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J’avais mis la viande dans le torchon assez tard, de l’alcool plein les neurones et, quand je l’ai déballée sur le petit matin, j’avais mal aux cheveux. Tout aurait pu aller bien, mais j’avais un putain de troupeau sous le crâne. Les gros de la savane s’en donnaient à cœur joie. Les hippopotames s’étaient assemblés pour un concours de saut à la corde, ils sautaient, sautaient... Et ces putains d’éléphants qui battaient la mesure à bras raccourcis, à grands coups de papattes velues. Sans compter les cricris des grillons…

Fallait aller prendre l’air.

Chose que je fis du côté du cimetière...

Il faisait un froid à raidir un cadavre. Y avait de la brume, de la bruine, les hou-hou des hulottes. J’en avais la chair de poule. Avec mes yeux tout injectés de sang, j’y voyais moins clair que dans le trou de balle du diable.

Je longeais le calvaire. Il était cinq heures. Tout doucement, j’avais les genoux qui faisaient des castagnettes. Un long frisson secoua mon échine, mon épine dorsale, me passant de vertèbre en vertèbre. J’avais les tibias en coton, les genoux en compote, qui me faisaient une belle jambe.

On aurait pu croire qu’on m’avait passé la corde au cou, serré une ficelle autour de la glotte, tant l’air glacial avait du mal à y pénétrer : ma gorge était nouée. J’entendis grincer la grille grise d’un caveau. Je commençai à claquer des mandibules, ma chair se liquéfiait, me coulait le long des os. J’en avais froid dans le dos, mais je ne le courbais pas.
Je la voyais, gélatine rouge, s’étaler à mes pieds, et j’avais beau serrer les fesses, rien n’y faisait : je coulais.

Je ne savais plus vraiment sur quel pied danser, mais j’étais bien décidé à vendre chèrement ma peau, avant de n’avoir plus qu’elle sur le dos.
Je n’avais pas envie de rire, surtout à m’en décrocher les mâchoires.

Quand elles sont tombées, j’en suis resté sur le cul. D’un coup de talon, je me suis relevé. J’ai glissé dans la flaque de ma chair flasque, et paf ! je suis retombé sur les rotules.

J’avais le crâne en ébullition. La fontanelle dans les nuages, je voyais des étoiles et trente-six chandelles : je me cognais partout. Mes yeux avaient jailli de mes orbites, je n’y voyais plus goutte. Je me mangeais le derrière de la tête, mais il ne me restait plus que des os à ronger. J’avais beau serrer les poings, rien n’y faisait. J’étais presque prêt à mettre les pouces, un genou à terre. J’avais comme qui dirait déjà un pied dans la tombe...
Mais si tu penses que j’allais lâcher le morceau, tu te fous l’index dans l’œil, bien profond jusqu’au coude...
Fallait que je rassemble mes phalanges, que je les remette dans l’ordre noir.

Je voulais rentrer chez moi et fissa.

Alors, j’ai pris mes jambes à mon cou, fémurs, tibias, rotules, péronés, et tout le bataclan puis j’ai tout bien accroché à mes cervicales. En trois temps, deux mouvements, je me suis retrouvé dans mon appartement, trempé comme une vieille soupe de la veille, mouillé jusqu’à la moelle.

Ah ! Que c’est bon d’avoir un pied-à-terre !

Ensuite, j’ai rendu l’air que j’étais allé prendre, et sans faire la fine bouche, j’ai rangé mon squelette au placard et me suis endormi tout pile quand le soleil s'est levé.

 

 

 

 

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Commentaires

K-tas-strof
Portrait de K-tas-strof
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Inscrit depuis : 27/06/2014
Ha ha ha

Fallait oser... :)

Si je cherche une expression, je sais où venir.

J'ai bien aimé le coté original, mais j'ai quand même été sacrément déçue de ne lire que des expressions mises bout à bout. Même si c'était relativement bien fait, je suis restée sur ma fin.

Je n'ai jamais prit de cuite, aussi, le 1er paragraphe m'a bien aidé à visualiser et ressentir cet état très alcoolisé. Pour le reste, ça manquait d'une réelle histoire que trop légèrement aperçue.

En tout cas, il fallait oser et c'était bien fait.

K

 

K'adore ou K'pitule ... des fois :-)

micdec
Hors ligne
Inscrit depuis : 28/11/2011
  Au moins, c'est marrant

 

Au moins, c'est marrant !
Des trouvailles bien cool, sinon froides qui vous titillent la viande :
- "les tibias en coton, les genoux en compote qui me faisaient une belle jambe" ( j'aurais pas mis la virgule après "compote" )
- "vendre chèrement ma peau avant de n'avoir plus qu'elle sur le dos" ( j'aurais pas mis, non plus, de virgule après "peau" )
- "j'ai pris mes jambes à mon cou, fémurs, tibias, rotules, péronés et tout le bataclan" ( j'aurais pas mis, non, non, non plus, de virgule après "péronés" mais c'est pas moi, c'est vrai recta, que c'est pas moi que je l'ai écrit, ce texte )
Une chouette nouvelle jubilatoire, empreinte tout plein d'affection pour nos pauvres dépouilles, digne de l'Os à Moelle ( défunt ).
Et pis, c'est scientifique en titi : on peut semer ses os mais on démontre icitte que tant que le neurone va, tout va, comme on dit au troquet.
L'alcool, c'est anti Alzheimermermermer ( authentique, tout de même )
Merci, j'ai bien ri de ce futur alcoolisé et plaisamment déphasé qui nous attend, peut-être, va savoir, hein ?
 

N'embrassez pas les grenouilles

cry beloved cry (manquant)
commentaire

  Ce texte pourrait s'intituler aussi : "lendemain de veille", même si ça fait un peu cliché. Voilà une façon originale de raconter ses déboires, originale et macabre, peut-être pour caricaturer cette chienne de vie qu'on traverse parfois comme dans un camps de concentration, le goulag quoi ! Même si le texte est noir, il y a beaucoup d'instinct de survie dans ces lignes, d'ailleurs le mec se ramasse et ramène ses restes chez lui parce que même s'il a beau galérer, il ne veut pas crever.

 

  Je ne sais pas si c'est pour aller dans la dynamique du texte que les éléphants ont les papattes vélues, mais j'ai pensé que ça pouvais être une maladresse. Dans le troisième paragraphe, "genou" a été répété 2 fois, peut-être utiliser "rotule" à la place d'un ? Autre chose, le texte est raconté à l'imparfait je pense, mais il y a une intrusion de passé simple dans le 4ième paragraphe qui est un peu étrange...

 

 Voilà !

tinuviel1 (manquant)
Commentaire de sélection

Publication : OUI

 

L'auteur a dû bien s'amuser en commettant ceci, et le résultat est un petit texte énigmatique et divertissant jouant sur les mots, les sonorités et les expressions, avec un bonheur parfois inégal et quelques facilités, comme ceci par exemple (qui en plus recèle, à mon sens, une erreur de ponctuation avec cette virgule incongrue après "genoux", mais c'est un détail).

J’avais les tibias en coton, les genoux, en compote, qui me faisaient une belle jambe.

Cette petite chose un rien glauque nous fait néanmoins passer un bon moment de surréalisme, et recèle quelques images excellemment bien trouvées, comme ce troupeau d'hippos et d'éléphants en guise de gueule de bois :-)

RespSelect (manquant)
Commentaire sélection - publication : oui

Un florilège d'expressions digne d'un Raymond Devos. L'auteur a su admirablement jouer avec elles et avec nous. Néanmoins, je me suis demandé si pour atteindre à un tel niveau, il était à jeun.

Et comme le dit si justement Maupassant : Il y avait dans cet esprit (...) de la fantaisie (...), de la gauloiserie, de l'impudeur (...), du comique (Maupass., Contes et nouv., t. 1, Mouche, 1890, p. 1341).

Oui, de l'impudeur, car enfin, se balader tout nu !

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