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Dans une immense salle, confortablement installés, des nombres se parlaient. Ils se vantaient leurs qualités.

 

Le Zéro qui n’avait pas toujours existé se pavanait :

– Je suis un nombre parfait. Ma forme circulaire est un symbole d’unité et d’éternité.

Le Un, rigide sur son trait, le Un, qui n’admettait ni division ni pluralité, prit la parole :

– Je suis la racine de tout ce qui vit. Je représente l’Homme debout. On me connaît partout. On m’écrit de la même façon dans toutes les langues.

Tous les autres nombres s’arrêtèrent de bouger et de gesticuler. Le Un était un chef autoritaire et puissant. Après quelques minutes d’un silence parfait, le Trois, qui avait beaucoup de raisonnement, se manifesta :

– Je ne suis pas un rond. Je ne suis pas un trait. Je suis le triangle. J’exprime la totalité du temps et de l’espace mais aussi la totalité de l’Homme qui a un corps, un esprit et une âme.

C’était le plus sacré des nombres. Tous le respectaient. Il était les trois clés de la musique, les trois couleurs primaires mais, surtout, il était les trois actes de l’existence.
Un fidèle de ses amis se rapprocha de lui. C’était le Quatre. Il ne prenait pas souvent la parole. Il se méfiait. Certains disaient de lui qu’il portait malheur, qu’il était un nombre néfaste.

– Trois, mon ami, vous et moi sommes très proches. Je suis le symbole de notre union. Vous êtes le temps et je suis les quatre saisons. Vous êtes l’espace et je suis le cosmos. Vous êtes l’Homme et je suis son incarnation.

Le Quatre était très réservé. Il ne parla pas de sa forme, le carré, forme qui idéalisait sa double dualité, celle des forces actives et passives, celle de l’organisation en un rythme parfait.
Tous méditaient et réfléchissaient. Et eux, qui étaient-ils ? Avaient-ils des qualités ?
Le Cinq, très gracieux et très harmonieux, vint se placer entre le Deux et le Trois.

– Vous ne dites rien, Deux. Doutez-vous de vos qualités ?

Le Deux, qui avait écouté ses amis parler, n’avait pas encore pris la parole. Il était depuis toujours le premier nombre qui s’était écarté de l’unité. Il portait en lui l’opposition et la séparation, l’amour et la haine, le bien et le mal.

– Je ne doute pas de mes qualités mais il est vrai qu’on me dit faux, laid et stérile. Pourtant sans moi rien n’existerait. Je suis le jour et la nuit, la gauche et la droite, l’homme et la femme.
– Oui, vous êtes tout cela à la fois. Vous avez du caractère, vous qui définissez la ligne après le point. Si vous n’aviez pas un jour inventé le Temps, que serions-nous nombres pluriels qui vous suivons !

Le Cinq était très équilibré, pentagone de la nature et de l’Homme, il avait joui de la création du Temps pour devenir périodique. Il contenait beaucoup des attributs de l’Homme : les cinq sens, les cinq membres, les cinq doigts. Mais il était surtout très vertueux, lui qui possédait la sagesse, l’amour, la vérité, la bonté et la justice.
Le Cinq reprit le siège qu’on lui avait attribué sur la ligne des nombres. À côté de lui, le fauteuil était vide. Mais où était le Six ? Probablement était-il occupé à travailler car il avait la charge des six jours de peine de la semaine. Il était fécond et favorable à la longévité. Il aimait la perfection : hexagone inscrit dans un cercle, il était relié aux grands cycles de l’Univers.
Un fauteuil plus loin, paré de sa virginité, le Sept pensait. Il avait fait un jour le serment de ne pas se vanter. Mais la conversation lui plaisait.

– Le Six reviendra bientôt. Son cycle est presque accompli. Je lui indiquerai le sens du changement pour un renouvellement positif. Il faut bien que l’Univers évolue.

Le Sept se tut. Il avait conscience d’être le seul des neuf premiers nombres qui ne soit pas engendré. Il était le nombre de l’initiation et le symbole de la vie éternelle.

– Oui, il faut bien que l’Univers évolue ! s’exclama le Huit, sinon comment pourrions-nous créer une vie nouvelle !

Le Huit était très massif, il était le premier représentant des nombres cubiques. Il était cependant d’un caractère aisé : il était à lui seul l’amour et l’amitié. Il aimait souvent se reposer. Quand il s’allongeait, il s’affinait prenant la forme de l’infini mathématique. Cette particularité lui assurait une longue vie.
Le dernier de sa rangée, le Neuf, nombre le plus complexe qui fût, avait attendu avec patience que ses amis lui laissent la parole. Lui, le trois fois trois doté d’une forte puissance, marquait le plein épanouissement de la série de tous ses précédents :

– Mes amis, vous m’avez initié. Grâce à vous je peux perpétuer l’Homme et le multiplier.

Il s’exprimait toujours de fort jolie manière car il possédait les neuf parties de la grammaire. Il avait un rôle particulier : il assurait le passage de la Terre au Ciel. Armé de sa plénitude, il était la récompense de toutes les épreuves. Les neuf Muses et les neuf chœurs des Anges l’accompagnaient souvent dans ses voyages au-delà de la Terre.
 

La pièce dans laquelle au début les nombres se réunissaient était devenue trop petite. Il avait fallu en trouver une autre puis une autre encore. Ils étaient devenus si nombreux qu’on ne pouvait plus les compter. Alors quant à les écouter tous parler ! Seuls ceux de la première rangée avaient ce privilège. Heureusement, car il aurait fallu l’infinité du Temps pour tous les raconter !

Mais comment les autres auraient-ils pu le contester : ils n’étaient que des nombres écrits avec les chiffres de leurs aînés !

 

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Commentaires

Pepito
Hors ligne
Inscrit depuis : 08/12/2013
Très joli texte à l’écriture

Très joli texte à l’écriture soignée.

Pas évident de trouver des particularités à tout ce beau monde, pourtant tout se tient parfaitement.
 
Par curiosité, "5 membres", vous pouvez m'expliquer ?
 
Merci pour cette agréable lecture.
 
Pepito

L’écriture est la science des ânes (adage populaire)

brume
Portrait de brume
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Inscrit depuis : 12/10/2014
Bonjour Mapisi,

Superbe! et très intéressant.

C'est poétique, spirituel, et d'une belle originalité.

J'aime leur description, leur vie, un grand plaisir de connaitre ces nombres autrement.

Bravo.

Pierrot
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Inscrit depuis : 29/11/2011
Super! Un texte ou se mêlent

Super! Un texte ou se mêlent mathématique et poésie.

L'écriture est en limpide, presque lumineuse. Quoi de plus logique ?

La chute joue finement sur la différence entre chiffre et nombre.

Je me suis régalé.

Merci pour cet excellent moment.

micdec
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Inscrit depuis : 28/11/2011
Le zéro est-il un chiffre ou

Le zéro est-il un chiffre ou même un nombre ?

D'ailleurs, un truc rond ne devrait pas se vanter, hein, de l'être, rond.

Le seul chiffre, à mon sens, qui agisse en nombre est le neuf : il intervient dans la réalité des comptes en se comportant, partout et toujours, addition, soustraction, etc... comme un véritable zéro.

Et c'est un mêle-tout. A preuve, si l'on considère n'importe quel nombre de deux chiffres et son inverse ( 42 et 24, par exemple, ou 96 et 69, au hasard ) la différence entre les deux est toujours un multiple de neuf. Outre le fait que c'est rigolo, cela me permet de conclure sur une note optimiste cette critique constructive d'un texte que je verrais volontiers plus fouillé, plus musclé, moins rimbomboletto.

Sinon, c'est bien écrit, clair et plaisant à déguster.

A bientôt de vous lire encore avec pour sujet les carrés magiques, par exemple, au hasard:-) 

N'embrassez pas les grenouilles

cry beloved cry (manquant)
 Voilà un texte qui a

 Voilà un texte qui a beaucoup de sens, un texte mathématique ; hélas essayer d'écrire le cartésien donne parfois un résultat moins fluide, lourd. C'est sans doute un texte pour érudits, ou connaisseurs de numérologie, donc un texte dont la teneur est très peu accessible. N'ayant pas tous les clefs pour le comprendre, souffrez que je ne puisse l'apprécier à juste valeur... Au fait ? n'est-ce pas le 7 qui est le chiffre de la plénitude ? Dans un contexte Judéo-Chrétien, oui, mais dans la numérologie, j'en sais rien.

 

 Au plaisir

anubis1 (manquant)
Publication oui

Une bien belle histoire que cette lutte pour la suprématie entre les nombres. Divertissante, documentée quant à leurs symboliques et le tout agrémenté d'une chute souriante. Une jolie parabole au terme de laquelle aucun nombre n'est gagnant... chacun ayant un rôle complémentaire à celui du précédent et qui en s'intercombinant finissent par atteindre à l'infini. Puissions-nous en prendre de la graine.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
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Hermione Granger, tu es démasquée. Lève le nez de ton livre de ton livre de "Numérologie et grammaire" sinon je le dis au professeur Vector (plus connu sous les initiales de F V.L). Je suggère que les prochains opus de l'auteur portent sur (source WikiPédia) les pseudosciences divinatoires suivantes :

Avec tout ça on devrait pouvoir faire un repas (sans les grains, mais avec la poule). Je ne sais pas où l'auteur a été picorer son idée, mais je la trouve originale. J'aurais simplement aimé que ce soit plus développé. En attendant, pour que les autres puissent se nourrir, je leur envoie un bon pour publication.

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