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D’un pas décidé, Hélène se hâte pour aller à sa répétition de violon. Elle est presque arrivée. En traversant le jardin public il lui semble entendre des sanglots venant du grand séquoia. Un arbre ça pleure ? Sans doute mais pas avec une voix si menue. Elle aperçoit alors un pan de tissu fleuri tressautant derrière l’énorme tronc brun. Elle s’approche et découvre une fillette échevelée hoquetant, le front niché au creux de ses deux bras repliés contre l’écorce rêche. Pourquoi tu pleures petite fille ?

 

L’enfant sursaute, s’arrête de pleurer, lui lance un regard mouillé et curieux, hésite quelques instants. C’est à cause de Nounouk… Sanglots à nouveau.

Nounouk ? Il t’a fait de la peine ?

Oh oui !

Comment ça ?

Il a disparu. M’a laissée toute seule. Parti si ça se trouve avec une autre copine.

Les larmes ruissellent de plus belle sur les joues luisantes et rebondies. Hélène s’accroupit près de la petite et lui essuie le visage avec son mouchoir. Il faut vraiment que tu me dises qui est ce Nounouk. Un enfant ? Un monsieur ?

La réponse fuse suivie d’un haussement d’épaules indigné. Mais non voyons : C’est Mon Nounouk à moi, mon nounours quoi !

Hélène ne peut s’empêcher de sourire. Ah bon, un ours en peluche, j’aime mieux ça ! C’est pas grave alors.

La fillette se renfrogne. Ses sourcils froncent, sa bouche se crispe et son regard vire à l’orage.

T’as rien compris. Mais Nounouk c’est mon ami le plus cher. Il sait tous mes secrets. On est ensemble depuis toujours. Il me console de tous mes chagrins. Il m’écoute, lui. Et c’est le seul qui me comprend. Alors…

Excuse-moi petite fille. J’ai été maladroite. Mais faisons connaissance. Je m’appelle Hélène. Et toi ?

Léa.

Quel âge as-tu Léa ? Laisse-moi deviner. Cinq ans ?

Meuh non ! Sept ans… Et il me manque déjà deux dents, e-ar – de, ajoute-t-elle en écartant sa lèvre avec son doigt pour confirmation visuelle.

Mais tu es toute seule dans ce parc ? Ta maman est par là ?

Oh ça risque pas. Ma maman elle est jamais là.

Qui t’accompagne alors, une nounou ?

Mais ça va pas ? Je suis plus un bébé. Et puis Papa est pas loin. Chut, écoute… tu entends la flûte ?

En effet des notes flûtées s’évadent par la fenêtre du premier étage de la Maison du Parc. Le visage de la fillette s’illumine.

C’est lui. Oups, un canard ! Là non c’est pas lui, c’est son élève. Houlà encore un autre couac ; elle a pas assez répété sa leçon à la maison celle-là. Pas beau, ça. Mmmm, ce soir Papa va pas être à toucher avec des pincettes…

Les yeux d’Hélène sourient : Ton papa c’est donc le prof de flûte de l’École de musique ?

Bah oui. De violon aussi. Pourquoi tu es toute rouge d’un seul coup ? Tu le connais ?

Hélène bafouille. Euh il fait chaud et elle a couru…

Léa repense soudain à son nounours perdu. Son menton frissonne. Et l’averse de chagrin reprend. Elle tortille ses longues mèches brunes devant son visage. Saule pleureur.

Impossible de l’abandonner dans cet état. Allons, on va le retrouver ton fugitif.

Colère de celle qui se sent incomprise. S’appelle Nounouk… et pas comme tu dis.

Dis-moi plutôt où et quand tu l’as vu pour la dernière fois ton NOUNOUK.

Il était là tout à l’heure. Quand on est arrivés dans le parc, Papa m’a dit de l’attendre là sur le banc au pied du grand arbre. C’est notre point de repère. L’arbre-sentinelle c’est son nom. On peut pas le rater c’est le plus grand. Je me suis assise, Nounouk à côté de moi. J’ai sorti ma chocolatine de mon sac – Papa m’en achète une chaque mercredi – et je me suis mise à lire mon « pomme d’api », le tout neuf arrivé ce matin. Avec mon crayon j’ai fait les jeux du labyrinthe mais ça me donnait le « tournicotis ». J’ai fermé un peu les yeux. Pas longtemps… Quand je les ai rouverts, Nounouk n’était plus là. J’ai regardé partout autour, sous le banc, derrière l’arbre, dans le massif de tulipes rouges, au bord du bassin… Je l’ai appelé. Rien !

Parce que tu pensais qu’il allait te répondre ?

Bé oui, quelquefois il me parle. Mais là, rien. Il s’est sauvé ou bien on me l’a volé. Il est si mignon… Désespoir à nouveau.

Hélène console la gamine, la prend dans ses bras. Tant pis elle sera en retard à sa séance de musique. Cette petite fille en pleurs lui rappelle sa propre enfance quand son père l’avait oubliée sur une aire d’autoroute et qu’elle s’était retrouvée toute seule à la tombée de la nuit dans ce lieu désert et glauque. Les minutes les plus longues de sa vie. Assez vite son père avait réalisé son oubli. Mortifié, il avait fait demi-tour dès la première possibilité sur l’autoroute. Il lui avait fait promettre de ne pas en parler à sa mère. Risque majeur de cataclysme. Mais dès le lendemain matin, c’est lui qui n’avait pas supporté son image de père indigne dans le miroir de la salle de bains. Il avait tout avoué. Maman avait beaucoup crié. Hélène n’avait rien fait de mal mais n’en menait pas large car elle se sentait au cœur du conflit et à cinq ans on n’aime pas ça. Alors, sans bruit elle s’était avancée jusqu’à la porte de la salle de bains et dans un moment d’accalmie, elle avait signalé d’une petite voix tremblotante : Maman, Papa, je suis là. Instantanément elle s’était retrouvée quasiment étouffée entre les poitrines et les quatre bras de ses parents. Elle a bien cru sentir pleuvoir sur son visage. Douces gouttes salées sucrées. Il suffit d’un rien pour que ce souvenir remonte et la bouleverse, il faudra bien qu’un jour elle en parle à son oncle le docteur Vaillant. Un bon psy paraît-il.

Perplexe, la petite Léa la regarde. Hélène s’ébroue et atterrit dans l’instant présent : Viens Léa, on va le chercher toutes les deux ce Nounouk.

Aïe ! aïe… qui c’est qui m’a lancé un caillou sur la tête ? Z’allez voir… retour à l’envoyeur ! hurle la gamine en avisant une bande de petits chenapans excités comme des cabris échappés qui ne l’entendent même pas.

Elle fait mine de ramasser le caillou. Qui n’en est pas un. Regarde Hélène, c’est une pomme de pin bizarre.

Oui c’est un cône, le fruit du séquoia.

Branle-bas dans les hauteurs de l’arbre. Les fruits du géant crépitent sur le gravier comme grêle sous l’orage. Sans s’en soucier, deux écureuils jouent à saute-branches.

Deux écureuils ? Vraiment ?

En prêtant l’oreille, si on a l’oreille absolue comme Hélène et que l’on est un peu entraîné aux dialectes non humains, on peut traduire leur conversation.

Le plus petit, un freluquet brun-roux, volubile, ponctuant chaque phrase d’amples arabesques de la queue :

J’ai passé trop de temps enfermé. Un bureau nauséabond. Mauvaises haleines, sueurs fétides aggravés par un soi-disant parfum d’ambiance. « Fraîcheur de Nature ». En plus, on m’avait posté sur le comptoir de la réception. « Un écureuil : Quel meilleur ambassadeur pour une banque populaire. Un vrai symbole de l’économie raisonnée n’est-ce pas ? » récitait le directeur à tout nouveau venu qui ne lui demandait rien.

Symbole… Symbole… est-ce que j’ai une tête de Symbole ? Il m’avait déniché dans un magasin d’accessoires pour jardins d’agrément. Rayon Déco Plastique. Plus vrai que nature. Tu parles ! La honte… Or, samedi dernier, jour de marché, une cliente passe à l’agence. Elle s’appuie contre mon comptoir, pose au sol son cabas débordant de légumes frais, de fruits appétissants sentant la verdure le végétal le vivant quoi. Juste au-dessous de moi. Ni une ni deux : sans trop réfléchir je me laisse tomber au milieu de ce petit paradis ambulant. Nous voilà partis. Et ô bonheur, nous passons par le jardin public. Ma bonne fée s’assoit sur le banc que tu connais, là en bas. Et c’est là qu’opère le miracle. De puissantes fragrances issues du grand arbre pénètrent jusqu’au tréfonds de mon être. Je sens une onde d’énergie m’envahir. Un bruit nouveau dans ma poitrine Tic-toc, tic-toc qui n’arrête plus. Du vent entre par mes narines. C’est frais, délicieux. Je vis. L’écorce monte en vrille et m’attire irrésistiblement vers les frondaisons. Un vortex de vie. Mes vilaines pattes de plastique deviennent membres poilus et agiles qui ne demandent qu’à grimper là-haut avec leurs petits crampons intégrés. Et voilà ! Tu sais tout sur mes origines. Alors tu comprends maintenant pourquoi je t’ai abordé. Quand je t’ai vu, affalé sur ce banc, la fillette endormie à côté de toi, j’ai eu envie de te faire profiter de mon expérience. D’ailleurs je n’ai pas eu besoin d’insister beaucoup pour que tu me suives là-haut. Je dois reconnaître que tu ne te débrouilles pas si mal que ça pour l’escalade. Même si ton corps est nettement plus trapu que le mien et que tu es totalement dépourvu de panache…

Trapu ? Dépourvu de panache ? Non mais dis-donc espèce de raton frimeur… Tu vas voir ce que je vais faire moi à ton fameux panache qui ressemble plutôt à un plumeau !

Grabuge dans les frondaisons. Il neige des poils bruns, il neige des poils roux…

Hey là-haut ! Arrêtez de vous disputer comme des êtres humains. Et toi Nounouk, je te croyais un ours bien léché. Allez, redescends tout de suite. Tu vois bien que tu fais pleurer ta petite Léa.

Le nom de la fillette prononcé par Hélène, stoppe net le sortilège. Un nounours en peluche glisse le long de l’écorce toboggan et atterrit exactement à l’endroit où la petite l’avait vu avant sa disparition.

Quant au transfuge symbole de la banque, est-il resté là-haut ? Nul ne le sait. Comment le reconnaître parmi la turbulente tribu de sciuridés qui règne en maître dans les branchages de ce jardin public ?

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Commentaires

plume bernache
il y a banque et Banque

 

Oui Garance, j'ai bien écrit "une" et "banque" "populaire" sans majuscule soucieuse de ne pas m'attirer les foudres de La Banque...devilChut ! pas de nom.  En fait je parlais de cette autre "Caisse" où l'on prônait "l'épargne" symbolisée par un mignon écureuil faisant provision de noisettes pour les mauvais jours à venir...La banque en question offrait un livret déjà approvisionné d'une petite somme (50F?) à chaque bébé qui naissait. En1967, mon bébé a reçu un tel cadeau et je crois qu'il y a entreposé un certain nombre de noisettes depuis.angel

 

Quant au nounours, compagnon qui a accompagné, écouté et aidé à grandir des générations d'enfants. Ton  évocation est émouvante. Continue à le chercher ce Bonzo et garde ton âme d'enfant...

J'en avais un également : Tintin. Que j'adorais. Fabriqué par ma mère. Taillé dans un épais lainage gris, très doux, recyclage d'un ancien manteau. On recyclait beaucoup à l'époque...

Garance
Moi, mon nounours s'appelait

Moi, mon nounours s'appelait Bonzo.

Il avait une pièce en métal blanc cousue sur le front (?).

Il était mon ami, mon confident.

Moi, petite fille unique, je lui parlais, et peut-être me répondait-il ?

Je l'ai perdu, je ne sais comment, sans doute au cours d'un déménagement.

Je l'ai longtemps cherché, en vain.

Je ne m'en suis jamais consolée à un point tel qu'encore aujourd'hui, lorsqu'on visite une brocante ou un vide grenier, je me surprends à le chercher...

L'histoire de ta petite Léa fait remonter des souvenirs.

 

J'aime beaucoup " son visage saule pleureur".

 

Mais voyons, voyons, depuis quand les sciuridés sont-ils le symbole de la Banque Populaire ???

( oui, je sais, je suis de mauvaise foi, tu as dit "le symbole D'UNE banque populaire" )

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