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" Yo no canto por cantar

ni por tener buena voz

canto porque la guitarra

tiene sentido y razon,

tiene corazon de tierra

y alas de palomita …"

                        Victor Jara 

 

 

 

 

Levant ses mains vides des doigts

Qui pinçaient hier la guitare

Jara se releva doucement

Faisons plaisir au commandant"

                                   Julos Beaucarne, « Lettre à Kissinger »

 

 

 

16 septembre 1973, quelque part à Santiago du Chili, dans un stade.

Six mille prisonniers, condamnés à mourir pour avoir cru trop fort à un autre devenir. Entassés au soleil, sur les gradins, la pelouse.

Parmi eux, un poète musicien.

Face à lui, un commandant, kaki, galonné. Le pistolet au poing.

 

Jara est à genoux, la main droite posée sur un billot de bois. À sa gauche, un homme en uniforme – j'imagine, je vois ça de mon lit – ou pire encore, un prisonnier – tout est possible – un homme, donc, soulève une hache. Il en a reçu l'ordre, et qu'il soit militaire ou détenu, il n'a pas le choix. Le soldat aurait un sourire sarcastique, l'autre serait ravagé de larmes. C'est la seule différence.

La cognée s'élève lentement – le silence est de glace, plombé – pour retomber en un éclair furtif – tchack – trancher le pouce de Jara qui vole un peu plus loin, et faire jaillir le sang rouge, sombre. Aux premiers rangs, les plus proches du billot, une odeur métallique s'insinue, dérangeante.

Jara serre les dents, pas un cri ne sort de sa bouche. Le silence est assourdissant. L'homme, milicien ou captif, qu'importe puisque je le vois de mon lit, ramène mécaniquement la hache en position haute. Nouvel éclair. Tchack. Cette fois, le sang gicle, quatre doigts sont projetés et vont heurter le sol un peu plus loin. Le bruit qu'ils font au moment de l'impact est, lui aussi, terrible.

Dans ma tête et d'ici, je peux les entendre distinctement l'un après l'autre, ces sons-là.

Jara gémit et s'écroule sur l'herbe. À coups de pied, le commandant le redresse, et brutalement lui plaque la main gauche sur le billot. Le prisonnier – je suis quasi certain que c'est un prisonnier – n'en peut plus. Il tremble de honte, de rage, de tristesse, d'impuissance. Tchack. D'un seul coup, il sectionne la senestre au niveau du poignet. Ce prisonnier, je le vois levant les yeux au ciel, je sens ses larmes acides qui coulent et creusent une profonde cicatrice sur son visage dévasté. Il s'est volontairement épargné un coup.

Cette fois, Jara hurle ! Il saigne énormément. L'odeur de ferraille qui envahit le stade est écœurante. Elle couvre l'âcre parfum de sueur des six mille terrassés et muets. Elle laisse en bouche un atroce goût terreux. Un goût chaud et gluant qui vous bouffe l'âme et la moelle des os. Même l'odeur lancinante de la peur s'efface.

Dans ma chambre, je vois tout ça, j'entends couler les larmes du captif, j'entends le glacial silence du stade, je sens le sang, je goûte son métal visqueux. Je suis écrasé par la chape d'horreur et d'impuissance qui s'abat sur ces hommes et étouffe tout sous elle. J'en ai la chair de poule.

Le beuglement de Jara fracasse le silence, plus coupant que la hache. Le commandant s'approche. À coups de botte, il arrête le hurlement. Il frappe et frappe encore. Quand il s'arrête, le stade n'est qu'un plus qu'un cri muet. Il fait soudain si froid, les respirations se font silence. Même Jara ne gémit pas.

 

"… Chante dit-il tu es moins fier.

Levant ses mains vides des doigts

Qui pinçaient hier la guitare

Jara se releva doucement :

Faisons plaisir au commandant…"

 

Lentement, au ralenti, comme un homme qui dose la vie qui lui reste, je vois Victor se mettre debout et lever les bras au ciel. Son sang coule, flot carmin, chaud, le long de ses bras, de son torse, de ses jambes. À ses pieds, l'herbe est rouge. Sa voix hésitante abolit le silence. Il frissonne le chant de l'unité populaire. Et doucement, le frisson se fait force. La voix se pose, fière. Une autre voix se lève devant, une autre à gauche, une autre encore à droite et puis aussi derrière. Les détenus se dressent, les bras tendus au ciel. Le frisson se fait vague de chaleur. Ils sont dix et puis cent. Ils sont mille, puis six mille, épuisés et puissants. Et la force est fournaise. Ils sont un. Et le chant se fait force.

Le stade vibre. Et six mille voix, six mille chants se font fiers.

 

Le staccato. Le staccato des armes écrase ce vibrato.

Victor Jara s'effondre, fauché.

L'odeur du soufre masque celle du sang.

L'odeur de poudre écrase la sueur et les larmes.

L'odeur des armes envahit tout, mais n'éteint pas le chant.

Pas d'un coup. Pas brusquement.

 

Je l'entends d'ici, moi, ce chant qui refuse de mourir, qui décroît progressivement, à la mesure exacte du déplacement des mitraillettes.

Jusqu'à la dernière voix.

Jusqu'à la dernière vie.

Je vois le chant qui meurt, j'entends la vie s'éteindre.

Ils étaient six mille.

Ils étaient un.

 

Quand ce chant s'est éteint, j'avais dix ans.

J'en avais douze quand j'ai écouté la "Lettre à Kissinger". Dans le noir de mon lit.

Je m'en souviens comme si c'était hier.

Je me rappelle très bien de cet instant, quand mon monde a changé.

 

 

 

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Commentaires

Alauda
Hors ligne
Inscrit depuis : 15/12/2011
"J'en ai la chair de poule"

Honnêtement, quand j'ai vu "réalisme" et compris le sens du texte, je n'étais pas très enthousiaste... mais je me suis fait littéralement happée par ces mots, d'une puissance -et d'une brutalité- ...tellurique.
Phrases courtes, haletantes - sans pathos excessif-du sang, oui, des larmes, et une violence et une souffrance explosives, annihilantes... puis transcendées, mais sans rédemption possible.
Définitives.
Alors comment dire, je n'ai pas "bien aimé", pas "adoré" ce texte, je ne peux même pas dire que " je l'ai aimé"...
Ce texte m'a percutée, dérangée, émue et ... j'en ai -encore- la chair de poule"...

Chapeau bas, mister A.

>

micdec
Hors ligne
Inscrit depuis : 28/11/2011
  Intéressant par plus d'un

 

Intéressant par plus d'un côté.
L'écriture, d'abord, est remarquable, simple, concise, nette, avec juste ce qu'il faut d'émotion, comme un tribut au souvenir.
Un vrai plaisir de lire.
Décidément, on trouve des perles sur ce site. Bravo !
L'autre aspect plein d'intérêt est Victor Jara lui-même. Il se définissait comme "communiste nationaliste", rejoignant ainsi le "tsar rouge", Staline.
J'ai eu la chance de connaitre quelqu'un qui l'avait connu. Ses doigts n'auraient pas été tranchés à la hache mais brisés selon une technique répandue chez les bourreaux de tous les pays (peut-être même étaient-ils déjà brisés avant l'exhibition, c'est très vraisemblable)
Allende, le soutien de Victor Jara (qui l'aidait beaucoup par sa popularité), était encore président lorsque le chanteur a été arrêté par les militaires de Pinochet. Et Allende n'a rien fait. On ne comprendra jamais pourquoi Allende, qui dirigeait par décrets le pays (sans le Parlement), Allende qui s'appuyait sur la ferveur populaire (? c'est un grand questionnement, ça), a nommé Pinochet à la tête de l'armée  (pour être renversé par l'armée quelque chose comme un mois plus tard).
Le texte est magnifique, sans flagornerie. 
Le sujet est plein de questionnements. Mais les questions n'ont rien à voir avec votre prestation :-)
Juste le souvenir de quelqu'un que j'ai connu et qui m'a raconté l'histoire de son pays d'une drôle de façon.
Encore bravo !
Un texte plein de talent.

N'embrassez pas les grenouilles

Tinuviel1 (manquant)
  Une tranche d'histoire

 

Une tranche d'histoire écrite en forme de coup de poing...

Ce texte est prenant par sa fureur lyrique, une sorte d'alchimie beauté/laideur, d'euphorie horrifiée - concentré d'histoire humaine,assez coutumière de ces contrastes - qui aggripe le lecteur et ne le lâche pas.

 

J'aime bien le regard du jeune adolescent transposé dans les mots de l'adulte, avec les exubérances qui vont avec. Alors bien sûr, de l'autre côté de la médaille on pourrait regretter une certaine grandiloquence, quelques effets un peu trop appuyés dans le mélodramatique, mais c'est le choix de l'auteur, et qui a du sens.

 

Juste à souligner avant la correction, une petite répétition oubliée ici :

Elle laisse en bouche un atroce goût terreux en bouche

 

 

 

 

Pierrot1 (manquant)
Bon pour sélection

Un texte très fort. Sans longueurs. Le style, dépouillé, quasi journalistique est au service de l'émotion (tout lyrisme, tout artifice eut été déplacé)

La composition est subtile, le narrateur, écoutant le texte de Jara, se rememore l'intense émotion qu'il avait ressentie, gamin, à l'époque des faits.

 

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