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Il existe bien des sortes d’hommes. Les plus apparemment cruels ne le sont peut-être pas ; ceux qui vivent de la violence vivraient peut-être aisément sans violence s’ils avaient le choix de la paix.

Ainsi, il était un chasseur sur la montagne. La chasse est une forme de la guerre, la conquête d’autres vies pour en changer les voies et l’usage.

Sans ignorer cela tout à fait, cet homme n'était pas l'un de ces chasseurs qui tuent et massacrent pour le plaisir ou les trophées. Il tuait avec sagesse, si l’on peut dire. Juste ce qu'il fallait pour nourrir sa famille en vendant son gibier. Le moyen ordinaire de ces meurtres nécessaires était le collet et autres pièges qu’il avait appris à poser avec art.

Toujours, l'un de ses enfants l'accompagnait. Un jour l'un, un jour l'autre, avec justice. Comme il avait une nombreuse famille de six enfants, il pouvait donner à chacun un jour de la semaine. Le dimanche, il se reposait.

 

Ce jour-ci, c'était le tour de la cadette de ses filles, une enfant dont le nom était Marie et qui aimait tout ce qui respirait sur et sous la terre, dans l'eau et dans le ciel. Elle versait des larmes sincères quand son père tuait quelque bête mais n'en allait pas moins avec lui. Parfois, elle lui faisait épargner une proie. S'il en était contrarié, il n'en montrait rien, disant d'un air joyeux au lapin relâché : « À un autre jour, peut-être, si tu n'es pas plus malin ».

Ils avaient beaucoup marché. Quoique bredouille pour l'instant, le chasseur restait d'humeur égale. Il faisait une chaleur d'été comme on en voit sur la montagne. Apercevant un ruisseau qui gazouillait sous des ombrages, le chasseur annonça qu'autant valait qu'il dorme en attendant le soir, à la fraîche, quand le gibier qui a fui le trop fort soleil ressort enfin. Il posa sa tête sur les genoux de sa fille et s'endormit d'un coup.

Il ronflait doucement, la bouche ouverte. Marie écartait de son front des mèches collées par la sueur quand elle vit sortir de sa bouche une créature étrange.

Elle avait l'aspect d'un serpent très fin avec des yeux ronds comme des têtes d'épingle et la couleur de l'argent bruni. La créature tourna ses yeux vers la petite fille et la considéra gravement un moment puis elle finit de sortir de la bouche du père, glissa sur son menton, sur son cou, et, de là, dans l'herbe.

Intriguée mais nullement apeurée, il faut bien le dire, Marie posa doucement la tête du père sur sa veste et suivit l'animal sans faire de bruit. Le serpent étrange s'était arrêté devant le ruisseau et semblait tout à fait étonné par cet obstacle. Et ennuyé, aussi, peut-être.

La petite fille retourna chercher le grand bâton de marche de son père et le mit au-dessus du ruisseau, comme un pont. Il faisait juste la bonne longueur. Aussitôt, la créature monta sur le bâton et, lentement, dignement, traversa le ruisseau. Marie, elle, troussant ses jupes, sauta au-dessus de l'eau et continua à la suivre.

Elle la suivit sous le soleil brûlant, dans l'herbe jaunie par places, jusqu'à ce que la créature, brusquement, disparaisse sous une très grosse pierre. Se mettant à genoux, l'enfant vit que, sous la pierre, il y avait une étroite fissure qui paraissait plonger droit dans le sol. Elle attendit longtemps, jusqu'à ce le crâne lui chauffe.

Ce n'est qu'à regret qu'elle abandonna son poste au guet et retourna auprès de son père toujours dormant. Mais elle laissa le bâton en place au-dessus du ruisseau et ne le quitta plus des yeux. Et bien lui en prit car la créature, toujours aussi digne, repassa  le pont fort peu de temps après.

La petite fille songea que si elle avait enlevé le bâton, elle aurait eu le dos tourné au moment du retour du drôle de serpent et n'y aurait sans doute plus songé, le laissant abandonné tout seul sur la rive. À cette idée du curieux animal tout seul, abandonné, elle eut brusquement envie de pleurer. Sans raison, vraiment, car il n'était rien arrivé de fâcheux. C'était une envie, rien de plus.

Le regard brouillé de larmes, elle vit l'animal remonter sur le cou de son père puis, de là, sur son menton et, hop ! disparaître tout à coup dans la bouche entrouverte. La petite fille tendit vite la main pour l'attraper par la queue. Mais il était trop tard.

Elle se reprocha les larmes sans lesquelles elle aurait empêché ce qui pouvait être un grand malheur, peut-être.

Anxieuse, elle vit son père s'éveiller en toussant et portant la main à sa gorge. Et elle se demandait bien quoi faire s'il s'étouffait tout à fait. Et par sa faute, encore !

 

- J'ai fait un rêve étrange, dit le père à sa fille d'une voix un peu enrouée. Écoute, mon petit oiseau, il y avait un grand fleuve qui coulait bien fort et puis, soudain, un immense pont de bois, lisse comme un roseau, est apparu. J'ai traversé le fleuve sur ce pont qui était très solide et excellent, comme on en voudrait voir plus souvent, et j'ai marché un moment avant d'arriver à une immense caverne qui était pleine d'or et de joyaux du temps jadis...

 

Il rit gaiement.

 

- Quel beau rêve, mon petit oiseau ! Un seul de ces joyaux aurait suffi à nous rendre riches pour le restant de nos jours et plus longtemps encore.

 

Il prit dans ses bras sa fille silencieuse.

 

- Et je n'aurais plus eu à chasser de bêtes comme je vais devoir le faire maintenant car c'est mon seul métier. Mais qu'as-tu, mon enfant, tu as l'air bien songeur ? Est-ce mon rêve ? Les rêves ne sont que des vouloirs que l'on tient mal en laisse, dit-on. N'y prête pas trop attention.

 

La petite fille hésitait. Après tout, son père pouvait être très colère d'avoir avalé un serpent, même aussi petit, même aussi gentil, même aussi intéressant. Elle se décida tout soudain et raconta ce qu'elle avait vu en culbutant les mots les uns sur les autres, très vite, pour avoir fini de dire presque avant d'avoir commencé. Afin que tout fût révélé dans une même phrase, presque, le bon et le moins bon.

Le père, songeur, lui fit répéter son récit avec un peu plus de calme et, bientôt après, sauta à son tour le ruisseau en se touchant la gorge, la poitrine et le ventre d'un air tout de même un peu troublé.

La petite fille l'amena jusqu'à la grosse pierre sous laquelle le serpent avait disparu. Cette pierre qui lui avait paru énorme, son père, avec son grand bâton pour levier, la leva sans presque souffler et la fit pivoter. Dessous était un escalier étroit et très pentu qui s'enfonçait dans le noir de la terre sous la montagne. Le chasseur n'hésita qu'un court instant.

 

- Viens avec moi, ma fille, cela ne peut pas être d'un grand danger. Trouve-moi une brassée de bois pour en faire une torche.

 

Tout était solide et sec, taillé à vif dans le roc. Le crâne du père touchait le plafond de pierre mais, en se tenant courbé, il ne risquait guère. Descendant toujours, ils n'eurent pas à marcher bien longtemps avant de déboucher dans une caverne qui devait être immense d'étendue car on n'en voyait pas les parois dans la claire lumière de la torche. Mais ce n'était pas le plus étonnant. Après tout, des cavernes, on se doute que la montagne en est creusée comme un fromage. Le plus étonnant était que, devant eux, à perte de vue, à même le sol de pierre, il y avait des monceaux de joyaux qui resplendissaient sous la lueur de la torche. Et de l'or, tellement d'or qu'on se serait cru face à un champ de genêts en fleurs.

 

- Comme dans mon rêve ! s'extasiait le chasseur. Nous sommes riches, ma fille, immensément riches !

- Mon père ! chuchota Marie en tirant son père par la manche. Mon père, il y a quelqu'un, là, qui nous regarde.

 

Le chasseur brandit aussitôt son grand bâton en tirant son long couteau. Une ombre plus sombre que l'ombre se tenait à la limite de la lueur de la torche. Mais on voyait qu'elle avait forme humaine.

 

- Paix, brave homme ! dit cette ombre d'une voix profonde. Je ne te veux aucun mal sinon le mal serait déjà fait et fini. Au contraire, je veux te sauver d'une grande sottise et d'un danger plus grand encore. Ne prends de ces richesses que ce qu'il te faut pour vivre à ton aise et établir tes enfants, rien de plus. Ceux à qui elles appartiennent sont terribles. Sans ma présence qui les trompe et les endort, ils sauraient déjà et toi et l'enfant  seriez en train de subir un sort pire que la mort. Tu as une besace, emplis-la, choisis bien, ne prends des joyaux que ceux qui sont sur le sol car ils sont de vil prix pour leurs gardiens et ne reviens jamais en ces lieux. Tiens ta langue lorsque tu seras de retour chez toi, sois prudent et ta vie sera longue et heureuse. Je scellerai la pierre derrière toi de telle sorte que plus personne ne pourra passer.

 

En dépit de sa profondeur, il y avait quelque chose de rieur dans cette voix dans l’ombre, comme si celui qui parlait s’amusait d’un bon tour.

Le chasseur réfléchissait.

 

- Je vous connais, Monseigneur, je vous sais par ouï-dire des vieux. Vous êtes l'Homme Noir, celui du château blanc sur la montagne que nul de nous, petites gens, ne doit approcher.

- Et quand bien même ce serait la vérité ! Garde aussi ce secret pour toi. L'enfant se taira, elle a vu ton âme.

- Que dites-vous, Monseigneur ?

-  Ton âme vagabonde, le petit serpent argenté qui cherchait une solution pour ne plus la peiner en tuant des bêtes. Crois-tu que l'âme soit chevillée à ce point au corps des gens qu'elle ne puisse de temps à autre aller faire un petit tour ?

- Je crois que je ne croirai plus en rien ou alors à tout, Monseigneur ! dit le chasseur en s'inclinant. Et pardonnez-moi ces armes, je sais qu'elles ne peuvent vous blesser ni vous apeurer.

- Rien ne le peut, dit l'ombre, et il parut qu'elle souriait.

 

Quand le chasseur redescendit de la montagne, sa besace était pleine mais pas une goutte de sang n'en perlait. Il prit par des chemins détournés et regagna son logis sans rencontrer personne.

 

- Que dirons-nous à ma mère, mon père ? demanda Marie comme ils arrivaient sur le seuil et entendaient déjà les cris joyeux des autres enfants, la musique ordinaire de la maison. S'il ne faut rien dire comme l’a tant ordonné l’Homme Noir, qu'allons-nous dire ?

 

Le chasseur se gratta le menton.

 

- J'y ai songé en venant. Nous lui dirons une histoire raisonnable. Nous lui dirons que nous avons rencontré un prince dans les bois et qu'il est follement tombé en mal d'amour pour toi et qu'il t'a offert quelques babioles en attendant que tu sois en âge de l'épouser. Qu'en dis-tu, n'est-ce pas vraisemblable ?

- Mais c'est un conte ! s’écria la petite fille assez indignée. Et je ne veux point me marier à un prince !

- Aurais-tu déjà quelque amoureux, hum ?

- Non point ! affirma la petite fille avec force mais en rougissant fort.

 

Le chasseur se mit à rire et c'est ainsi que les trouva sa femme sur le seuil, un homme qui riait et une petite fille qui boudait.

 

-o-

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Commentaires

Pierrot
Hors ligne
Inscrit depuis : 29/11/2011
C'est parti pour une

C'est parti pour une critique, constructive.

Au coin du feu, pas de problème, ce conte tient la route.

Sur écran, je l'aurais préféré plus court et plus musclé, en ne gardant que les meilleurs passages, (ici le coup du serpent, excellent et la conclusion, extra)

Le bonhomme en noir fait un peu tache, on ne voit pas trop l'utilité des trois frangins.

Ceci dit, je suis dans ma période "fulgures" ou le texte doit être concis (<1500) et si possible fulgurant, donc je pressens des fulgures partout. Iici tu as de quoi en faire un chouette.

wink

anubis1 (manquant)
Avis de publication : oui

Un bon petit conte, qui plante un peu le décor. Mimi, mais on reste un peu sur sa fin en ce qui concerne entre autre l'Homme en noir, qui semble un personnage important mais dont on ne sait rien. Une mise en bouche ?

Intéressante en tout cas...

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Bonne mise en exergue. On

Bonne mise en exergue. On sait où on va (du moins le pense-t-on).

Péché, de-ci de-là :

"Le dimanche, il se reposait." : le père (Dieu). J'ai souri. Bravo pour le clin d'yeux !

"Le serpent étrange s'était arrêté devant le ruisseau et semblait tout à fait étonné par cet obstacle. Et ennuyé, aussi, peut-être." : j'aime beaucoup la fin, qui induit une attente... Que va-t-il se passer ?

"Les rêves ne sont que des vouloirs que l'on tient mal en laisse, dit-on." : ah ça, c'est ben vrai, crédiu !

"lui fit répéter son récit avec un peu plus de calme et, bientôt après," : ce "et, bientôt après," est très plaisant, ma foi.

Ah, que j'aime cette langue délicieusement désuète. Et cette fin (supposée) qui m'a bien fait rire.

Publication : ben oui, c'est mimi.

 

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