvais pas m’éloigner trop, mais je poussais plus loin quand même. Ça m’excitait moi d’imaginer que je pouvais me perdre. Je parle pas de fugue, non, simplement d’évasion. Encore un endroit ce parc, tout bien pesé, qu’on retrouve à peu près comme on l’a laissé. Y a toujours des bateaux sur la pièce d’eau devant le palais, des modèles réduits, qui se font tout petits pour avoir plus grande l’impression d’espace à parcourir d’un côté l’autre de cet ersatz d’océan. D’autres tournent en rond en train de sénateur le long de la bordure pour n’avoir jamais à faire demi-tour. Bien sûr, tout ça est toujours téléguidé. Ces bateaux font pas ce qu’ils veulent, les ondes datent pas d’aujourd’hui. Ils en sont fiers, de leurs petits navires, les pilotes aux manettes. Faut admettre qu’il y en a d’admirables, des longs à trois mâts en voilure bravant fièrement la houle. Des impressions de liberté. Mais on laisse pas le vent décider, y a des moteurs pour les pousser, des câbles aussi parfois pour les retenir. Y a toujours des mômes pour échapper à leurs parents, se précipiter sur la rambarde et chevaucher les énormes lions qui surveillent l’accès au bassin d’entre les vasques. Toujours aussi des mères inquiètes. « Fabien ! Reviens ici tout de suite ! Je te l’ai pourtant dit de rester à côté de Maman ! » Non, vraiment, rien change. Ah ! Ces allées, ces pelouses, ces bosquets, ne sont-ils donc pas charmants ? Ça m’a revigoré, toute cette verdure. Je me sens apte à reprendre la marche, Saint-Germain vers les quais.

 

Je vais pas vous mentir, vous perdre dans la caricature. Paris est pas que béret, baguette et camembert. Ce boulevard Saint-Michel est pas qu’agitation, platanes et contredanses. Y a des boutiques pareilles du Cap au Spitzberg qui vous dégriseraient du plus petit élan d’exotisme. « Village mondial » qu’on dit. Le collègue qui vous ramènerait de ses dernières vacances le souvenir des merveilleux dürüms dégustés aux terrasses du Bosphore passerait pour un sacré farceur. Constantinople existe plus. Et Byzance, dites ! On roule du printemps d’Hanoï à Los Angeles. Le « Printemps » à propos, existe-t-il encore celui-là ? Je parie qu’on y trouve de la dentelle de Bruges, qu’a pas plus vu Venise au Nord que de banquise au Sahara. Des caves de Shanghai peut-être. Et du fort tonnage jusqu’à Anvers, Le Havre ou Toulon. Voilà le véritable exotisme d’aujourd’hui. Vous êtes exotique partout. L’homme civilisé se déplace plus. Il importe, exporte, dilue.

 

Mais dites, au fait ! Vous me laissez m’égarer. Anvers, Hanoï, Bosphore, Shanghai, et puis quoi encore ? Je vous laisse en rade de tous les ports. C’est moi qui redoutais de vous perdre et c’est vous à présent qui me laissez batifoler. Vous me laisseriez cinq minutes, vous me retrouveriez stratosphérique. Dix minutes encore et je ne serais plus qu’un petit point dans le cosmos. Ces boutiques, ces enseignes d’ici d’ailleurs m’ont distrait. Ce boulevard m’a donné à voir sans rien regarder. Je suis déjà devant les ruines, les thermes de Cluny. Près de deux mille ans qu’ils ont. Je vous fais pas l’Histoire, déjà qu’après un quart de siècle tout devient approximatif. Je passais souvent devant ces ruines du temps où envisager mon existence avec deux chiffres m’impressionnait encore. Nous sommes presque aux quais, ce qui veut dire que forcément j’ai dépassé l’endroit que je voulais vous montrer. Pour dire la vérité, je serais bien en peine de le localiser. Ça doit être par là d’où nous venons sur le boulevard, côté droit, les numéros impairs, mais je connais plus le numéro exact. Je me rappelle même plus si c’était avant ou après la Sorbonne. Je m’y retrouve pas dans ce village mondial. On passe une vie à comprendre le monde qui nous a fait naître et lorsqu’on le quitte, il ne ressemble plus en rien à ce qu’on avait compris. C’est un malentendu du début à la fin.

 

Cet endroit, c’était la boutique à Michel. J’en revenais pas moi qu’on pouvait gagner sa croûte en vendant des sacs poubelle. Y avait pourtant des clients qui défilaient pour se fournir. Maman aidait pendant que je faisais l’explorateur. Ils devaient pas s’amuser très fort là-dedans, tout de même. Peut-être pour ça aussi que Michel est venu s’installer à Bruxelles, après, pour travailler avec maman dans sa boutique à elle. Enfin, des raisons, on en trouve des tas quand on se fait indiscret des conversations. Dans l’une d’elles, il était question de dettes qui passeraient moins facilement les frontières, d’une histoire de pension alimentaire pour trois enfants que Michel aurait laissés à une autre femme du côté de la Normandie. Enfin, que voulez-vous, on a tous des petits bouts de vie dans des endroits qu’on revoit plus. Ce que je préférais, moi, de nos habitudes de vie à trois sous le même toit, c’était le dimanche matin. Maman se levait toujours plus tôt pour des bricoles qu’elle avait à fignoler dans la cuisine, alors j’en profitais pour finir d’engraisser ma matinée dans la place qu’elle laissait libre à côté de Michel. J’allais quand même pas bouder ce papa qui se présentait là. Ce qui est pris n’est plus à prendre et l’avenir est incertain. Un dimanche que j’avais changé de couche et que j’avais encore la trique du matin, Michel a fait un faux mouvement. Enfin, c’est ce que j’ai cru d’abord, mais il s’est mis à se passionner finalement pour cette trique. Il voulait palper pour se rendre mieux compte. Vu que je savais pas trop comment réagir, mais que je voulais pas qu’il s’imagine que j’y trouvais un intérêt personnel, j’ai rien trouvé de mieux que simuler le sommeil. Après ça, ce que j’ai trouvé d’approprié, c’était de renoncer à d’autres lits que le mien. Et puis, j’en étais pas vraiment conscient au début, mais je me suis mis à devenir impoli avec Michel. Je m’en suis rendu compte plus tard à cause de la lettre. Un après-midi que je suis retourné à la boutique de maman après l’école, j’ai constaté que Michel y était plus. On s’est demandé pendant plusieurs jours où il pouvait bien être passé, jusqu’à ce que maman reçoive une lettre avec un timbre-poste de France. Elle m’a fait lire une toute petite partie en cachant le reste, probablement parce que ce reste devait pas me concerner : « Pierre ne m’aime plus, il m’a traité de salaud. » J’ai mis du temps pour parvenir à me pardonner du mal que j’avais fait à maman. J’aurais tant aimé qu’elle soit heureuse avec Michel. Elle me l’a jamais pardonné. C’est du moins ce que j’ai cru longtemps, mais je ne crois plus à rien, aujourd’hui. Et puis, je n’y pense plus aussi souvent qu’avant.Il faudra que je me fasse nègre moi aussi, un de ces jours, pour réécrire l’histoire de maman.

 

On l’a revu une dernière fois ensuite, Michel. On avait décidé maman et moi qu’on irait faire du ski dans les Alpes, ça devait être vers 1983. Le Thalys existait pas encore, alors on a dû aller à Paris en ferré ordinaire avant de prendre le « grande vitesse » jusqu’à Bourg-Saint-Maurice. Comme on avait un peu de temps avant la correspondance, on est allé le voir là où il travaillait. Maman savait où ça se trouvait, elle devait avoir appris ça dans la lettre. C’était pas bien compliqué d’aller le visiter, il nous suffisait de quelques dizaines de mètres. Il travaillait à la brasserie de la gare du Nord. C’était il y a un quart de siècle, il avait cinquante ans et j’en avais quinze. Aujourd’hui, j’en ai quarante et je pourrais presque lui parler d’égal à égal, vu qu’il en a toujours cinquante, depuis que je l’ai mis en bouteille avec Paris. J’ai mis plein de choses là-dedans, pour qu’elles paraissent plus petites et que jamais elles ne changent.  Parfois, devant trop d’angoisse, je secoue mon flacon et c’est le grand mélange. Les eaux de la Moskva se mêlent à celles de la Seine, il neige sur Paris, le soleil inonde le Kremlin, les cygnes dansent au Bolchoï et Siegfried se noie à Garnier. Il arrive que j’y aperçoive un petit gamin un peu perdu et cependant gourmand de tant de choses à découvrir. Je ne sais plus très bien qui il est. J’ai oublié, un peu. Alors, je secoue encore une fois le flacon et j’écris ce que je vois. Bientôt, je serai plus vieux que Michel et peut-être même plus vieux que Paris et alors tout ça ne me fera plus peur. Je serai enfin libre, sans peur et sans reproche. Pierrot outragé, Pierrot brisé, Pierrot martyrisé, mais Pierrot libéré. Je descendrai les Champs, moi tout seul, et l’on viendra de partout m’acclamer. Ce sera mon jour de gloire. Et que l’on ne s’avise pas alors de tondre qui que soit, ou je te mets tout ça dans ma bouteille !

 

Remarquez, je vous digresse au tragique, c’est pas pour vous apitoyer. Vous en faites pas pour moi, j’ai été très heureux. J’ai été fou de bonheur. J’aurais peut-être dû mieux le montrer. C’est qu’on est prudent avec cette chose-là quand on croyait que c’était pas pour soi. On veut pas l’effrayer, ce foutu bonheur, qu’il aille pas voir ailleurs, des fois qu’il s’aperçoive que c’en est trop d’un coup pour une seule personne. Alors on ruse, on mesure ses joies, on les garde en dedans pour pas qu’on vous demande de rendre ce qui vous appartient pas. Oui, je l’avoue, j’ai volé le bonheur et je suis resté dans ma planque pour pas me faire remarquer. Quand Clara est partie, elle m’a emporté avec elle et je suis resté tout seul avec plus rien de moi. Quinze ans ensemble, c’est une durée quand on a débuté à vingt ans. À cet âge là, on est pas encore grand-chose. Alors, tout ce qu’on est à trente-cinq, c’est tout ce qu’on est devenu depuis, et tout ce qu’on est plus après que tout est fini. On se connaît plus. Y a plus personne pour apprendre qui on est. Et puis, y a pas qu’en dedans que tout vire inconnu. À l’extérieur aussi, tout a changé depuis que vous avez figé les choses. C’est devenu une science-fiction, votre vie. « Il faut se reconstruire ! » qu’on vous enjoint. Avec quoi ? Tout le matériau a été emporté. Tout ce qui reste d’un peu constructible, c’est ce qui reste d’avant, d’avant ces vingt ans, éparpillé au diable vauvert. Ça fait cinq ans maintenant que j’ai entamé la récolte, que je ramasse des bouts de moi partout. Pour me « reconstruire » comme ils disent. C’est pas des matériaux de première fraîcheur. Et dans quel état ! Qu’est-ce que je vais aller bâtir avec ça, moi ? Je pourrais en faire un roman, mais c’est pas commode. Et puis on est pas là pour ça ! Qui ça intéresserait ?

 

Décidément, je sais pas ce qui me prend ! Moi d’ordinaire si discret et vraiment pas insistant, me voilà à vous séquestrer devant ces ruines. Allons ! Mettons un terme à ces décombres de Cluny ! Qu’est-ce que ça peut bien vous faire dans le fond cette boutique ? Paris que vous vouliez voir ! La balade que vous me réclamez ! Soit ! Au bout de Saint-Michel, c’est un autre boulevard qu’on croise, qu’était là avant même que la ville y soit. À la voir ainsi bâtie tout autour, on pourrait presque croire aujourd’hui que c’est la Seine qui se balade dans Paris. Les « mouches » vous le diront. Du temps où j’étais l’aventurier de Lutèce, je prenais à droite vers la cathédrale. Je retrouve mes pas dans la foule qui se masse autour des échoppes surplombant les quais. Un fameux marché que c’était, mais pas de ce genre de produits que vous devez consommer dans les trois jours, plutôt d’ailleurs des objets qui avaient dû passer de mains en mains avant d’aboutir là, qui trouveraient ensuite d’autres mains. J’aimais palper du cuir et du papier chez les bouquinistes. J’imaginais les belles demeures, les boiseries, les salons tout en étagères qui avaient dû abriter ces ouvrages en fortes reliures. Le contenu par contre, ça m’intéressait pas beaucoup. Je trouvais ça ridicule moi que des gens puissent perdre leur temps à remplir des pages, enfermés entre des murs à étaler des choses mortes depuis longtemps ou, pire encore, à s’imaginer des vies qui ont même jamais existé. Fallait-il en manquer de l’imagination pour chercher là-dedans des choses qu’on trouvait en abondance à l’air libre simplement en ouvrant les yeux. Ça me faisait penser à maman et la Sicile. Toute la France et toute l’Italie qu’on avait traversées pour y parvenir en Sicile et pareil ensuite dans l’autre sens. On y a passé près d’un mois sur ce bout de plage où maman avalait ses bouquins, se retournant de temps à autre pour pas brûler trop vite et trop fort du même côté. Après notre voyage, elle connaissait dans les moindres détails la vie de la Marquise des Anges. Elle a gardé son bronzage pendant trois semaines. Ah ! Je dois bien admettre qu’il y avait tout de même quelques bouquins que je parcourais. La géographie, ça me plaisait bien. Je découvrais là des choses que je connaissais pas et que je connaîtrais peut-être jamais. Un jour, j’en ai trouvé un qui m’a passionné un petit moment. Je me suis même fait virer par le bouquiniste qui trouvait que ce serait plus honnête que je paye. On y voyait de belles images de la Sicile. Vraiment un beau pays que ça devait être ! J’en ai vu d’autres avec maman, des plages, sans jamais connaître leurs pays. Heureusement, j’avais les bouquins pour ça.

 

Je brouille passé présent, je confuse tout. Elles sont toujours là, les boutiques plein-air, mais y a plus de bouquins. C’est gravures et aquarelles à présent, pareilles de la première à la dernière échoppe, des souvenirs comme au Tertre, des tours Eiffel de Shanghai, moulins en rouge Taïwan. L’Arche se défend comme elle peut pour rivaliser. Allons ! Restons pas là ! Je me défends pas, moi, pour faire du rêve en toc. Aux gargouilles ! Notre-Dame, c’était en général fin de parcours. Fallait même que je me grouille pour le demi-tour, que j’aille pas inquiéter maman qui me voyait déjà vendu sur un marché de Samarkand, transporté spécial dans un sac-poubelle acheté exprès pour dans la boutique à Michel. Aujourd’hui, je peux butiner insouciant, plus personne m’attend. Pour dire vrai, ce qui m’intrigue là pour l’instant, c’est pas Notre-Dame, ce serait plutôt le crâne luisant d’un type assis sur un banc du parvis. Ce crâne m’a pas l’air inconnu et d’ailleurs d’autant moins que je m’en approche. Je contourne à bonne distance pour me rendre mieux compte. Je peux pas le croire ! Le profil confirme. L’estomac est pas d’accord pour que j’aborde, il est noué pire qu’un lacet. Je m’approche. Je sais pas ce qui me prend, je baisse la tête. C’est une douleur qui remonte de loin. Je voudrais lui demander si c’est bien lui, mais j’y arrive pas. C’est le grand moment de lâcheté. Je ralentis le pas. Je voudrais que ce soit lui qui me reconnaisse. Vous allez pas à la mairie pour reconnaître votre père ! Chacun ses responsabilités ! Mon cœur s’affole pour rien, Michel me reconnaît pas. J’ai dû changer un petit peu, moi, depuis mes quinze ans. On change tous de gueule, avec le temps et toutes les salades qu’il faut avaler. C’est même ça qui vous façonne une tête, la biologie à rien à voir là-dedans. J’en ai avalé de telles que je dois pas être reconnaissable. Moscou non plus, j’ai jamais voulu y retourner. J’ai eu pourtant des occasions. Je veux pas qu’on bousille mes souvenirs, c’est tout ce qu’il me reste. C’est trop tard maintenant, j’ai passé mon chemin et rien ne s’est passé. Je le saurai jamais, si c’était lui. De quoi fabriquer des regrets pour au moins vingt années encore.

 

Je retrouve un peu de calme en quittant le parvis, un peu de raison aussi. Je commence à comprendre. C’était pas possible, ma berlue.Il aurait pu faire sosie, mais alors un qu’aurait pas bougé depuis vingt-cinq ans. Mais qu’est-ce que je m’imaginais, moi, finalement ? Que j’allais tout retrouver d’un claquement de doigt, comme des bibelots que j’aurais enfouis dans une malle et que j’aurais ressortis avec juste un peu de poussière dessus. Le temps s’arrête pour personne. D’ailleurs c’est vrai, que je compte : ça devrait lui faire septante-cinq ans, aujourd’hui. Soixante-quinze ! Heureusement que le type de la brasserie m’a pas demandé son âge, il serait mort de rire à l’heure qu’il est. Et puis, soyons sérieux ! Le hasard allait tout de même pas me le présenter, là devant moi, au milieu des millions, que personne même est d’accord sur le nombre exact de ces millions, intra-muros, extra-périph, selon pour satisfaire les vantards ou rassurer les frileux. À les laisser trop faire, les Lutéciens, ils vous imagineraient soixante millions de Parisiens. Ou cinquante millions de bouseux, toujours selon. Je vous parle même pas des vrais étrangers des frontières qui causent comme ils peuvent, qu’auraient en somme quelques circonstances pour atténuer. Je m’égare. Quand on aime, on ne compte pas, ni les qualités, ni les défauts, on paye l’addition seulement. Michel tenez, je vais pas le découper, je vais le garder tout entier. C’est pas le Saint du Boulevard, et alors ? Je pourrais enfin devenir sérieux, chercher vraiment, questionner mairies et préfectures, mais j’ai pas envie de le découvrir en épitaphe, Lachaise, Montparnasse ou ailleurs. Soyons gentils avec les fantômes, parlons-leur doucement, ils nous feront peut-être moins peur ! Qu’est-ce qu’on pourrait se dire, après tout ? Qu’est-ce qu’on pourrait s’apprendre ? Qu’il était pas lui, que j’étais pas moi ? J’en ai assez de ces vérités. Je voudrais garder encore quelques mensonges dans ma bouteille, voir la neige sur Paris et le soleil inonder le Kremlin. Et puis, après tout, tout ça n’est peut-être finalement que prétexte pour avoir des choses à écrire. Allez savoir ! On est pas toujours très net dans sa tête. Je viderai ma bouteille une bonne fois pour toutes, après, plus tard, lorsque j’aurai écrit tout ce qu’on peut y voir.

 

En ressassant ces brillantes conclusions, je me suis même pas aperçu que j’étais déjà à tituber dans les Tuileries. Je dis « tituber », c’est pour la formule. J’ai rien bu, mais la fatigue c’est pas de la formule du tout, c’est du tout ce qu’il y a de réel. Voilà un banc ! Je vais m’asseoir. Je serais pas contre de prendre un moment et piquer la roupille.

 

 

 

*   *

*

 

 

 

Lorsque je me suis réveillé, je me suis senti débarbouillé d’un coup de ces fantaisies d’exploration du temps. Je me rendais compte qu’il n’y a guère en matière de pirouettes que la conjugaison pour ramener le passé au présent. Explorer le temps est vain, explorons l’espace, que je me suis résolu. Du Louvre à l’Opéra, ça me faisait pas trop long à pied et puis il me restait encore des envies de balades. À mi-chemin, je suis parti à la chasse au « Tabac ». Voilà tout de même une chose qu’il reste d’exotique. Chez moi, y en a pas, des bureaux de tabac. Des clopes, on en trouve partout, aux quatre coins de chaque carrefour. Dans les Carrefour aussi d’ailleurs, qu’ont remplacé nos enseignes d’avant. En France, faut être prévoyant de l’addiction, se ménager une quantité. Et allez pas vous aventurer à réclamer une farde ! Ils comprennent pas tous les français. C’est une cartouche qu’il vous faudra annoncer.  C’est pas si bête. Nul besoin de préciser que « fumer tue ». Lorsque vous commandez une cartouche, vous devez bien savoir ce que vous cherchez. C’est amusant, les mots, quand on y réfléchit. Bureau de tabac ! Pourquoi pas Ministère du Tabac ? Remarquez, chez moi, on est pas moins farceur. Pour se fournir, c’est chez un « libraire » qu’il faut se rendre. Après tout, moi quand j’écris, je consomme au moins autant de tabac que d’encre. Y a de la logique quand même aussi dans nos mots à nous ! Mais voilà encore que je vous entretiens de fadaises et vous ennuie ! C’est pas bon pour ma santé, tout ça. Deux fardes au moins déjà depuis la première ligne ! Deux cartouches !

 

J’ai tourné à droite dans la rue des Petits Champs. J’y avais repéré l’enseigne que je convoitais, celle en losange, qui vous avertit que vous avez enfin trouvé une antenne du Ministère. Les Français, ils sont aussi sévères avec les cigarettes qu’avec le crème : le paquet, c’est un euro de plus que chez moi. Écrire coûte encore plus cher ici qu’ailleurs. En ressortant de chez le fournisseur, je me suis trouvé intrigué par un passage dont l’entrée montrait du caractère.Passage Choiseul ça s’appelait. L’intérieur était pas à la hauteur du devant, mais j’y sentais comme une atmosphère. Pas dans le genre qui arrache les yeux. Disons plutôt ingrat. Je dirais même carrément tarte. Un peu comme dans ma vie, j’ai pensé. Je me suis toujours demandé s’il y habitait, des gens, aux étages de ces couloirs du commerce comme en trouve aussi chez nous, s’il y restait encore des fantômes comme ceux qui peuplent mon présent. Ce couloir-là était vraiment des plus étroits, à se demander si c’étaient pas les mêmes crèches qui se poursuivaient d’un côté l’autre. Il avait peut-être eu lui aussi son heure de gloire, ce passage, comme tout qui passe. Elle devait remonter loin, la gloire, s’il y en avait eu. Là comme ça, vu d’où j’étais, il faisait plutôt comme une cloche qui écraserait les destins. Sûrement, derrière les vitrines, que des gamins avaient dû y rêver, au grand air du dehors, comme ça me prenait parfois d’y songer dans l’arrière-boutique à ma mère. On doit s’en échapper moins facilement que de la taule, d’une cloche comme celle-là.

 

La plaque du devant annonçait l’heure de fermeture des grilles. Pour peu qu’on ait loupé l’horaire, on y resterait toute une vie, même que si on devait en sortir après y être resté trop longtemps, qu’on serait plus fait pour le dehors, qu’on continuerait à se la fabriquer sa cloche, sa Bérézina, aux quatre coins de la Terre et de l’existence. Quand on est allé trop loin, y a plus de retraite possible, plus de pardon qui tienne. On s’y jetterait de bon cœur, dans les marécages. À l’heure qu’il était, je risquais pas encore gros pour la fermeture des grilles, alors je suis entré dans le bistrot vers le milieu du Passage. Les jambes commençaient à me faire comme du coton, les pieds trois pointures au-delà des pompes, puis l’Opéra je l’avais déjà vu des quantités de fois. Elles venaient de me passer, mes envies de balades. La valse des foules, les déferlements de viandes, à peine le temps de voir passer, ça me donne moi le tournis. Hommes et femmes, passée la douzaine, c’est plus qu’une masse de chairs. Là, tout ce que je voulais, c’était un ballon de rouge, pas penser et qu’on vienne pas m’emmerder. J’ai donc commandé un ballon. J’étais dans mon élément : observer, écouter et surtout pas causer. Les conversations autour, ça me ramenait encore des fantômes. J’aime bien l’entendre, cet accent parigot. C’est pas le mien, mais quand même c’est pas de l’étranger. Qu’est-ce qu’il m’en reste, finalement, de cette France, de ce Paris ? Des mots ? Quand je me sèche après la douche, je le fais pas avec un essuie, mais avec une serviette. Quand je quitte quelqu’un pour un moment, je lui dis pas « À tantôt », mais « À tout à l’heure ». Puis ma salade, je la prends après le repas et pas pendant. Pas grand-chose, finalement. Des mots et des salades. Salades d’ici ou d’ailleurs, qu’est-ce que ça change ?

 

Au deuxième ballon, j’ai sorti mon carnet de notes. Les gueules et les mots du bistrot, ça me donnait des envies d’écriture. J’ai allumé une clope. J’aurais pu allumer une cibiche, voire même une tige de huit, mais c’est trop loin tout ça pour que je me mette encore dans des mots comme ça. Le patron s’est inventé un début de panique en m’interpellant. À l’autre bout du zinc, une mignonne a fait signe que c’était pas grave. Il a quitté son émoi aussi sec et a sorti un cendrier de dessous son comptoir. Je savais pas lequel des deux je devais remercier. J’ai levé mon verre à la cantonade, à l’amitié, pour la gratitude collective, mais je voulais décidément pas causer. Moi quand je prends le stylo, je suis pas à interrompre. Je suis pas entré dans leur conversation sur le pourquoi qu’on peut plus mourir comme on veut.  J’avais oublié que les Français nous précédaient dans l’interdiction. Chez nous autres, la disparition des volutes de bistrots était annoncée, mais pas encore inscrite en règlement. On était en sursis. En somme, j’étais dans la subversion par méprise. Si on faisait pas gaffe, on tomberait dans l’anarchie sans se rendre compte. Ça m’avait un peu surpris, d’ailleurs, que cette interdiction était passée chez eux bien mieux qu’une lettre à La Poste. Ça, c’était une vraie déception. C’est pas beau à voir, un peuple qui se déballonne. Dans le fond, le Français c’est râleur, mais c’est mouton quand même. Un grognement pour la forme et puis c’est tout. Ça tranche des têtes et puis ça pleure ses rois. Des révolutions rien que pour rire et tout est à refaire. Des bobards. Des chichis pour rien. Le bistrot, ça devait être une enclave spéciale, une poche de résistance Gauloises.

 

J’ai bousillé quelques phrases sur le papier. J’étais pas dans la concentration. Deux trois intrigants bourdonnaient autour de la mignonne.D’abord, j’en étais pas sûr qu’elle me lançait des yeux. J’ai fait mine d’avoir d’autres choses à regarder. En passant d’un mur au plafond, j’ai encore croisé son regard. Pas de doute, elle cherchait des yeux. Je suis encore passé du plafond au mur, puis du mur à un autre mur. Merde ! C’étaient bien mes yeux qu’elle cherchait. J’avais pas envie de les lui donner, mais je savais en fait plus trop quoi en faire. Je suis allé les mettre ailleurs. Je me suis levé et suis allé aux waters pour qu’elle les oublie et peut-être un peu aussi pour que j’oublie les siens. Des yeux verts comme ceux-là, puis pas verts seulement, perçants aussi, ça s’oublie quand même pas le temps de le vouloir. Quand je suis revenu retrouver mon ballon, un type avait abandonné la partie. Il avait disparu en laissant un tabouret libre à côté de Zieuxverts. Elle, elle avait pas quitté le jeu. Au cours d’une nouvelle inspection de murs, elle a harponné mon regard, puis elle m’a fait signe de venir m’asseoir à côté d’elle. J’ai jamais su comment réagir à ça. Faut dire, pour pas donner dans le flan, que j’en avais pas trop, l’expérience des refus, pas plus d’ailleurs que des acceptations. J’ai pensé un moment qu’il pouvait s’agir d’une harangue commerciale, mais ce troquet n’avait rien du claque. Je dois admettre aussi que je l’avais un peu analysée en passant à côté et qu’elle était vraiment à croquer. La fuite est une stratégie qui mène toujours très loin, mais jamais dans le sens adéquat. On a le sens de l’orientation ou on l’a pas. Les waters, finalement, c’était pas une bonne idée. Y aller était une chose, mais il fallait en revenir, ce qui m’avait contraint à envisager les choses sous un angle inédit. Le verso confirmait le recto. Et comment ! De sa veste, sa chevelure ne laissait apparaître que ce qu’elle voulait bien en laisser. De surcroit, cette crinière, cette abondance de foncé sauvage, cette exubérance en cascade indiquait dans sa chute la direction d’une promesse réjouissante. Les reins, ça pardonne pas. Il faut, pour en saisir l’effet désastreux, comprendre que les zones les plus érogènes de l’homme se situent chez la femme. Le  « sans-fil », c’est pas une invention. C’est à distance que se pratiquent les premières caresses. De retour à mon tabouret, volant à son attention quelques éléments plus précis du recto, j’ai conclu qu’elle devait se situer vers la quarantaine, approchante ou récemment acquise, en somme qu’il nous avait été fait à peu près au même moment cette vacherie d’être mis au monde. Deux ballons, c’était loin de suffire pour m’attaquer à pareil mirage. Je me suis contenté de la croquer sur papier. Valait mieux oublier ça. C’était trop de sable pour mon camion.

 

En attendant, j’étais cuit, je pouvais plus faire celui qui a pas vu. Et puis, les injonctions, c’est pas trop dans mon tempérament. J’avais pas envie d’obéir. J’ai pensé que je pouvais faire dans l’autoritaire, un petit geste résolu pour l’envoyer ailleurs, faire le gars qu’a tout vécu, qui se déplace pas à l’invitation, mais je le supportais pas bien le style grand garçon blasé qui connaît pas les hésitations. Mioche, je me demandais quand ce serait que ça me viendrait l’âge adulte, à quel moment, comment qu’elle se déroulerait la métamorphose, si je me réveillerais un matin différent, ayant mis au rebut mes désirs de jeux, mes sales habitudes de farfouillages dispersés dans toutes les curiosités, ayant enfin tracé une route, un itinéraire où je ferais pas trois fois le tour à chaque carrefour pour scruter les horizons. Les copains, ils me faisaient marrer à se donner des airs, à simuler l’assurance, la connaissance des choses. Je les trouvais pitoyables à jouer à l’adulte. Je les trouvais pour tout dire très cons, sans assurance aucune, en somme de mauvais tricheurs. J’ai grandi, j’ai vieilli, mais j’ai une certaine tendresse maintenant pour ces tricheurs maladroits. Y a pas pire qu’un adulte qui joue à l’adulte. Ils n’ont plus aucune excuse, les grandis vieillis. Ils devraient savoir, pourtant. La musique ils l’ont jouée, tous on connaît la partition, mais ils pataugent dans leurs concerts de pipeaux, leurs symphonies à vent.

 

Le problème, là, sur mon tabouret sur lequel j’étais tout seul assis, c’est que je me trouvais tout à coup salement dans les courants d’air. Alors j’ai sorti la voilure, je me suis mis dans le vent moi aussi et je l’ai fait, le grand garçon. J’ai improvisé un geste pour faire comprendre que j’avais d’autres préoccupations. J’ai simulé l’agacement, limite méchant. Pour appuyer la crédibilité, j’ai repris mon stylo et je me suis remis dans les phrases. Il m’en est venu quelques-unes. Je suis même repassé des quatre cinq fois sur les mêmes lettres pour rester dans l’action, mais il me venait des regrets. Je levais plus le nez de mon carnet, mais je le voyais encore, le vert. Il éclaboussait toutes les pages. Et merde ! J’avais eu ma chance et je l’avais pas prise.

 

La musique est venue à mon secours, comme toujours. C’étaient vraiment de bons morceaux qu’ils passaient dans le bistrot. J'y ai perdu mes pensées. Qu'est-ce que je ferais sans la musique ? Franklin, Redding, Charles puis les autres, ils m'ont filé un joli coup de main. J'étais sorti du vert. Aretha, Otis, Ray, j'étais plus que dans le noir. J'y ai mis un peu sur le papier, de ce noir. Pour rester dans le ton, j'ai abandonné le rouge aussi et commandé un whisky coke. Puis ils ont plus voulu des Amerloques. Ils sont revenus à l'autochtone. Patrick Coutin, ils ont mis. J'aime beaucoup le morceau, c'est entendu, mais il tranchait foutrement avec ce qui précédait et il m'arrangeait pas trop sur ce coup-là. Le patron a poussé le volume. « J'aime regarder les filles » qu'ils chantaient en chœur, les types dans le bistrot. C'était plutôt agréable, mais du coup je reperdais la concentration. J'ai relevé le nez de mon carnet et jeté un coup d'œil à l'autre bout du zinc… ?… J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage  (1) … ?... Elle y était encore avec ses yeux et tout le reste... ?... Leur poitrine gonflée par le désir de vivre… ?... Le plafond et les murs m'intéressaient plus. C'est moi qui lui cherchais les yeux maintenant. Ça l'a fait sourire, la garce… ?... Les hanches qui balancent et les sourires fugaces... ?... Je dénichais de plus en plus d'assurance dans la musique et le whisky. C'est elle qui s'est mise à chercher des endroits où planquer les yeux... ?... Les yeux qui se détournent quand tu les regardes… ?... Elle s'est refait une contenance en fixant son verre. Elle a ôté sa veste, découvrant une jolie petite blouse, épaules à nu, juste un peu de dentelle dessus. Faut dire qu'il commençait à faire rudement chaud dans le bistrot... ?... Le soleil sur leur peau qui joue à cache-cache… ?... Elle le quittait plus des yeux, son verre. Je profitais de l'instant. Je me vengeais. C'est moi qui la mettais mal à l'aise. Elle résistait encore quand même, jouais toujours un peu... ?... Quand elles se déshabillent et font semblant d'être sages… ?... Je suis parvenu à harponner à mon tour son regard... ?... Les yeux qui se demandent mais quel est ce garçon… ?... Je lui ai lancé un sourire et fait signe de venir s'asseoir près de moi. Elle m'a foudroyé du regard... ?... Les hanches qui balancent. Leur poitrine gonflée. Le soleil sur leur peau. J'aime regarder les filles. Les filles. Les filles. Les filles. Les filles… ?... Elle m'a inventé un sourire comme jamais encore j'en avais connu. Un sourire rien qu'à moi. Elle a levé doucement le bras du bar. Un geste d'une grâce que je vous dis pas. Elle me tenait à bout de bras, à bout d'yeux. Je pouvais plus en respirer, le souffle coupé. Elle a ouvert la main puis l'a refermée en tendant le majeur bien haut et bien droit. Elle l'a gardé tendu bien stoïquement, ce doigt, en me narguant de son joli petit minois. Merde ! La salope ! On lui avait pas plus qu'à moi appris l'obéissance, à cette garce. Je lui ai souri encore, fair-play, gentleman, à cette malpolie. Elle s'est levée, a jeté la veste par-dessus l'épaule. Elle est passée à côté de moi sans un regard et s'est tirée dans le Passage.

 

Le patron, qui je le reconnais était chez lui, a cru pouvoir se permettre.

- Il me semble que tu t'es fait joliment moucher, mon gars, qu'il m'a fait avec un sourire satisfait.

Pour éviter les contrariétés, je l'ai suivi dans son humour irrésistible.

- Tu parles ! Je crois que je me suis bien enrhumé.

Il a mis ensuite son sourire de crétin dans un autre registre, d'un genre plus affectueux, affectueux crétin.

- Oh, t'inquiète pas, va ! Tu seras pas le premier. Cette fille-là, c'est pas pour le premier venu.

Crétin et merde ! Non, mais dis donc ! De quoi que je me mêle, celui-ci ? On a beau se lancer comme ça d'emblée dans les tutoiements, faudrait quand même voir à pas s'égarer dans le familier. Enfin, j'ai pas voulu faire le boudeur.

- Mets-moi donc un autre grog, patron ! Faut que je me soigne.

Je suis allé étudier la posologie à une table dans le fond de l'estaminet. Y a guère, avec le breuvage médical, que du papier et un stylo pour soulager le genre de pathologie qui m'accablait là. Les anciens, dans le fond, avaient pas tort de pratiquer les saignées. Les alchimistes non plus, qu'ont jamais trouvé le bon procédé malgré leurs prétentions. Je vous parle bien sûr pas de ces alchimistes farceurs du Brésil qui font rire du Zahir au Kazakhstan. Je bricole pas le sang ni le plomb. Je travaille l'élixir des troquets. Je transforme l'alcool en encre. Et ça saigne sévère, parfois !

 

Je transmutais depuis un bon moment déjà lorsqu'elle est venue s'asseoir en face de moi à la table. Cette pathologie décidément, c'est de l'incurable, du chronique qui resurgit sans même le réclamer. J'ai remarqué qu'elle s'était changée. Elle portait une jolie petite robe, cette fois, mais elle avait rien changé du tout au reste, Zieuxverts. Ça devenait vraiment épatant, mon alchimie. Peut-être l'élixir et ce plomb dans l'aile qui faisaient surgir de l'or. Et puis pas du tout ! L'apparition s'est mise à causer.

- Qu'est-ce que je t'offre ?

- Te voilà redevenue aimable !

- Je t'emmerde ! Alors, qu'est-ce que tu prends ?

Je lui ai désigné une étagère derrière le zinc que je reluquais depuis un moment par défaut depuis qu'elle m'avait échappé.

- On se prend un Gigondas. La jolie bouteille qui nous attend là-bas. Je lui caresse l'étiquette depuis tout à l'heure.

- Ben dis donc, tu t'emmerdes pas, toi.

- C'est exact. Remarque, c'est surtout à toi que je pense. Quand on a des yeux comme les tiens, on s'enivre pas à la piquette.

- Tiens, tu peux être aimable toi aussi alors ?

- Je t'emmerde !

- Marcel ! Nous réclamons le meilleur Gigondas de la maison. Et fissa !

Le Marcel patron a pas sourcillé. Il s'est exécuté parfaitement fissa, exactement comme elle l'avait recommandé. On a même plus eu le temps d'échanger la moindre grossièreté que ce sommelier ma foi fort obéissant était déjà à procéder au débouchage devant nous. J'ai été nommé goûteur. J'ai fait rouler le jus sous le palais.

- C'est parfait Marcel, t'es un brave gars, que je l'ai vivement remercié, ce qui l'a poussé à s'enquérir de mon état de santé.

- Votre rhume s'arrange ?

- Comme tu vois.

Marcel avait retrouvé son voussoiement. C'est curieux comme on peut passer de client ordinaire à privilégié en si peu de temps, ce que n'a pas manqué de relever Zieuxverts.

- On a un peu causé médical, tout à l'heure. Marcel est très sympathique.

Je lui ai fourni ces explications qui l'ont satisfaite. On a papoté un peu comme ça, en sirotant notre élixir, en somme assez aimablement de ce joli Sud-Ouest d'où venait notre Gigondas, de sa garde-robe qui semblait receler d'intéressantes surprises, du Passage dont l'affectation des étages m'intriguait toujours. Dans l'intervalle, Marcel était repassé de sommelier à disc-jockey. Je lui ai fait remarquer, à la Divine, que le patron était un sacré crack, question de la sélection musicale.

- C'est pas le patron.

- Ah bon, c'est qui alors, le patron ?

- Tu l'as devant toi.

- Merde ! Si j'avais su, j'aurais demandé un Petrus.

Elle a chuchoté quelque chose à Marcel qui passait devant nous. J'ai pas fait l'indiscret. J'imaginais déjà un Petrus papillonner jusqu'à notre table. Un instant plus tard, Ray Charles revenait nous blueser un petit air.

- Oh, t'entends ? Que je lui ai fait à elle… « Can't stop loving you »… je t'avais bien dit que Marcel était fortiche. Il pouvait pas mieux choisir. Tu me l'accordes, celle-là ?

Elle s'est levée sans répondre, ce qui tenait manifestement lieu d'approbation, mais elle a tenu à me préciser les choses pendant que je l'embarquais sur notre piste improvisée entre les tables.

- Je te l'ai pourtant dit que c'est moi la patronne ! Si je demande à Marcel de passer un morceau, il le passe.

- Mes excuses, Patronne. C'est toi, alors, qu'es fortiche. J'en aurais pas voulu d'autre. Comment t'as deviné ?

- Je devine tout !

 

Cette révélation d'oracle a clôturé pour un moment le verbe dont nous n'avions, parmi d'autres choses, que trop usé. On s'est trouvés d'accord sans se le dire qu'il serait bien mal venu de profaner ce que Ray avait à nous offrir. On s'est fondus en prières silencieuses en tanguant religieusement jusqu'à ce que le sacrilège de ma main aventureuse ne rende la parole à Zieuxverts.

- Dis donc ! qu'elle m'a fait sortant de ses songes, tu t'imaginerais quand même pas des fois que tu vas me baiser ?

J'ai pas bien distingué s'il s'agissait là d'une crainte ou d'une invitation. J'ai tranché tout seul.

- Et comment ma jolie ! j'ai répliqué aussi sec. Je vais quand même pas raconter des bobards à madame Soleil. Ce matin, j'ai pris un ticket pour voyager et j'en ai fait, du voyage, en une journée ! J'ai pas été volé. Elle s'est pas foutue de ma gueule, la S.N.C.F. En me payant un pot, tu l'as pris toi aussi ton ticket et je peux te dire que je vais t'en donner pour ton argent. Je vais t'en donner, du voyage !

 

J'avais à peine achevé cet irrésistible trait d'esprit que déjà je me sentais en mal d'assumer cette audace insolite. Je l'aurais croisée Luxembourg ou Barbès, j'aurais à peine osé la regarder, Zieuxverts. Mais là, l'alcool, l'atmosphère, les circonstances… C'est elle qui m'a repêché. Ça l'a fait rire, cette familiarité soudainement retrouvée. Le voyage, la S.N.C.F., même le ticket, elle a tout validé d'un coup. Ce qui prenait manifestement la tournure du succès faisait monter en moi la volupté du conquérant. Il me restait cependant un fond de lucidité me faisant prendre conscience que la pérennité de cette sensation piquante, de sa conclusion probable surtout, serait peu compatible avec les circonstances qui l'avaient permise. Car n'est-ce pas vient toujours le moment où il n'y a plus rien à gagner, mais tout à perdre. L'alcool, c'est traître comme y a pas. On dirait comme ça, pour tout néophyte, une substance d'une consommation des plus courantes, presque vulgaire, mais qui ne se manie pourtant qu'avec la plus grande finesse. Pas assez, vous osez pas. Trop, vous pouvez plus. Ça demande une vigilance des plus constantes. Il faut toujours avoir à l'esprit le point de non-retour. Au-delà, vous arriverez peut-être devant la porte avec un restant de maîtrise, mais vous vous écroulerez comme un débutant dès le seuil franchi. Le plus délectable aura été accompli, je vous l'accorde, mais il y a tout de même, n'est-ce pas, une petite question de prestige. Et puis il y a la dame ! Elle a passé bien du temps comme vous pour franchir ce seuil. Et question gourmandise, il n'y a, c'est incontestable, aucune comparaison des sexes qui tienne au-delà des deux, trois expériences. Aussi, lui ai-je proposé ce qui me semblait pouvoir sauver l'affaire.

- Et si on allait se dégriser un peu au grand air ?

- Ça me va. Dégrisons, mon cher, dégrisons.

 

Ce quartier-là, je le connaissais pas du tout. Dès que vous sortez des balises, tout se transforme en Sentier, en balade champêtre. Car on en revient toujours à ça, il faudra bien l'admettre et ne plus en douter : il n'y a pas à sortir de l'enfance pour garder encore pour les êtres et les choses cette sorte de curiosité innocente et gourmande. La nature, qui se fait pourtant pas généreuse pour gâter l'humain, lui a tout de même laissé, et en double exemplaire encore, ce seul organe qui paraît-il lui est donné déjà tout formé au berceau et qu'il conserve immuable de l'enfance à la tombe. Il faut être soigneux de ses yeux, même en clair-obscur, pour trouver toujours plus loin un peu d'entrain pour l'existence. C'est de l'effort. C'est de l'entretien.

 

Précisément, c'est son enfance qu'elle voulait me faire tâter des yeux, et dans une verdeur d'euphorie encore !Je l'ai suivie en confiance et plein d'enthousiasme pour le spectacle qu'elle m'offrait. Je me sentais verdissant, moi aussi, à la voir sautiller devant moi. Certaines femmes ont de cette légèreté des danseuses qui font oublier aux hommes pour un moment la pesanteur qui les contraint si tragiquement au sol. Il faut à ces femmes des hommes pour les empêcher de s'envoler et aux hommes des femmes pour les dissuader de creuser trop rapidement leur tombe. L'homme est lourd et la femme légère. Ils ne peuvent se rejoindre qu'à mi-hauteur. C'est pas de la petite voltige !

 

Je l'ai suivie comme ça dans l'enchantement du sillage de ses petits sauts de cabri jusqu'à une place où elle m'a pris par la main. Le square Louvois c'était. Le IIe arrondissement, voilà qui était décidément pour moi une réelle découverte. Elle a tenu à ce que je m'asseye sur le bord de la fontaine, qui du centre du parc offrait le meilleur point de vue sur tous les pourtours, ceux du square autant que les siens qu'elle me faisait apprécier en ramenant devant elle mes mains jusqu'à ce que je l'aie complètement enlacée.

- Regarde ! qu'elle m'a fait alors, en désignant une façade que les derniers rayons du soleil encarlataient, c'était mon école quand j'étais petite.

Je pensais qu'elle me confierait quelque anecdote au sujet de cette école. Mais non, elle restait songeuse là-devant sans rien dire.

 

On encombre toujours trop rapidement l'espace entre les êtres de mots qui ne disent rien. Y avait plus aucun espace entre nous, rien à combler. Vient un moment où les mots ne peuvent plus que séparer. Le silence me suffisait. J'étais bien trop vivant en cet instant, dans la chaleur des corps qui suspend le temps, pour accepter de vieillir encore par des phrases inutiles. Y a plus rien à attendre des êtres qui ont perdu leur enfance dans les saloperies de la vie, alors qu'on se trouve tout penaud de se découvrir encore un reste de confiance dans l'humain lorsqu'il vous offre son enfance dans une naïveté telle qu'il vous laisse le soin de l'imaginer. Qu'importent les enthousiasmes et les déceptions qui avaient dû éblouir ou ternir l'éclat de ses yeux, ce n'était plus qu'une gamine que je serrais dans mes bras. Elle était belle et fragile. J'ai même pas pensé à l'embrasser. On en prend pour six mois au moins de gaieté d'avance à serrer encore une femme dans ses bras, persuadé qu'on était que la précédente était la dernière, elle comme les autres bien trop dégoûtée des hommes pour se convaincre encore qu'on en sortira jamais de sa solitude. Alors forcément, je me suis dit que je m'en mettrais bien pour quelques mois supplémentaires et que j'allais pas tout gâter en rompant le silence par des questions indiscrètes. Les questions fatiguent les réponses alors que si vous laissez les gens se taire, ils vous en disent bien davantage.

 

Je m'étais du reste pas trompé. Elle semblait reconnaissante que je n'aie point troublé son recueillement. Y avait assez de trouble pour moi tout seul. C'est elle, finalement, qui a clôturé notre pause Louvois pour me reprendre par la main et pousser plus loin notre balade au crépuscule. On a arpenté la rue d'Aboukir où elle s'est arrêtée un instant devant une maison qui lui avait offert son premier petit boulot. Elle était pas encore patronne, dans ce temps-là où elle travaillait le tissu pour d'autres. On a pénétré plus loin encore dans sa vie en poursuivant sur notre Sentier. Des trous comblés de fantômes aussi que c'était, cette vie. Des grands-parents par sa mère que personne a plus revus après leur balade ferroviaire vers la Pologne. Des grands-parents fantômes aussi par son père, qu'elle a jamais connus, vu qu'elle a jamais su non plus qui c'était son père. Juste une mère finalement que c'était son ascendance, et somme toute assez brève jusqu'à ce qu'elle ne sombre et puis s'éteigne dans la folie. On s'en trouve tout à coup très con devant ces vies et bien convaincu alors qu'on aurait grand tort de se plaindre de la sienne. Un jour peut-être deviendrai-je assez salaud pour m'en consoler.

 

La rue d'Aboukir achevée, on a pris à gauche sur le boulevard de Bonne Nouvelle. On était pas aventuré bien loin là-dessus que j'ai senti monter comme un petit renvoi de mémoire en apercevant un bâtiment dans le lointain. J'ai même pressé le pas pour y parvenir. Ça l'a amusée que ce soit moi cette fois qui la traîne par la main. J'étais de retour dans des coins de Paris pas tout à fait étrangers. J'ai su tout de suite ce que c'était lorsqu'on s'est trouvés devant. On pouvait vraiment pas l'ignorer, ce bâtiment, tout illuminé qu'il était dans la nuit qui venait de tomber sur nous. C'était mon tour de proposer des bribes d'enfance. Des cinémas, j'en ai connus d'autres, mais le Grand Rex, c'était tout spécialement pour moi que Michel l'avait choisi. Après le film, on était allé s'enfiler des huîtres, du homard et même encore des araignées après ça un peu plus loin sur les Grands Boulevards, pour fêter mon neuvième anniversaire. Les huîtres, c'est seulement pour pas le contrarier que j'y avais goûté. Il avait voulu m'en mettre plein la vue, il avait vraiment sorti le grand jeu. J'avais pas été déçu. Je me suis renseigné, depuis, pour retrouver la date et donc cet anniversaire. C'est pas toujours commode de se faire l'archéologue de soi-même, mais là, c'est pas compliqué. C'est en 1977 qu'était sorti le premier épisode de « Star Wars » Il avait vraiment pas loupé son coup, Michel. J'étais fasciné par ces étoiles. Pas celles du film, celles du cinéma. Oh, vous savez peut-être pas ! Le Grand Rex, il vaut surtout pour le dôme de sa grande salle, qu'est tout illuminé d'étoiles comme si on y avait percé un grand trou dedans et qu'on se trouvait là-dessous plongé au cœur de l'univers. Enfin, c'est comme ça que ça se présentait dans ce temps-là. D'ailleurs, à bien y repenser, je me demande si c'est pas seulement ce jour-là, avec Zieuxverts, que je me suis rendu compte que tout ça avait été préparé rien que pour moi et si j'avais bien été reconnaissant comme il fallait. Les reconnaissances, ça vient toujours trop tard quand y a plus personne à remercier. Je le lui ai expliqué, à ma Princesse Leila qui me tenait la main. Ce qu'était vraiment étonnant, c'est qu'elle l'avait jamais vu, elle, le Grand Rex. Alors, comme elle m'avait pas du tout questionné et que je la sentais impatiente que je réponde aux questions qu'elle posait pas, je lui en ai fourni un peu plus sur le Rex et quelques souvenirs d'avant et d'après.

- C'est donc ça que t'écris alors, qu'elle m'a fait en rassemblant tout ce qu'elle en avait vu et entendu. Tu écris tes mémoires ?

J'ai éclaté de rire.

- Mes Mémoires ? La bonne blague ! Qu'est-ce que c'est que la mémoire ? Pire qu'une putain la mémoire ! Elle se donne à qui lui offre le plus. Ah la mémoire ! Tu parles ! Encore une belle illusion ! Un état des lieux, un registre la mémoire ? Que dalle, oui ! Démolie, reconstruite, décorée, peinte, repeinte, taguée, cambriolée, squattée, maçonneries et bulldozers. Quel chantier là-dedans ! Je parle pas des promoteurs qui te vendraient des taudis pour des palaces. J'en veux plus de la mémoire. Elle nous raconterait les pires bobards avec ses petits airs de sirène qu'on se prosternerait encore. Je suis pas Ulysse. Pas besoin de m'enchaîner. Je l'écoute plus, la mémoire. Je vais m'en occuper moi-même, de ma mémoire. Je laisse plus ça aux autres.

 

Je l'ai un peu surprise en déversant comme ça tout d'un coup des flots de paroles. Aussi lui ai-je proposé qu'on se tire sans délai, qu'on reste pas là à contempler des choses qui existent plus. Elle a pas été contrariante, plutôt même collaborante.

- Tu veux toujours le savoir, s'ils sont habités, les étages du Passage ?

- Sans blague ? Comment que je le veux !

- Viens, je vais te montrer.

On a donc obliqué un peu plus loin à gauche pour pas qu'on perde de temps. On s'est juste arrêté un moment. Elle a tenu à m'embrasser subitement en me plaquant contre un mur sans m'avertir. Ça lui a pris comme ça devant la Bourse, au coin de la rue Réaumur et de la rue Notre-Dame-des-Victoires. De là, on en était plus tellement loin, si bien qu'on y est arrivé rapidement, devant le Passage.

- Merde, les grilles sont fermées !

- Et alors ? Qu'elle m'a fait sortant son trousseau de clefs.

- Mais au fait, pourquoi des grilles ? Pourquoi tant de précautions ?

- Ici aussi, il y a des fantômes, tu sais.

- Et toi, tu es bien réelle ?

- Va savoir !

 

Dans le bistrot où la pénombre avait avalé les derniers clients, Marcel disposait les chaises sur les tables. On l'a laissé faire et on a poursuivi jusque devant le 67 du Passage où elle a usé une nouvelle clef de son trousseau. Le savoir-vivre aurait imposé, à ce qu'il paraît, que je la précède dans l'escalier en colimaçon, mais c'est elle qui m'a tirebouchonné dans cette ferraille jusqu'à l'étage. On apprendrait à vivre une autre fois. J'ai ressenti de ce fait un petit supplément d'émoi comme elle avait prévu, j'imagine, que cela se passe. Cet émoi ne datait cependant pas de cet escalier et, ça aussi, elle devait le savoir. J'ai pas trop eu l'occasion de m'interroger pour déceler où elle en était, elle, de ses émotions. L'étage était pas très vaste, mais coquettement arrangé. J'ai pas eu le temps de détailler. Elle m'a poussé violemment sur la table devant laquelle on avait abouti, s'est débarrassée de sa robe qui s'est évanouie à ses pieds. Elle était déjà complètement nue sans ce vêtement. J'étais encore à me remettre de la douleur de l'estocade initiale que je me suis retrouvé défrusqué sans pouvoir contre-attaquer. J'étais surpris, il faut le dire, par cette brutalité. Contrarié, même.

 

Ah, mais non ! Je m'égare. Je vous demande bien pardon. Je trouve plus mes mots. Je me passionne, je m'emporte, je déconne. Violence, brutalité : des choses qui m'effraient, pensez bien ! Trois jours de suite que je la reconstruis dans ma mémoire la scène pour la rendre. Trois jours que je débande plus. Faut comprendre. Ferveur. Voilà ! J'y suis. Pas brutalité. Ferveur. Je vous dois la précision. C'était donc avec ferveur qu'elle me soignait déjà des blessures qu'elle m'avait infligées. Elle levait et rabaissait alternativement la tête. Je voyais ça par moments en relevant la mienne. Elle a mis progressivement plus d'application encore sur son ouvrage. Au moment juste où elle se lançait dans une véritable frénésie presque inquiétante, je me suis pensé que j'avais ma part à prendre dans cette affaire, qu'elle était bien trop loin déjà dans ce qu'elle imaginait me devoir. Allez pas croire, question des mâles, à ces légendes d'empressement, figures imposées, scénarios incontournables ! Prenez donc votre temps ! qu'elles réclament. J'en ai connu peu en réalité qui acceptaient tout le temps que je leur voulais. Et puis, je peux pas rester longtemps moi spectateur, il me faut mon petit rôle sur les planches. J'ai profité d'un moment d'inattention pendant qu'elle reprenait son souffle, en somme assez traîtreusement. Je me suis relevé d'un coup avant qu'elle n'ait pu s'y remettre. Elle était bien courageuse, elle voulait pas abandonner son travail. Elle tenait à la fignoler, son œuvre, mais je l'ai pas laissé terminer. D'un habile mouvement en pivot, je suis parvenu à l'étendre sur la table, mais elle se débattait la sauvageonne. J'ai été forcé de lui retenir les bras, les plaquer pour ainsi dire au plateau. Je dois admettre que jamais encore je n'avais eu à me mesurer à tel cas de possession. Bien qu’ainsi contrainte, elle se tortillait encore dans l'impatience.

- Pourquoi tu te laisses pas faire ? qu'elle m'a lancé, furieuse. Dis-moi pas que c’est pas ça que tu veux !

- Qu'est-ce que t'en sais, d'abord, de ce que je veux ?

- Tu crois que je vous connais pas ? Vous êtes tous fabriqués pareils.

- Bluff que tout ça !

 

Cette brève conversation l'a calmée un peu, elle se débattait plus. J'ai entrepris alors de l'exorciser en pratiquant l'imposition des mains. Elle se cambrait davantage à chaque fois que j'approchais la zone qui manifestement lui faisait le plus d'effet. Un véritable séisme que c’était. Puis à force d'exploration, j'en ai découvert d'autres, des endroits propices. La courbe annonçant le début des hanches la faisait frissonner en la frôlant. Ça tombait bien, elle me faisait bien frissonner aussi, cette courbe-là. Je revenais ensuite vers notre premier terrain d'entente et elle se soulevait à nouveau comme pour espérer que j'y demeure plus longtemps. Ces répliques sismiques lui sculptaient harmonieusement le corps, engendrant chez moi par contagion de petites convulsions qui en retour la cambraient à nouveau davantage. Le malin l'habitait toujours. Je voulais pas en fait m'en débarrasser de ce démon, seulement qu'on se cause en potes. Le Diable se révèle un partenaire courtois lorsqu'on traite d'égal à égal. D'ailleurs, il commençait à sortir du corps pour se montrer en confiance. Il a pigmenté d'abord par petits points la vallée entre les seins dont les sommets se dressaient à présent volontaires. À mesure d'espoirs encouragés et retardés, c'est le torse tout entier qui s'encarlatait. J'ai su alors le moment venu d’honorer les promesses contenues. Les troublants marécages qui s’étaient formés à la naissance de ses jambes m’en apportaient la muette confirmation. Elle a traîné un long râle de soulagement. Le Diable est revenu l’embraser de carmin jusqu’à la gorge et puis finalement jusque sur les joues. Elle a projeté la tête quelques fois d'un côté l'autre en miaulant. Puis, elle s'est figée en se cramponnant à la table. Elle a ouvert les yeux et les a plus fermés. Moi non plus. C'était plus du bluff. On peut pas bluffer les yeux ouverts. On voulait tout voir, tout savoir. Les traits se sont d'abord tirés. Je traversais toute sa souffrance. Elle, toute la mienne. Subitement, une douce sérénité est apparue. On devenait comme transparents l'un dans l'autre. Le vert hypnotisant de ses yeux faisait de plus en plus brillant. Je plongeais toujours plus loin dans l'émeraude. On est arrivé enfin au plus profond de l'âme, là où se tapit la vérité, la seule qui soit. Elle a entr'ouvert la bouche, les lèvres gorgées de plaisir et elle a plus respiré. Je l'ai accompagnée dans la transe, parfaite synchro, sublime diapason. Quatre yeux et plus rien autour. Je sais pas lequel a gueulé le plus fort. C'était plus qu'un cri unique, perçant tout le passage jusqu'aux grilles. Il s'est perdu ensuite en écho dans la rue. Il nous appartenait plus.

 

On a déménagé vers le lit et on a remis ça deux ou trois fois. Je mets « ou trois » parce que la troisième, c'était plus du complet. C'était juste des petites bricoles en forme de jeux. Des taquineries pour retomber en enfance, ou y rester. Des sortes de drôleries à pas écrire, à laisser pour la découverte. Puis je sais plus. On a dû s'endormir.

 

 

 

*   *

*

 

 

 

Je me suis réveillé dans les cascades. La porte de la salle d'eau entr'ouverte, je la redécouvrais, ma belle Parisienne sous la douche. J'ai fait l'endormi pour la voir sortir, en mateur, en petit saligaud.  Elle s'est habillée, un peu, pas trop. Un rien habille les femmes qui n'ont rien à cacher. Je l'ai suivie dans sa solitude. J'ai accompagné des yeux ses gestes aériens. Elle est allée prendre un petit crème à la table. Elle lisait, assise, délicate. La lumière discrète derrière elle tamisait le grain de sa peau. Ça lui faisait comme un enrobage de soie. Un mirage. Un vrai mirage s'évaporant dans le contre-jour. Il était pas si tarte finalement, ce passage. C'est pas l'endroit qui fait. J'ai pensé, devant tant de beauté, tant de pureté, tant de magie, que j'aurais pu crever là, sans lapin ni chapeau, seulement dans un nuage de fumée, puis disparaître pour toujours. Il me prenait moi aussi le Passage. J'étais au bord de la Bérézina. Elle a tourné la tête vers la fenêtre, laissant apparaître le joli chignon qu'elle avait improvisé dans ses cheveux encore humides. Son regard que je voyais plus semblait chercher très loin. C'est au moment où je la croyais le plus profond dans sa solitude qu'elle s'est mise à parler en riant.

- Tu crois que je le sais pas que t'es en train de me mater ?

- Ah ! Tu jouais, alors ?

- Non, je jouais pas.

- Disons que ça te plaisait peut-être que je te vole ton intimité.

- Oui, je crois.

- Moi aussi, ça m'a plu. Qu'est-ce que tu lisais ?

- Toi.

- Moi ?

- Ton carnet de notes est resté sur la table, hier soir. J'ai lu tes textes.

- Tant mieux. C'est réglo. On est voleurs tous les deux. Et t'en penses quoi ?

- Je sais pas.

Elle a hésité un moment, puis a poursuivi.

- C'est pas mal écrit. Y a quelque chose. Mais tout ça est tellement noir, tellement triste, qu'elle m'a avoué un peu déçue, sincèrement désolée.

C'est exact que son visage avait changé d'allure. Il avait en cours de lecture comme perdu ses apparats, ses enthousiasmes.

- Mais c'est fascinant le noir, je lui ai répondu. Le blanc, c'est tout couleurs, elles y sont toutes, y en a plus aucune à ajouter. Y a plus rien à dire. Le noir, c'est l'absence, c'est le vide. Il ne demande qu'à se remplir. On peut y mettre tout ce qu'on veut. Il aspirerait tous les espoirs de l'univers ce vide pour peu qu'on s'y pencherait d'un peu trop près. Le bonheur, ça n'intéresse personne. La merde est une matière extraordinaire. Elle se trouve à tous les coins de rue pour pas un rond. Il s'en dégage un fumet qui ne laisse personne indifférent et attire le curieux aussi puissamment que les mouches. Une matière d'une grande richesse, de celles qui fertilisent. C'est ça, la magie : créer la beauté à partir du chaos. J'aime bien les magiciens. Je parle pas de lapins ni de chapeaux. « Art » et « artistes » sont des mots bien ridicules. Je préfère « Magie » et « magiciens ». D'ailleurs, je vais continuer à en récolter, de la fiente. J'en chercherai. J'en trouverai sans mal. Un jour, qui sait, j'en ferai un bouquin.

Ça l'a pas convaincue, ma tirade. Je crois pas. Je devais pas encore être bien réveillé. Je traînais un bout de rêve hors de la nuit.

 

La nuit, justement, on y était encore, mais elle a annoncé que son bistrot attendait pas, qu'elle devait y être pour préparer la journée à venir. J'ai pris une douche sommaire, me suis habillé, ai repris mon carnet de notes sur la table et l'ai accompagnée dans le Passage. Je lui ai proposé un coup de main, mais elle a décliné et on a poursuivi jusqu'aux grilles.

- Tu repasses ce soir ?

- Comment tu t'appelles ?

- Louise.

- Bonne journée, Louise.

Je l'ai embrassée. Ensuite, j'ai mis Louise en bouteille et suis parti sans me retourner. Point besoin de vulgaires promesses pour y parvenir au fond des choses ni encore moins d'obscènes satisfactions pour y retourner. C'est précisément l'absence de ces mensonges qui enrobent d'ordinaire les choses de l'amour qui avait maintenu notre nuit érotique parfaitement vierge de toute obscénité et cependant bien plus audacieuse que ne l'auraient été de convenables accouplements.

 

J'ai réquisitionné un taxi sur l'avenue de l'Opéra.

- Rue Labat, dans le XVIIIe !

Je lui ai signifié ça sans réfléchir. Les adieux, c'est pas mon genre, je trouve ça grotesque, mais dans les rues des villes endormies on se sent déjà moins redevable de son genre, entre les murs qui gardent le secret des états d'âme. Merde ! J'aurais pourtant bien voulu le revoir, Michel, pour le remercier pour le Grand Rex et puis pour presque tout le reste. J'avais seulement trop peur de devoir remercier une tombe. Je crois que j'aurais pas supporté. Je vais jamais les visiter moi les tombes.

 

Je suis descendu à pied jusqu'à la gare du Nord en laissant derrière moi le ridicule de ces adieux. Les fins de voyages, dans les petits matins en gestation, sont propices aux réflexions. Et si c'était ça que j'étais venu chercher à Paris, et partout ailleurs depuis tant de mois d'errance ? Et si je commençais à prendre au sérieux ces pages noircies de mots ? Et si c'était ça, finalement, que j'avais découvert ? Que j'aime écrire, que j'ai toujours aimé écrire, que je n'ai jamais rien fait d'autre depuis toujours pour tromper mon ennui. Et si je l'écrivais, ce bouquin ? Et si… Oh ! Je sais… avec des « si » ! Après tout, ne suis-je pas parvenu à garder pendant vingt-cinq ans Paris en bouteille ?

 

Le jour n'est pas encore né qu'un bistrot, déjà, a ouvert en face de la gare du Nord. De la musique s'en échappe. Une chanson réveille doucement la place Napoléon III. Dans deux heures, je serai à nouveau à la gare du Midi, trois cents kilomètres et vingt-cinq ans plus haut. Je vais m'asseoir un moment avec mon carnet de notes. Il me reste un peu de temps avant mon train pour écouter les dernières notes de Paris.

 

Bruxelles, ma belle (2)

Je te rejoins bientôt

Aussitôt que Paris me trahit

Et je sens que son amour aigrit et puis

Elle me soupçonne d'être avec toi le soir

Je reconnais, c'est vrai, tous les soirs dans ma tête,

C'est la fête des anciens combattants d'une guerre

Qui est toujours à faire

Bruxelles, attends-moi, j'arrive

Bientôt, je prends la dérive

 

Michel, te rappelles-tu de la détresse de la kermesse

De la gare du Midi

Te rappelles-tu de ta Sophie

Qui ne t'avait même pas reconnu

Les néons, les Léon, les Nom de Djeu

Sublime décadence de la danse des panses

Ministère de la bière, artère vers l'enfer

Place de Brouckère

Bruxelles, attends-moi, j'arrive

Bientôt, je prends la dérive

 

Cruel duel, celui qui oppose

Paris névrose et Bruxelles abrutie

Qui se dit que bientôt, ce sera fini

L'ennui de l'ennui

Tu vas me revoir, Mademoiselle Bruxelles

Mais je ne serai plus tel que tu m'as connu

Je serai abattu, courbatu, combattu

Mais je serai venu

Bruxelles, attends-moi, j'arrive

Bientôt, je prends la dérive

Paris, je te laisse mon lit

 

 

 

 

 

 (1)  « J'aime regarder les filles », Patrick Coutin, 1981

 (2)  « Bruxelles », Dick Annegarn, 1975

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Commentaires

micdec
Hors ligne
Inscrit depuis : 28/11/2011
Bonjour, auteur 2012,     "Je

Bonjour, auteur 2012,

 

 

"Je serais vite fixé pour la gare..." c'est pas "je serai" ? futur ? en fait, c'est, sans conteste
"...me renseigne de ce qu'il pourrait savoir... c'est pas "sur ce qu'il pourrait... ?
bon, j'arrête là :-) Je rigole. C'est juste un peu gênant.
Sinon, de bonnes choses comme "Montmartre résiste au métro". J'ai aimé cette phrase simple, nette. On se prend à rêver d'un texte avec des images aussi claires et moins d'effets de manche pour suggérer la précipitation.
Il y a du travail, un sacré boulot, même.
Quand on connait et déteste Paris (c'est mon cas), on s'ennuie un peu devant tous ces lieux et communs et connus.
La recherche d'un père, même beau, même partiellement pervers, quelle drôle d'idée ! D'un autre côté, c'est une occasion de voyager.
Il y a du Henry Miller là-dedans. De façon très délibérée, je crois. C'est une bonne chose, Henry Miller, c'est vraiment très extraordinaire et prenant à la lecture, Henry Miller.
Ce texte mériterait d'être re-travaillé, poli, poncé avec du papier de verre de plus en plus fin. Pas la peine de le raccourcir, juste éviter les facilités qui compliquent tout.
"les adieux c'est pas mon genre..." aurait plus d'impact, je pense, avec "les adieux, ce n'est pas mon genre..."
Quand veut écrire des choses simples et vraies (ou que l'on veut faire passer pour vraies), on a tout intérêt à employer des mots et des formulations simples.
Félicitations pour la bonne tenue du ton sur la longueur :-)

N'embrassez pas les grenouilles

anubis1 (manquant)
Avis de publication : oui, sans doute

D'emblée, je le précise : je n'a pas aimé du tout cette nouvelle : je n'ai pas réussi à y entrer. Mais je n'ai rien à dire au niveau de la qualité d'écriture. C'est bien écrit (et même très bien par moments).

En lisant cette nouvelle, j'ai éprouvé exactement le même genre de malaise que j'éprouve quand je lis Beigbeder... J'aime assez son style, mais je déteste sa façon de s'incruster dans ses propres histoires, comme s'il voulait absolument imposer sa façon de voir et d'analyser les choses et comme s'il voulait aussi par son acte d'écrire présenter son nombril. Tout ramène à je (et m'empêche d'entrer).

J'ai eu ce genre d'impression à la lecture de cette nouvelle. Les pensées intrusives de l'auteur sont la vraie trame du texte, et moi, ça me laisse en rade...

 

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Paris en bouteille...

Paris en bouteille... Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. Ce texte, je l'ai lu sur O en EL, ensuite en tant que lecteur/commentateur lambda. En EL j'avais bloqué sur le style. J'y étais revenu ensuite en faisant mon mea culpa (c'était avant de me faire virer (3 fois)... Pour ça, pas de mea culpa, faut pas exagérer, hein !). C'est un sacré bon récit. Y'a du tanin. Je vais m'en expliquer.

Déjà, superbe que 'ce vertige à rebrousse-temps'. Il fallait y penser. Peut-être parce que l'auteur longtemps ne s'est pas levé de bonne heure.  Du coup je me dis que, contrairement à l'auteur, mais pas dans le même contexte, je ne me suis pas gouré.

On est toujours à cloche-cul entre deux chaises. Le biberon turlutube au Père-Lachaise Et rrrran ! et rrrran ! Mais la vie c'est comme ça. (G. Bécaud). Faut pas croire. La mère Michel a pas perdu son chat. Lui, c'est son père (beau), il le cherche dans les bistrots. Quand il demandera l'addition (s'il vous plait) il l'aura à coup sûr. En attendant, entrons dans la bouteille. Ben tien, justement, "Qu'est-ce qu'on vous sert qui vous ferait plaisir" ? Ben tout. C'est bourré de clins d'oeil, de jeux de mots, d'anecdotes. Un sens aigu de l'observation et un art consommé (à 3,50 euros quand même) de la description.

Tiens, piquer la roupille ! je vais m'octroyer une petite pause. C'est qu'il est long ce texte et, manifestement, l'auteur a l'intention de nous faire visiter tout Paris. Rien ne nous sera épargné, même l'absence de négations dans les phrases, et ça, je n'arrive pas à m'y habituer. À la fumée non plus (2 fardes depuis le début).
Et il "faut toujours avoir à l'esprit le point de non-retour."... À moins qu'il s'agisse du point G (comme Gueule de bois) ?

Publication : oui

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