Accueil

Padre Antonio Soler : fandango (Les exos de l’atelier)

 

 

Dans le salon, aujourd’hui encore, désordre et pénombre semblent être les grands invités. Sur le divan, assoupie, dolente et mélancolique, une femme, encore jeune, que rien ne paraît devoir sortir de sa torpeur. Infime signe de vie, la radio en sourdine, juste un fond sonore histoire de rompre un peu sa solitude et son ennui.

 

Quelques notes soudain, quelques notes seulement et c’est comme si le soleil d’Andalousie s’était frayé un chemin au milieu de toute cette confusion. Instinctivement elle a monté le son de la radio. Le tango de Padre Soler Antonio s’entend-elle prononcer.

Quelque chose soudain a changé sur son visage et dans son maintien. Yeux clos, visage grave, un rictus douloureux en guise de sourire, elle se lève lentement, mue par une volonté qu’elle ne contrôle pas. Immobile un instant, elle attend, en proie à une explosion de sentiments contradictoires, à moins que ce ne soit pour mieux s’imprégner de la musique qui emplit maintenant le petit salon. Elle hésite, esquisse un pas, hésite encore. Un autre pas et, enfin conquise, grisée déjà par la musique, port hautain et reins cambrés, elle tourne virevolte louvoie avec fougue. Une pluie de notes qui chantent… et elle, seule au milieu de la pièce, qui danse un tango passionné, sensuel et langoureux. Un tango beau et profond comme un cri, celui de sa douleur au souvenir de Luis et de leurs années de bonheur. Luis son bel hidalgo, Luis et sa guitare, Luis et sa voix chaude et grave, Luis qui lui avait appris à aimer et danser le fandango…

Gracile et majestueuse, le corps en balance, elle se meut avec grâce et souplesse ; légère malgré la lourdeur de son âme. Un déhanchement, puis un autre ; une rotation du corps, bras en cadence, claquements des talons et des doigts. Vivante et frémissante, toute en courbes, finesse et vénusté, elle tournoie encore et encore au rythme des instruments : cordes pincées, grattées, ou frappées, caisse ou castagnettes ; au rythme de la couleur musicale de chacun, vive et saccadée ou plus douce et en demi-teinte. Une gestuelle fluide, savante et sensuelle en communion et résonance totale avec la musique. Plus rien n’existe tout autour. Juste elle. Seule avec le monde secret qu’elle s’est inventé. Toute lumière éteinte, elle éclaire la pièce de sa présence.

Une porte vient de s’ouvrir. Rien vu ni entendu. Elle danse. Sur le seuil un enfant : 6-7 ans tout au plus. Pffff… sitôt arrivé, sitôt reparti. Tiens ? Déjà de retour. Une rose rouge dans sa menotte. Mamina appelle-t-il doucement. Trop doucement. Elle est là, mais elle est à mille lieues de là. Il réitère, une fois, deux fois. Elle se retourne enfin. L’aperçoit. Dans ses yeux, une petite lumière qui avait disparu ces derniers mois. L’enfant lui tend la rose qu’elle pique gracieusement dans ses cheveux puis s’approche timidement. Deux jolies larmes dans les yeux de Mamina qui le prend dans ses bras et l’étreint avec tendresse. Sur son visage grave et un peu austère, un sourire enfin : celui de la renaissance.

 

 

6
Votre vote : Aucun(e) Moyenne : 6 (1 vote)

Commentaires

plume bernache
vénusté

 

 Un texte très évocateur. Visuel. auditif : "une pluie de notes". Ah le beau Luis....souvenir brûlant devine-t-on.

On danse avec Mamina qui a oublié son âge, légère malgré la "lourdeur de son âme". Magie de cette musique ensorceleuse très bien décrite.

Toute douce, la fin avec la venue de l'enfant à la rose. Un peintre ferait un beau tableau de cette scène.

 

Et puis je découvre le mot "vénusté"qui dit bien ce qu'il veut dire . Attention : ne pas changer le "n" en "t" !

luluberlu
Portrait de luluberlu
Je suis Fan Dingo de ce Fan

Je suis Fan Dingo de ce Fan Dango !

J'ai même entendu le clac clac des castagnettes pendant ta lecture !devillaugh

Vous devez vous connecter pour poster des commentaires