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Épisode 1 : Extinction.

Partir, s’éloigner… Jérémie s’enfonce dans la nuit, laissant derrière lui sa jeune existence. Il marche, marche, va où le portent ses pas. Où ? Il l’ignore. Il avance, malgré la peur qui le gagne, malgré la fraîcheur qui se fait sentir. Il aurait dû prendre son anorak et son écharpe. Mais Jérémie n’est encore qu’un enfant : 13 ans, c’est beaucoup dans une vie et c’est si peu.

Il marche, accélère le pas au moindre crissement suspect. Depuis combien de temps marche-t-il ainsi ? Il ne saurait le dire. Il a mal aux jambes, titube, trébuche, trébuche encore et… Extinction des feux. Jérémie se retrouve à terre épuisé, terrassé par la fatigue, la douleur, l’angoisse, la honte et la colère. Incapable de se relever, il ferme les yeux et s’endort d’un sommeil de plomb, ample et profond.

 

Épisode 2 : Une femme en contre-jour.

La nuit s’étire épaisse et sombre, privée d’étoiles. Jérémie remue dans son sommeil, se retourne, étend ses jambes, les remonte, gémit faiblement.

En même temps qu’une légère crispation, un sourire affleure soudain sur ses lèvres tuméfiées. Une femme est penchée sur lui. Dans le flou de son rêve il ne la distingue pas très bien ; elle est à contre-jour, mais il croit sentir son parfum. Tendrement elle lui caresse les cheveux, l’embrasse…

—  Maman, murmure-t-il doucement.

 

Épisode 3 : Retiens la nuit

Surtout ne pas ouvrir les yeux. Laisser un peu de temps à ce moment de douceur et de grâce ; le temps de l’immerger, de le submerger, d’agir comme un baume lénifiant et réparateur. Dormir, dormir encore. Voler à la nuit, ne serait-ce qu’une petite heure, quelques minutes même. Jérémie n’a pas d’exigences. Il sait seulement que demain sera là bien assez tôt avec son lot d’angoisses, d’incertitudes, cruautés, « ronciers » et embûches multiples.

 

Épisode 4 : L'ombre de nos nuits

Alice est une fillette joyeuse et épanouie, vive et intelligente, choyée par des parents qu’elle chérit par-dessus tout.

Elle a fêté ses 11 ans aujourd’hui dans une belle et chaude ambiance. Ce soir comme tous les soirs papa viendra l’embrasser et lui conter une histoire avant qu’elle ne s’endorme. Un moment de tendre complicité qu’elle attend toujours avec impatience.

Ce soir-là papa entre et ferme la porte derrière lui. Alice a déjà ouvert son livre préféré.

      — J’ai beaucoup mieux pour aujourd’hui, ma puce.
      — Une surprise ? s’exclame-t-elle, des étoiles plein les yeux. Son papa est le roi des surprises.
      — Attends, pousse-toi un peu et me fais une petite place dans le lit.

Le lit n’est pas très grand, mais la petite fille obtempère de bon gré. Papa va sûrement lui raconter une histoire qu’elle ne connaît pas, une histoire qui n’est pas dans les livres. Impatiente, elle se love dans les bras paternels qui, contre toute attente, l’écartent un peu.

       — Tu es ma petite reine, ma gentille petite reine et aujourd’hui j’ai envie, tellement envie de te caresser. Doucement. Laisse-toi faire. Voilà, c’est bien. Ta peau est si douce. Il ne faut pas avoir peur. Ton papa est là. Il sera toujours là. Mais chut, il ne faut le dire à personne. Ce sera notre secret, notre secret à tous les deux. Promis ?

Déstabilisée et affreusement perturbée, à la fois craintive et honteuse, elle promet ; à contrecœur, mais elle promet. Peut-être, se dit-elle que tous les papas font ça avec leur petite fille de 11 ans ; il faudra qu’elle demande à Yasmine et Elodie demain. Mais non, se gourmande-t-elle, c’est un secret et elle a promis de ne rien dire.

Seule à nouveau, Alice, désemparée et en proie à une angoisse terrifiante, ne parvient plus à trouver le sommeil. Je ne veux pas être ta petite reine hurle-t-elle en silence, son petit visage inondé de larmes brûlantes.

… Papa est revenu. Il revient souvent. Alice fait des cauchemars. Dans sa chambre, la petite fille, en grand désarroi, ne se sent plus en sécurité. Elle épie l’obscurité, guette le moindre bruit, les pas dans le couloir, le petit grincement de la porte ; se recroqueville, tire la couverture. Mais chaque fois c’est la même chose. Papa repousse la couverture ; ses mains sur son corps, ses doigts… Elle ferme les yeux pour ne pas voir, met les mains sur sa bouche pour ne pas crier qu’il lui fait mal.
Arrête, arrête sont ses mots qu’elle ne prononce pas. Mais papa n’arrête pas.

 

Épisode 5 : Les heures silencieuses
Quelque chose s’est brisé ce soir-là. Massacrée son âme d’enfant, piétinée. Perdues ses illusions. Bâillonnés tous ses rêves et ses espoirs enfantins. Altérée définitivement la confiance en l’autre, en tous les autres. Alice n’est plus qu’angoisse et souffrance, colère et rage aussi.

À la maison on s’étonne. Maman s’étonne. Papa dit qu’il ne faut pas s’inquiéter, c’est l’âge, ça passera. Mais voilà « ça ne passe pas ». Alice s’isole, se renferme, s’enferme dans un « ailleurs » sournois et impénétrable. Tout ce qu’il y avait en elle de douceur, de joyeuse spontanéité, de candeur semble s’étioler, tomber en poussière.

À l’école aussi, on s’interroge bien sûr. On voudrait savoir pourquoi une telle chute dans ses résultats scolaires, comprendre le pourquoi de ses oublis fréquents, de ses refus, de ce regard absent et éteint… On suppose, on suppute, on imagine, on interroge mais la petite fille s’est barricadée, désespérément barricadée dans le mutisme. Papa, vigie immobile toujours là pour lui rappeler sa promesse. Elle, silhouette fragile et « désarticulée » qui regarde s’agiter le monde autour d’elle. Que dire de toute façon ? Comment dire l’indicible ? L’inutilité des mots. Le vide des mots. Cette peur qui lui broie le ventre et l’écartèle en attendant le soir. La nuit, comme une souricière, perfide, abjecte et dévastatrice. Alice est seule, indéfiniment, désespérément seule avec son terrible secret.

 

Épisode 6 : De vives voix

Faute de réponses, de comprendre ce qui se passe, maman cherche ailleurs une possible explication.
S’ensuit alors la valse des couloirs, salles d’attente, médecins, assistantes sociales, psy… On veut savoir, comprendre, sortir la fillette de ce mutisme destructeur.

Bruits de voix, de portes, de pas, qui l’agressent comme autant de hurlements, la ramènent à cette nuit, toutes ces nuits qui l’ont anéantie et poursuivent leur travail inexorable de sape.

Examens, enquêtes, suivis pénibles et douloureux, une longue impatience pour Alice dont les stigmates perdurent et l’étouffent.
Un éloignement provisoire, quelque temps dans une famille d’accueil pourraient être bénéfiques.

                            

 

 

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Commentaires

plume bernache
  Terriblement efficace ce

 

Terriblement efficace ce texte qui expose avec grande émotion une situation que l'on aimerait ignorer et pourtant...

 

Je salue ton courage olala de l'avoir abordée en te mettant dans la peau de cette petite Alice...

Manuella
Portrait de Manuella
Le suspense est au

Le suspense est au rendez-vous dans ce texte où l'on ressent la sensibilité du personnage. On attend la suite avec impatience !

enlightened

plume bernache
ça marche

 

Il est touchant ce petit Jérémie. On a hâte de savoir ce qui lui est arrivé. Fugue ? Ou bien rêve-t-il ? Est-ce un souvenir ancien qui refait surface ?

Le suspense est bien entretenu. Avec une certaine douceur. Chacun de nous a le loisir de faire son interprétation. Ça marche !

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