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Il était une fois une montagne.

Sur cette montagne, il y avait une vieille petite maison toute en ruines. Et, au milieu des pierres tombées, dans ce qui avait été autrefois un jardin, poussait un arbre.

Oh, ce n'était pas un vieil arbre plein de superbe, pas un de ces arbres orgueilleux, pas un de ces arbres qui montent jusqu'au ciel pour chatouiller les nuages et les faire rire à en pleurer.

Pour tout dire, c'était un vieux petit pommier rabougri, tordu, avec un air penché comme s'il écoutait le vent. Il avait perdu plusieurs branches dans une terrible bataille contre les géants de l'orage, toutes du même côté. Il y avait longtemps de cela, si longtemps qu'il s'en souvenait à peine. Mais peut-être était-ce pour cette raison qu'il gémissait parfois et craquait et se courbait un peu plus chaque année.

Le petit pommier donnait encore des pommes à chaque saison des pommes nouvelles, c'est-à-dire à la fin de l'été sur la montagne. Ses pommes n'étaient pas bien belles et grosses et rondes comme celles des marchands. Elles nourrissaient les vers qui deviennent des papillons. Elles nourrissaient aussi les oiseaux. Et, surtout, elles tombaient de fatigue et d'ennui. Fatigue d'attendre la petite fille ou le petit garçon qui viendrait les cueillir en riant ; ennui de ne jamais voir ces enfants gourmands.

Ensuite, tombaient les feuilles, une à une ou en groupe quand le vent soufflait fort. Et le petit pommier se retrouvait nu et grelottant pour le long hiver. Et ceci chaque année depuis tant et tant d'années.

Sauf cette année-ci, l'année, précisément, où la montagne décida que c'en était assez de n'être qu'ordinaire au fil des saisons dures ; quand la montagne résolut de cesser d'attendre la fin des choses en subissant la vie sans jamais se mêler de magie.

Cette année-ci, le vent eut beau souffler à s'en époumoner, il eut beau haleter et essayer et essayer encore ; et la pluie eut beau tomber comme si quelqu'un, là-haut, l'avait jetée avec fureur ; et le froid eut beau s'installer et glacer jusqu'au cœur des pierres, rien n'y fit : deux feuilles restaient accrochées à la plus grande des branches du petit pommier, celle qui lui semblait parfois si lourde à porter.

Plus agaçant encore pour le vent et la pluie et le froid, elles étaient tout au bout de la branche.

"Petites obstinées", sifflait le vent en s'acharnant contre elles, les balançant follement, les tirant, les tordant avec cette méchanceté qui vient parfois aux éléments ainsi qu'aux hommes quand quelque chose leur résiste.

"Sales petites orgueilleuses", gargouillait la pluie en les arrosant, plus fort, plus vite, comme on bat un âne rétif pour qu'il cède au vouloir du maître.

"Tombez, tombez, je vous aimerai", murmurait patiemment le froid qui endort ce qu'il veut tuer, qui ne parle jamais très fort mais mord très dur dès qu'il vous tient.

Et les deux feuilles demeuraient, abouties au même rameau, l'une un peu plus grande que l'autre, de plus en plus jaunissantes, de plus en plus recroquevillées sous les assauts du temps cruel. Et elles ne cédaient pas. Elles se faisaient petites, semblant des brindilles mortes pour lasser la violence des cieux mis en furie. Il leur venait de la malice et, peut-être, tout au fond de leur âme engourdie, l'orgueil d'être là, à dominer encore le sol où tout s'achève.

Un jour, elles furent luisantes de gel craquant puis, un autre jour, lourdes d'une neige épaisse comme l'attrait de l'oubli.

Le vieux petit pommier s'était assoupi dans son long sommeil d'hiver. Il marmonnait bien un peu parfois, crac-crac ! pas très fort, juste pour ne pas perdre l'habitude de vivre.

Il faut bien l'avouer, il ne sut même pas quand vint la nuit de Noël. Il y avait si longtemps qu'aucune joie n'était venue à lui que l’on ne peut qu’excuser sa distraction. Il ne remarqua pas le silence soudain quand les cloches de l'église eurent sonné, ding-dong ! douze coups, là-bas, tout en bas, dans la vallée.

N'allez pas croire, pourtant, que les pommiers deviennent sourds en prenant de l'âge. C'est la solitude, la longue solitude, qui assourdit les sens.

Toujours est-il que c'était la nuit de Noël, que minuit avait sonné ses douze coups et qu'un silence clair s'était abattu sur la montagne, l'un de ces silences que l'on prendrait sans peine pour du cristal si le silence était un objet que l'on puisse saisir. Même le froid avait cessé de crier son labeur en fendant la roche éternelle, c'est vous dire. Et puis, il y eut un frémissement de la montagne, tout comme si elle s'ébrouait paresseusement.

On peut croire qu'en bas dans la vallée, les gens s'arrêtèrent de chanter. Une montagne qui s'ébroue, même à la paresseuse, c'est très inquiétant.

Au bout de la grande branche du petit pommier, les deux feuilles s'agitèrent. Elles étaient toutes recroquevillées et presque disparues de misère et d'épreuves, souvenez-vous ; elles s'ouvrirent, se refermèrent, s'ouvrirent à nouveau. La neige qui les recouvrait leur faisait un capuchon dans lequel se mirent à briller des points d'or tout semblables à des yeux.

Le vieux petit pommier se redressa d'un coup, en plein hiver de glace, dans le terrible effort de ses branches perdues qui repoussaient.

Qui poussaient tant et si vite que la terre en hurlait d'effroi, fendue et dévorée par les racines nouvelles. Car l'arbre est dessus et dessous, le symbole d'une sagesse qui nourrit en secret, dans l'ombre, ce qu'on étale au plus grand jour.

Un arbre qui poussait tant et si fort que bientôt les ruines de la maison vieille et les branches autrefois tombées et noircies par le feu se retrouvèrent cachées par son immense ramure.

Les feuilles ?

Oh, elles sont restées longtemps comme deux lumières sur le noir de la nuit et le blanc de la neige glacée sous la lune.

Et puis elles se sont refermées, toutes pareilles à des bourgeons.

Elles attendent la fin du long hiver.

L'arbre est là, si vaste que vous allez peut-être le prendre, de loin, pour un nuage. Mais il n'est que l'Arbre Sorcier de la montagne magique.

Il attend, lui aussi, calmement - car les arbres, tordus ou forts, vieux ou jeunes, sont de nature patiente. Il attend que les deux bourgeons libèrent au printemps ce qu'ils cachent si bien.

Il attend que revienne enfin le Temps des Fées.

- o -

 

 

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Commentaires

Tinuviel
Portrait de Tinuviel
Hors ligne
Inscrit depuis : 26/01/2011
Oh, des arbres, des fées et

Oh, des arbres, des fées et quelques brins de magie... il ne me faut rien de plus pour être sous le charme de ce conte. J'adore les atmosphères merveilleuses et enchantées, et là je suis servie.

"Il attend que revienne enfin le Temps des Fées"...

... moi aussi, mais chuuuut :-)

 

Une mention spéciale pour cette phrase, qui me touche beaucoup :

 

"C'est la solitude, la longue solitude, qui assourdit les sens."

 

luluberlu1 (manquant)
Un conte pétrit de tendresse

Un conte pétri de tendresse et de poésie. Retour en enfance assuré. On en redemande. Du coup, je vais créer un coin pour les enfants, grands ou petits (c'est Noël bientôt, non ?).

Publication : oui

Pierrot1 (manquant)
Oui à la publication

 

J'ai beaucoup aimé ce conte à l'écriture très poétique. L'idée est excellente et on s'attache au destin de ces deux feuilles de pommier. Il est encore perfectible et peut atteindre au très haut niveau à condition d'élaguer un brin afin de n'en garder que le sublime.

 

anubis1 (manquant)
Avis de publication : oui

J'ai vraiment beaucoup aimé la tendresse et la poésie de ce petit texte. Je trouve que le passage au présent vers la fin est un peu brutal (il m'a sortit de ma rêverie), mais la chute inattendue m'y a replongé. (je sais, je suis bon public). Quelques maladresse de ponctuation, notemment en ce qui concerne l'utilisation du ; , mais j'ai plané tout du long.

 

Un texte hyper sympa, je suis très preneur (et bon public, mais j'assume)...

 

Je suis content que Micdec décide de nous présenter ses textes dans l'ordre, et impatient de voir venir Marie ceuillir les deux pommes à naître ?

 

 

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