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Chapitre 1 : Commencement

   Après une longue nuit de bataille entre doutes certitudes éphémères souvenirs rassis regrets inutiles réflexions profondes qui menaient à pas grand-chose, sa pensée devint floue, la respiration qu’il s’échinait en vain à dompter se calma d’elle-même, ses yeux consentirent à lâcher prise et une léthargie bienfaisante commença à l’entraîner vers le repos tant désiré…

Un léger ronflement ponctua le décollage d’un sublime rêve de voyage au soleil quand la sonnerie du réveil le massacra sans pitié !

Suivi d’une recommandation qui se voulait bienveillante :

Debout mon chéri ! Couvre-toi bien, il fait un temps de chien ce matin.

Commencement d’un premier jour.

 

 

Chapitre 2 : Ce matin-là

Le soleil levant embrasait tout l’horizon.

Des langues de brume s’étiraient au creux des collines, dénonçant les ruisseaux infimes serpentant entre les rochers. La vallée fumait en douce. La nature s’éveillait. Mille pépiements dans les branches et les buissons. Deux chiens s’interpellaient d’une ferme à l’autre. Le chant conquérant d’un coq dans le lointain répondait à l’appel enroué d’un congénère.

Alice marchait gaillardement vers le sommet de la côte. Une douce brise lui caressait le visage. Elle respira à pleins poumons.

Parfois ça vaut vraiment la peine de se lever aux aurores pour attraper son bus, pensait l’adolescente à l’âme romantique. Ce lever de soleil c’est cadeau.

Le bruit d’un moteur renâclant dans la montée. Alice releva la mèche de cheveux lui balayant le front, rajusta la sacoche sur son épaule et rejoignit un petit groupe de camarades commençant à s’agiter sur l’aire de stationnement.

Le car bleu déboucha du dernier virage.

Un tonitruant coup de klaxon rompit le charme de ce petit matin-là.

 

 

Chapitre 3 : Et recoudre le soleil

Pour la troisième nuit, le puissant ventilateur antigel brasse l’air des bas-fonds, mugissant son obsédante mélopée.

Au travers des gerbes de fumée âcre vomies par l’embrasement des ballots de foin dans le vallon, le jour peine à s’imposer.

L’anxiété des viticulteurs luttant contre les éléments est palpable. Contagieux. Le souffle vient à manquer.

Soudain un cri au loin « Coucou ! » Puis tout près : « Coucou, Coucou ! »

Le coucou ? Voilà plusieurs années qu’on ne l’avait entendu. On l’avait cru perdu.

Oui, sur le chêne à quelques mètres, un « Coucou » vigoureux.

Et subitement, au-dessus des ventilos qui d’ailleurs se sont tus,

par delà les fumées qui déjà se dissipent,

Le SOLEIL !

 

Chapitre4 : Je suis le coquelicot fragile

 Au détour de mes délires psychédéliques, il m’arrive de croiser les chemins de mon enfance. Me voilà subitement propulsée soixante ans en arrière et je revis les scènes avec un réalisme troublant. La nuit dernière par exemple. Une petite ritournelle me fait soudain dresser l’oreille : « Gentil coquelicot mesdames gentil coquelicot nouveau ! » Je connais très bien cette voix enfantine et ce léger zozotement zentil coquelicot…Oh oui, on s’est assez moqué de moi.

À peine plus grande que les herbes, je vois la gamine folâtre dans la prairie émaillée de rouge.

Une voix minuscule grimpe le long d’une tige et chuchote à son oreille :

« Je suis le coquelicot fragile… »

 Les fleurs ne parlent pas voyons ! Elle doit rêver. Mais elle ne peut s’empêcher de s’incliner vers la fleur : au plus près. Quel raffinement ! Petite jupe écarlate plus fine que soie de Chine légèrement froissée frémissant à la moindre brise, cœur brun discrètement rayé couronné de fines étamines noires. Juliette s’émerveille, dodeline doucement de la tête plisse un peu ses yeux et se décide.

Elle retourne délicatement les pétales vers le bas. Avec un long brin d’herbe les ceinture ensemble autour de la tige, dégageant ainsi une petite frimousse bronzée couronnée d’une chevelure bien noire et voici messieurs dames Esméralda la petite danseuse de flamenco. Tac tagadagatac tagatac… Rythment les petits sabots de la fillette accompagnant sa danseuse coquelicot qui virevolte au gré de ses menottes. Olé ! Tagadagatac…

« et aussi le poing qui les broie… hélas ! » continue la voix minuscule

Mais hélas… comment voulez-vous que la gamine entende la suite de la phrase. Murmurée par la fleur voisine encore confinée dans la petite housse verte et poilue comme la joue boutonneuse d’une ado ?

Hélas ? Tant mieux ? Ou dommage ! C’est la question qui m’obsède quand je redeviens lucide. Pas vous ?

 

Chapitre 5 : Vigie à sa fenêtre

 

Elle se nomme Soledad mais tout le monde ici l’appelle Sol.

Célèbre danseuse andalouse. En été 60, tournée en France. Séduite par le Midi et par un irrésistible gitan aux yeux verts envoûtants, elle n’avait plus quitté le pays. Continué la pratique du flamenco avec ce nouveau partenaire jusqu’à ce que celui-ci, tendance bougeotte, disparaisse dans la nature au bout de quelques mois. Elle finit par se poser dans notre petite ville. Son corps abîmé par trop de danse et abus de dope l’avait lâchée.

Mais l’âme du flamenco irradie son esprit pour l’éternité.

 

On la voit immobile derrière sa fenêtre, vigie fidèle. Que surveille-t-elle ? Qu’attend-elle ? Qui ?

 

Elle ne sort jamais communique peu mais connaît tout le monde. À sa façon. Sens de l’observation, mémoire infaillible et beaucoup d’imagination pour combler l’inconnu.

Elle affectionne particulièrement le matin. Rythme tonique qui l’a toujours habitée.

 

Dès l’aube les gens pressés soucieux d’arriver à l’heure au travail martèlent le pavé tac tagadagatac tac tac tac…

 

Certains lui sont plus familiers. Sonia, souvent la première à passer devant sa fenêtre d’un pas hâtif, la mine concentrée. C’est elle qui ouvre les portes du Grantrouvetout. Et il y a toujours quelques clients, caddies en main impatients d’entrer dans la caverne magique, prêts à forcer la porte.

 

Pierre son collègue la talonne, sa première cigarette au bec. Certains matins ils sont ensemble bras dessus, bras dessous leurs pas accordés caquetants et riant fréquemment aux éclats. Ils se séparent dès que quelqu’un d’autre se présente. Les médisants se lèvent tôt n’est-ce pas ?

 

La jeune Léa, ses écouteurs greffés aux oreilles, fait parfois un sourire timide en direction de sa fenêtre. Lui est-il destiné ou bien sourit-elle à son interlocuteur numérique ? Sa chienne Sou chaussée de griffes cornées renforcées par une pratique quotidienne produit un fin Plic plic plic plic pliquipliquipliquiplic, vraies castagnettes canines.

 

Un papa tient solidement la menotte du petit Bruno en larmes hurlant « ze veux pas y aller ! ze veux maman mââââman ! » Sa plainte déchirante assure la partie chantée de cette musique de la rue. Pauvret ! Son doudou nounours aux pieds rouges arrivera-t-il à le consoler ?

Et puis voici Alice sa sacoche bondissante à l’épaule. Elle galope pour attraper son car bleu. L’ado adore chiper les souliers de sa mère, ceux aux talons ferrés presque hauts qui claquent fort. En passant elle esquisse une figure d’« Alegria » que jadis Sol lui enseigna. Couronnée d’un arrondi du bras au-dessus de sa tête et d’un claquement de doigts pour saluer sa vieille amie l’andalouse.

 

Celle-ci est tout étourdie par cette immersion sonore faisant remonter tellement de souvenirs. Elle sourit. Presque heureuse.

 

Le soir. Vigie à sa fenêtre, immobile toujours. L’attente. Intense. Son rendez-vous.

Lorsque le soleil baisse et que la nuit prend doucement sa place, les réverbères s’allument en lumière économe dorée, chaude.

 

Une silhouette légère glisse le long du trottoir, silencieuse et brune. Une ombre.

Le cœur de Soledad s’emballe. Le sang lui bat aux tempes. C’est lui.

Élégant, tout de noir vêtu.

 

Son bel hidalgo s’introduit par la porte entr’ouverte. Vient vers elle la frôle lui caresse les mollets remonte vers les genoux se love contre son ventre, cligne des yeux – Ô cet éclat vert – effleure son cou, hum comme il sent bon le foin… son regard tendre l’émeut comme autrefois. Bercée par le souffle vibrant de son galant, elle cale le sien à l’unisson. Sent venir le sommeil. S’abandonne.

 

Tout à l’heure Ida l’infirmière trouvera Sol et Shadow le gros matou noir et câlin endormis l’un contre l’autre. Ronronnant. Sereins.

 

Comme chaque soir.

 

 Chapitre 6 : Une longue impatience

Bien avant l’aube, Shadow le gros matou noir se laisse glisser des genoux de sa vieille amie comme en toboggan de plumes, prenant grand soin de ne point l’éveiller. Se faufile dans la cuisine où l’attend une écuelle de lait laissée par Ida à son intention. Franchit la chatière et file à toutes pattes vers la campagne son terrain de chasse favori. Une bête sauvage même civilisée ne perd jamais son instinct premier. Quelque musaraigne étourdie ou oiseau malchanceux feront l’affaire pour équilibrer son menu du jour.

Mais ce matin-là il fait une rencontre inhabituelle. Sur le sentier d’accès à sa prairie préférée, une ombre se déplace. Avance dans sa direction. Haute silhouette humaine toute de noir vêtue, bosselée par un sac à dos. Le pas lent et un peu hésitant ; mais un homme est un homme et face à lui un matou même sportif et malin ne fait pas le poids… Méfiant, celui-ci se tasse dans le fossé, rabat les oreilles, ferme à demi ses yeux un peu trop verts, bien efficaces pour la chasse nocturne, mais repérables dès la moindre lueur. Tout chat avec un poil d’expérience sait cela.

En passant tout près de lui, l’homme trébuche contre une pierre. MIERDA ! lâche-t-il d’une voix éraillée tandis qu’avec sa grosse chaussure cloutée il propulse une motte de terre caillouteuse… vlan ! Pile sur le museau si sensible du félidé caché. Trois moustaches cassées et une en vrille. Nom d’un chien ! Ses outils de travail quand même. Les émotions ça creuse dit-on, mais chez lui c’est l’inverse. Appétit coupé. Il n’a qu’une idée : se replier chez lui, enfin chez Sol. Demi-tour immédiat.

En attendant, l’homme a fait du chemin, on l’aperçoit déjà à l’orée du village où les lampadaires s’éteignent un à un. Le jour se lève, lumière tamisée de brume.

L’homme mystère devance son poursuivant, parvient à la porte de Soledad, balaie du regard le voisinage encore désert, pénètre dans le jardin. Pas catholique tout ça. Aurait-il de mauvaises intentions ?

Vite Shadow, haut les cœurs ! Le chat se précipite au secours de sa vieille amie. Trop tard l’intrus est déjà entré. Hurlement déchirant… Oh non ! Sol oh Sol… Brusquement le visiteur réapparaît sur le seuil. Face à face l’homme hagard et le chat hérissé à mort. Leurs regards « croisent le vert ». Éclair et coup de tonnerre fracassant. Dans le ciel sans nuage roulent des vagues lumineuses bleu iron jaune volcan et vert d’enfer. Horrible odeur de soufre corne brûlée acier chauffé à blanc.

Plus de Shadow plus d’hidalgo. Envolés. Évaporés.

Sidération générale. Silence de mort et temps suspendu.

Affolée Ida accourt au secours de sa protégée. La vieille femme dressée dans son lit cheveux en bataille yeux exorbités profère : « Trop tard ! Ma patience a quand même des limites...Non mais des fois!!! »

Puis la tête retombe sur l’oreiller les yeux se ferment. La vie s’en est allée.

Soledad a cessé d’attendre.

 

Chapitre 7. Signes de passage

 

Au retour des vacances, Alice reprend avec entrain le chemin du collège. Au petit matin, Car Bleu pétaradant bruissant de voix juvéniles puis marche à pied dans la rue du collège.

En passant devant la fenêtre de Soledad elle ne manque pas de faire son petit bonjour dansant. Mais la fenêtre est déserte. Muette. Contre le carreau la jeune fille frappe avec ses ongles son signal préféré : Tac tagadagatac tac tac tac. Rien. Sinistre. Enfin quelqu’un tire le battant :

« Qu’est-ce que c’est ? »

Reconnaissant la petite, Ida venue ranger la maison de la défunte, explique d’une voix douce et grave. « Tu sais ma pauvrette, faut pas pleurer. Elle était vieille ton amie et dernièrement sa santé s’était bien dégradée… elle n’avait plus toute sa tête. Que veux-tu, elle avait fait son temps. Allez va vite ma belle que tu vas être en retard à l’école. »

Ce jour-là, Alice n’a guère le cœur aux études. Ne prononce pas une parole. Aucun sourire sur ses lèvres. Le cœur si gros.

Le soir au retour de l’école, en longeant le jardinet de sa « belle andalouse » comme elle aimait l’appeler, elle ralentit le pas. Intriguée par un petit claquement régulier… oh très léger, à peine perceptible « tic tikitikitic tic tic tic ». Réitéré plusieurs fois. Puis une sorte de mélopée en volutes s’élevant en sourdine du buisson de genêt. Légèrement nasillarde… miaouaou-waaoua… Cependant aucun chat aucun chanteur à l’horizon ! Pas âme qui vive. Alors ? Message posthume ?

La fillette frissonne mal à l’aise avec la notion de mort. Terrorisée par les histoires de fantômes et revenants. Et en même temps fascinée… soi-disant que les chats vivent neuf vies. Mais vies de chat ou incarnation sous d’autres identités ? Et les humains pourquoi n’auraient-ils pas droit eux aussi ? L’idée lui plaît.

Le buisson s’affole d’où jaillit un bel oiseau noir au bec jaune. Très prolixe imitant des vocalises de chat en colère. Rejoint bientôt par un congénère au plumage d’ébène irisé de bleu métallisé. Son bec cogne contre le dur tronc d’un buis une rythmique de… de…mais oui Alice, de flamenco ! Tik tikitiktik tiktiktik…

Mue par un appel surnaturel, la petite se lance à corps perdu dans un « zapateado » halluciné… Cogne le bitume avec ses souliers cloutés, claque des doigts au-dessus de sa tête Flap flap flap flap…. Yeux mi-clos. Esprit habité.

À grands claquements d’ailes, les deux merles « tout de noir vêtus » becs jaunes et yeux vert-tellurique se sont envolés à la

cime du grand chêne pour clamer à la ronde une histoire de passion et de transmission.

 

 

 

Le coucou du vallon qui n’est jamais au courant de rien ne peut s’empêcher d’annoncer à grands cris : Coucou je suis là moi aussi. Coucou Coucou !

 

 

Chapitre 8 : Se souvenir des belles choses

 

Des années se sont écoulées. 

La maison de Soledad est devenue le cœur vivant du village. Par testament léguée à la commune sous condition expresse d’être un centre de loisirs et culture pour tous.

 On s’y instruit avec la bibliothèque alimentée par les dons et échanges multiples entre adhérents. On s’y divertit . On y dessine, enfants et adultes mélangés en une même passion,  on y écoute de la musique, on y joue on y chante  et surtout on y danse !

Devinez qui anime cette dernière activité avec une ferveur communicative ?

Bien sûr, la petite amie de Sol, Alice sortie récemment  du Conservatoire !

Si vous passez par là certains samedis soir, le guet apens vous menace : le flamenco  vous empoigne et ne vous lâche qu’au petit matin, épuisé et ravi !

Entrez dans le jardin :  Vous ne raterez pas le chant des merles passés champions dans l’imitation des miaulements du chat des voisins, la sirène des pompiers et surtout le boléro de Ravel. Gravé dans leur cervelle d’oiseau par  le hautbois laborieux de Jojo. Le fils de Pierre et Sonia. Il apprend le hautbois comme Papa mais lui, Jojo, aurait préféré la guitare.  Les voisins aussi…

Dans la bordure sous les fenêtres de la salle de danse, une large nappe écarlate :  Des constellations de coquelicots poussés là spontanément. Gagnant du terrain  à chaque saison. Passant par là un torride soir d’été, je m’assis sur le vieux banc de pierre adossé au grand tilleul. Pas un souffle de vent.

Premiers crissement de guitare, un frisson furtif effleure le massif.

 Au deuxième, une infime ondulation parcourt les tiges sensibles. Un arpège assumé, les fleurs ploient, langoureuses. Au suivant, hardiment se déhanchent froissant dans la foulée les corolles affolées. Castagnettes imposent le rythme  et toute la troupe «  coquelicote » allégrement dans une houle éclatante. Sortilège du flamenco.

 À cet instant je m’aperçois que je ne suis pas seule sur le banc. Une fine silhouette en robe rouge est assise à mes côtés. Je lui souris elle me répond « Olé ! ». Puis déployant ses ailes s’ envole  sur la plus haute branche où je croise le regard vert d’un oiseau noir au bec jaune.

                

                 

 

                                                                             FIN

 

Illustration: 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
Alors ça : « La vallée fumait

Alors ça : « La vallée fumait en douce. » Il fallait le trouver… Une vallée andorrane sans doute ? (les clopes y sont moins chères qu’en France).

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