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Les règles : ICI

 

Depuis dix minutes, le pénitent, jacassant de tout son dentier, déversait sa litanie dans les oreilles du prêtre ; le petit volet ajouré derrière lequel il se tenait peinait à en filtrer le flot. Et toujours la même rengaine. Les gens n’attendaient qu’une chose : que vous leur renvoyiez l’image de ce qu’ils veulent que vous voyiez ; l’habit doit faire le moine, et peu importe ce qui se cache sous la robe.

plume bernache : ma phrase inspirée du n°29 de l'expo au chapitre : « Vanité tout nest que vanité ».

 

Et peu importe également que le confesseur fasse la sourde oreille.

La sourde oreille, c’était justement le cas du père Igor. Son oreille gauche était sourde et la droite ne valait guère mieux. C’était de naissance. Vu la pénurie de prêtres, l’évêché pratiquait la mutualisation des compétences. D’office le père Igor avait été affecté au service itinérant des confessions.

 À quoi bon s’astreindre à écouter la  rengaine  des péchés puisque quoi que puisse entendre l’officiant, sa mission se résumait à une prescription expiatoire de prières standard. Juste pour la deuxième moitié du pardon en quelque sorte vu que « Faute avouée est à demi pardonnée ».

Le dévoué confesseur sillonnait le diocèse dans sa bondissante deux- chevaux, s’arrêtant à horaire fixe dans chaque lieu de culte et à l’occasion, chez l’habitant. Il suffisait comme pour « blablacar », de commander par téléphone ou internet. Vivre avec son temps.

 

Comme il n’allait pas atteler un confessionnal derrière sa voiture, il disposait d’un petit accessoire fabriqué par un vieil artisan ébéniste de son village. Une sorte de masque fait de branches d’arbres joliment entrelacées que le pénitent maintenait à deux mains devant son visage. Objet d’aspect un peu primitif procurant un semblant d’ intimité. En outre, diffusant ses fragrances résineuses et balsamiques, il conférait à cette cérémonie minuscule un côté rituel voire mystique. Religieux assurément.

 

Igor était un modeste. « Qui suis-je moi pour juger mon semblable ?» pensait-il, à l’instar du pape François. Pauvre pêcheur moi-même, je ne me prends pas pour Dieu et ne me sens pas de légitimité pour évaluer le poids des péchés de mes frères. Sa prescription était minimale et immuable : « un pater et un ave » Si nécessaire le solde serait réclamé par le grand Saint-Pierre le jour du jugement dernier.

 

La légèreté de ses pénitences lui fit une publicité bien au-delà du diocèse.  Lili était une de ses vieilles fidèles. Depuis ses lointaines années d’école, elle avait gardé l’habitude de faire des stocks pénitenciers. Ce n’étaient plus des lignes de punition qu’elle engrangeait mais des pater et des ave qu’elle égrenait plus ou moins mentalement à chaque moment de vacuité. Libre ensuite de  fauter  tout son soûl quand l’occasion se présentait. Elle avait payé d’avance.

 

 

Garance

 

Et elle ne s’en privait pas.

Folle avoine dans son champ, elle accueillait parfois de majestueux bourdons qui voletaient dans les parages.

 

Elle était jolie Lili.

Elle avait gardé sa beauté d’adolescente comme si le temps n’avait fait que passer sans laisser de traces.

Fine, la peau dorée par un soleil bienveillant, de magnifiques yeux verts d’une profondeur et parfois d’un sérieux qui laissaient interrogatifs les gens qui la croisaient.

Le tout couronné d’une vaporeuse chevelure bouclée.

 

Personne ne savait vraiment d’où elle venait.

 

Les femmes du village tenaient leurs maris en laisse.

Ce n’est pas qu’elles ne leurs faisaient pas confiance, mais vous savez bien, l’homme est faible.

 

Le père Igor qui n’était pas né de la dernière pluie en avait vu d’autres et ces agitations paroissiales l’amusaient bien qu’il n’en laisse rien paraître.

Ainsi, à confesse, certaines de ses ouailles lui confiaient avoir, pour les hommes, des pensées impures (lorsqu’ils consentaient, poussés par leurs tendres épouses, à sortir de l’unique bistrot du village situé en face de l’église comme il se doit) et vengeresses pour les femmes (pardonnez-moi mon père mais c’est plus fort que moi).

 

Lili pour sa part ignorait ces remous et lorsque son stock de Pater et d’Ave s’amenuisait, elle reprenait le chemin de la confession.

Là, derrière le rideau tressé et odorant, elle obtenait le sésame bienfaisant pour reconstituer la nappe phréatique de son absolution, ignorant superbement les regards suspicieux cachés derrière les volets entrebâillés.

 

Et pourtant, s’ils savaient…

 

Luluberlu

 

La lumière montre l'ombre, et la vérité le mystère.

 

Plume bernache

 

Les regards acérés voyaient clair à travers les interstices des volets. Investis d’une mission de moralité villageoise. Faire la lumière pour écarter l’ombre maléfique du péché. Car celui-ci se partage et se propage tel un virus diabolique ; et là, pas de vaccin.

Les langues allaient bon train « La Lili, on la voit chaque soir sortir de chez le menuisier avec des ripes de bois plein les bouclettes… » révélait une source bien informée « Et les sandales poudrées de sciure, oui madame ! C’est la Vérité » renchérissait la voisine. Une troisième ajoutait gravement « Oui, et elle sort juste avant l’heure de l’Angélus ». Cultiver le mystère. Surtout s’il n’y en a pas. Suivaient des supputations échangées avec délectation comme des petits fours, le petit doigt levé sur l’anse de la tasse de thé. C’était leur passe-temps favori. Adeptes confirmées du « Théorème de la Voisine »* :

« Rien ne se perd

Rien de secret

Tout se transforme »

Lili, elle, n’en avait que faire. Le secret, c’était pas son truc. Les ragots, ça la faisait rire. Quant à la morale, depuis longtemps elle avait la sienne. Pour le reste, elle s’arrangeait avec sa conscience et avec la bénédiction du Père Igor très compréhensif. Ne lui avait-il pas lui-même appris cette maxime tirée de l’Écclésiaste ?

« Ne plus sapiam quam necesse » : « Ne sois pas plus sage que nécessaire ». Recommandation qui n’était pas tombée dans l’oreille d’une sourde.

 Aucun état d’âme. Houla, la vie est trop courte pour se la gâcher. D’ailleurs elle nous est offerte alors que nous n’avons rien demandé. Cadeau ! Un cadeau ne se refuse pas. Et nous nous devons de l’honorer à sa juste valeur et dans son entièreté. Sinon c’est une offense pour le Créateur. Simple règle de savoir-vivre. Alors bouder des plaisirs afférents à l’existence serait pécher, non ?

En ce qui concerne le passage quotidien à l’atelier de Marcel le menuisier, les commères étaient loin de se douter de ce qui s’y passait… Elles se contentaient d’y projeter leurs propres fantasmes. Genre téléréalité version 3D ou même 4. D’autant plus que le Marcel était bel homme et que  sa femme avait filé depuis belle lurette avec le fils du bistroquet.

Quant à l’énigme de ces visites assidues, elle sera dévoilée le jour de la Saint-Martin, mais chut, c’est un secret !

 

 

1*Théorème de Lavoisier (1743-1794) : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » Théorème repris et légèrement modifié par Michel C. (qui souhaite conserver l’anonymat)

2* « Ne sois pas plus sage que nécessaire » extrait de L’Écclésiaste, repris par Michel Montaigne qui l’a fait graver sur une des poutres de sa bibliothèque. Injonction que je vous conseille d’appliquer sans état d’âme !

 

Garance

 

Dans le village, l’été s’étirait comme un chat alangui.

 

Il flottait dans l’air comme un parfum de fruits mûrs.

 

Les pêches tardives, encore suspendues à leurs branches, gorgées de soleil et de sucre, étaient prêtes à donner le meilleur d’elles-mêmes.

Dans les vignes, les feuilles roussissaient et les raisins dorés à souhait, constellés de taches de rousseur comme les joues gonflées d’enfants malicieux, semblaient crier : c’est le moment, c’est maintenant !

 

Bref, les vendanges s’annonçaient et avec elles, la rentrée des classes approchait à grands pas.

 

Les enfants le savaient, le sentaient.

Il fallait absolument profiter au maximum de ces derniers jours de liberté !

« Ce goût dans la bouche, c’est celui des mûres quand s’annonçaient les journées les plus courtes… »*

Et ils rentraient chez eux, en fin de journée, les vêtements déchirés, tachés, les jambes et les bras griffés…

 

Leurs mères n’avaient plus le temps de glousser ni de cancaner si ce n’est de se lamenter de l’état de leurs chérubins et les morigéner.

 

Le père Igor, toujours au volant de sa deux-chevaux, parcourait la contrée pour y apporter sa bienveillance toujours renouvelée.

 

Lili abondait régulièrement son stock de pénitences et chaque jour qui passait l’émerveillait.

 

« Pour être heureux, il faut éliminer deux choses : la peur d’un mal futur et le souvenir d’un mal passé » disaient de concert Sénèque et Lili.

 

Et ainsi passait le temps dans ce village comme il y en a tant.

 

Pipistrelle, le facteur du village supportait mal cette chaleur écrasante de fin d’été.

Les gens, compréhensifs, lui offraient généreusement de frais réconforts anisés qui l’aidaient à terminer, ou pas, sa tournée, et, juché sur son vélo il avait parfois du mal à respecter la droite ligne de la route…

On le voyait dévaler les chemins, chemise au vent comme les ailes déployées de ces souris dites chauves.

 

Un jour, beau ou pas, Pipistrelle, suant à grosses gouttes, le visage rouge et luisant comme les pommes du verger du père Appelle, zigzagant à tomber de son vélo et vociférant des borborygmes incompréhensibles, surgit sur la place du village à une vitesse telle que même en  freinant à mort, il atterrit directement dans l’église et s’affala de tout son long aux pieds du père Igor.

 

« Pon mère, Pon mère, non, je veux dire dit-il de sa voix anisée, mon père, j’ai une lettre pour vous.

Elle vient du binistre de la grange !!! Non, du ministre de l’étrange !!! Non…

 

Le père Igor prit la précieuse missive, l’examina sous toutes ses coutures et alla s’isoler dans la sacristie…

 

 

*  « Ce goût dans la bouche… courtes », extrait de « Encres violettes » de Pierre Gonthier

Luluberlu

Elle le sait Lili : rien n’est meilleur que la sensation d’une main sur son corps. Surtout la main d’un autre quand elle semble avoir toujours été là. Non pas la main qui possède, la main qui prend, mais la main qui t’effleure dans tes rêves, la main de la toute première fois… Parfois, je ne sais plus. Je ne sais plus si c’est un être que j’aime ou si c’est la vie. Et ce goût dans la bouche… Alors, l’habit, le moine, les fragrances résineuses ou balsamiques, les « pater », les « ave », les stocks pénitenciers, la moralité villageoise… « Avant de conquérir d’autres mondes, cherchons un miroir », se disait-elle. Pas d’esprit vengeur, juste les ripes de bois dans ses bouclettes avec l’ange élu, Théo ; son voisin. Et les adeptes du « théorème de la voisine » de supputer : « Théo aime sa voisine ». Et elle de susurrer : « Ne plus sapiam quam necesse ». En y pensant, elle s’étire comme un chat alangui et se demande si les étoiles brillent pour que chacun, un jour, puisse trouver la sienne.

 

Plume bernache

Songeur, le père Igor était entré dans la sacristie en examinant l’enveloppe bistre avec perplexité. Mazette, Ministère de l’Étr… ange, c’est quoi encore ? La pièce étant aveugle, on n’y voyait pas plus clair que chez le loup. Il actionna l’interrupteur de faïence qui grinça des dents. Une ampoule nue bégaya sa piètre lueur. Sapristi ! Il y avait quelqu’un dans la sacristie ! Qui le fixait droit dans les yeux et qui lui ressemblait comme un frère.

Pipistrelle l’avait accompagné, curieux de voir sa réaction à la lecture de la missive. Lorsqu’il pénétra à son tour dans le réduit, Tabernacle !* Là, un autre facteur le fixait obliquement. Par force, car affligé d’un strabisme divergent, exactement comme lui.

Deux curés, deux facteurs ! Miracle ! La multiplication des pains, des poissons, d’accord. Routine. Mais les curés et les facteurs : grande première ! Va falloir rajouter des pages à la Bible.

Toujours avenant, le bon Père s’avança vers son double, les deux mains ouvertes devant lui. Bing, Cling, clang ! Ouille ! Fracas de verre cassé. Éclats d’ecclésiastique mêlés  à particules de préposé des PTT. Et, debout au milieu du désastre, deux hommes sidérés – à peine égratignés – contemplant leurs fragments de silhouette reflétés au sol dans les brisures d’un miroir. Dispersés “façon puzzle”. En pagaille. Ou si on préfère, kaléidoscope humain.

Dans un éclair de mémoire, revinrent à Igor les mots de Monseigneur l’Évêque lors de son sermon de Confirmation :

 

“Avant de juger votre prochain, regardez-vous dans un miroir.

   Explorez vos propres abîmes,

   vos labyrinthes de couloirs obscurs,

   vos portes secrètes…”*

 

Cette phrase avait soulevé des interrogations. Dans la soirée, le prêtre en avait discuté avec quelques paroissiens friands de dialectique : Lili, Théo et Marcel  le menuisier. Pour concrétiser les paroles épiscopales, avait alors germé l’idée de fixer un miroir dans le confessionnal. Circuit court. On hésitait. L’installerait-on dans la cellule obscure du confesseur ? Ou de part et d’autre, dans celles des pénitents agenouillés ? Où serait-ce le plus utile ?

Théo qui ne manquait pas de malice pencha pour la deuxième option, suggérant que les pénitentes en profiteraient pour repasser une couche de rouge à lèvres en attendant le glissement du petit volet de bois.

Lili avait haussé les épaules et modulé son “N’importe quoi !”

Le plus sérieusement du monde, du moins il essaya, Marcel avait argué que le prêtre aurait grand besoin d’examiner les tréfonds de sa propre âme avant de s’occuper de celle de ses paroissiens.

Le Père Igor qui n’avait pas la langue dans sa poche de soutane, et qui connaissait ses ouailles comme s’il les avait créées,  gronda :

— Prenez garde pauvres pécheurs : Oui je suis sourd comme un “toupi”, j’y vois comme une taupe, mais je comprends tout ! Et n’oubliez pas : Dieu vous regarde. Il vous attend.

 

Marcel, chargé techniquement de l’opération “Reflets de l’âme” avait entreposé la glace dans la sacristie la veille en venant comme chaque soir sonner l’angélus – son atelier jouxtait le presbytère. Il avait juste omis d’avertir le curé de la livraison.

 

Pour l’heure la question de l’installation ne se posait plus. À peine livré, miroir cassé. À dégager d’urgence.

Accourue sur les lieux de l’accident, Lili, douée d’un sens pratique à toute épreuve eut une idée lumineuse :

— Et si avec tous les morceaux on faisait un miroir aux alouettes ?

Puis avisant cette grande enveloppe un peu froissée marquée de quelques gouttelettes de sang, elle avait plongé au milieu du désastre pour la sauver du naufrage. Elle s’en saisit et lut Mi-nis-tè-re de-l’ être – Ange avec une grimace d’incompréhension. La confia à son destinataire.

 

Que pouvait-il bien y avoir dans cet étrange courrier ?

 

 

* “Tabernacle” : un juron emprunté à Laverdure son cousin québécois

*  «  l’homme est parti à la découverte d’autres mondes d’autres civilisations sans avoir entièrement exploré ses propres abîmes son labyrinthe de couloirs obscurs et de chambres secrètes, sans avoir percé le mystère des portes qu’il a lui-même condamnées (Solaris de Stanislas Lem)

concept repris par le pape François dans la ‘Méditation matinale du 20 juin 2016 : Devant le miroir’

 

Garance

 

 

À la vue de l’enveloppe bistre, Lili pâlit et sentit un courant d’air glacé descendre le long de sa colonne vertébrale.

Elle leva les yeux et son regard croisa celui du père Igor.

Ce dernier resta calme et lui fit signe  de garder son sang-froid.

 

Il s’empara de cette enveloppe et comme mû par une force irrésistible, il prit ses jambes à son cou et quitta la sacristie non sans avoir demandé à Marcel le menuisier de le suivre.

 

Ils sautèrent dans la deux-chevaux qui attendait sagement devant l’église.

Igor démarra en trombe et le vieux moteur, surpris dans son sommeil, émit un bruit étrange de ferraille grippée.

 

À la sortie du village, il s’engouffra dans un chemin creux qui les conduisit à une grande bastide d’un charme fou dont on devinait qu’elle avait abrité plusieurs générations d’une même famille.

 

À peine arrivés, ils virent Paponi, le maire du village, sortir précipitamment de la maison, faisant grand bruit après avoir claqué la porte.

Ils jaillirent de la deux-chevaux et coururent vers le maire.

Paponi, de son côté, tenait dans la main une enveloppe semblable à celle du père Igor.

 

  • Toi aussi tu l’as reçue ? dit-il au père Igor.

 

Tous trois s’assirent autour de la table en pierre, ancienne meule à grains installée sous le grand et majestueux tilleul.

Ils ouvrirent leurs enveloppes :

 

Ministère des Affaires étrangères.

 

Messieurs,

Nous avons l’honneur de vous informer que vos demandes conjointes d’asile politique puis de Nationalité française ont été accordées au bénéfice de Madame V.M. et de sa famille.

 

Cette décision fera l’objet d’une cérémonie officielle à la Préfecture le 20 novembre prochain.

Cérémonie à laquelle vous êtes cordialement invités.

Nous reprendrons prochainement contact avec vous pour l’organisation de cette journée.

 

Dans cette attente, veuillez agréer, Monsieur le Maire et Monsieur l’Abbé, l’expression de nos respectueuses salutations.

 

Pour le Ministre des Affaires étrangères,

 

Signature

 

 

Igor, Paponi et Marcel, émus aux larmes, se regardaient.

Ils ne pouvaient plus parler, ils ne pouvaient plus respirer, ils se regardaient, tétanisés.

 

Et puis, soudain, la joie éclata.

 

C’est ainsi que pris d’une folie soudaine, ils se mirent à danser autour de la table en chantant à tue-tête.

 

Pipistrelle, dont le coup de pédale n’avait d’égal que la curiosité, avait sauté sur son vélo en voyant Igor et Marcel partir en courant.

Arrivé à proximité de la maison du maire, ce qu’il vit le stupéfia.

Le père Igor, dont la soutane volait, dansait en tenant par la main Piponi et Marcel.

Tous trois chantaient une chanson que la mère de Brassens lui aurait interdit de produire ici !!!

 

Reprenant ses esprits, il enfourcha son vélo en criant à qui voulait l’entendre : «  Dieu du ciel, protégez-nous, ils sont devenus fous…’

 

Plume bernache

 

À Saint Martin des Broudisques la rumeur galopait en zigzag. De porte en soupirail, de balcon en fenêtre, d’un côté à l’autre de la rue.

‘Z’avez vu ? La Lili reste de plus en plus tard dans l’atelier. L’Angélus a sonné à presque huit heures hier soir. Que faisait le Marcel ?

Ah mais Voisine vous ne savez peut-être pas… maintenant ils font ça à trois.

Que voulez-vous dire ?

Je vous parle des choses pas catholiques qui se déroulent dans l’atelier de menuiserie.

Trois, vous dites ? Mais qui est le troisième ?

Ben Théo pardi ! Le gosse de la Fernande…

Hé bé il est bien précoce. Il a fait sa communion avec mon petit Pierrot y’a à peine deux ans ! Peuh, il a de qui tenir… »

Et patati et patata

point d’épine et point de croix

grosses ficelles et fil de soie

Ripes de bois dans les bouclettes

dans les galoches de Théo

et les moustaches du Marcel…

 

Cependant, d’autres sujets s’invitaient dans le flot des commérages.

Cette lettre reçue par les notables du village avait beaucoup fait jaser. C’était qui cette famille qui allait arriver ? Où allaient-ils loger ? D’où venaient-ils ? On n’en savait guère plus. Mais déjà fusaient des réponses préventives aux problèmes qui allaient immanquablement se poser.

« Je les aurais bien hébergés ces pauvres gens mais chez moi c’est bien trop petit.

Nous, c’est hors de question ; avec le pépé qui a déjà subi l’arrivée des Alsaciens en 40, il ne veut plus entendre parler d’étrangers.

Mais Carmen, les Alsaciens, ce n’est pas…

Tu as entendu l’accent du père Guebwiller ? Si ça c’est pas un accent étranger…

Mais toi ta mère s’appelait Manzanilla ? Un nom espagnol il me semble.

Ah c’est pas pareil…

Et notre maire Paponi, que tu admires tant, son père est italien. Et lui aussi.

Oh mais l’italien est un homme élégant qui chante tout le temps et qui sait faire les meilleures pizzas du monde. C’est bien connu.

Tu sais, je crois que ça, c’est un stéréotype.

Il a la stéréo ce type ? Mais non il chante sans rien. Juste sa voix !

Moi je vous dis que ces gens-là, ils ont probablement fini de bien faire dans leur pays. Et qui sait s’ils vont pas nous apporter des vilaines maladies ? Té, on devrait les loger chez le maire qui a une grande maison et après tout c’est bien lui qui les a fait venir non ? »

Pipistrelle était en grand émoi. Toutes ces réflexions ne lui plaisaient pas du tout. Vite, avertir le Père Igor. Lui, il secouera les consciences de ces paroissiens égoïstes. Un peu plus de bienveillance que diable !

Pendant ce temps le brave curé qui lui aussi avait eu vent de ces propos nauséabonds, était en train de mijoter son sermon du dimanche prochain. L’inspiration ne venait pas. Dans sa deux-chevaux il transpirait, les idées se bousculaient. L’air était embrasé. Sa tête allait éclater.

Là-bas au pied du coteau, « le petit bois de chênes verts sembla lui faire signe : Viens donc par ici Curé, pour composer ton discours, tu seras beaucoup mieux sous mes arbres… »*

Il s’arrêta à l’entrée de la Combe aux Demoiselles. En profita pour faire prendre l’air à son confessionnal portatif. À force de laisser passer des paroles peu reluisantes l’objet était devenu poisseux et malodorant. N’y avait-il pas risque de contagion des âmes ? Soigneusement, presque tendrement, le sage religieux immergea le précieux viatique dans le filet d’eau de source parmi la menthe et l’angélique. Trois petits péchés véniels coincés depuis Noël dans l’angle mort d’un croisillon partirent à vau-l’eau sans demander leur reste. Leur évasion faillit se terminer tragiquement dans le gosier d’une jeune grenouille avide de nouvelles saveurs. Mais la voix d’une ancêtre qui en avait vu d’autres coassa :  « N’y touche pas Rainette, car certains péchés sont mortels… ». Déçue mais prudente la gourmande se contenta d’un banal moucheron.

Avec tout ça le sermon n’avançait pas. Le prêtre qui avait d’autres grenouilles (de bénitier) à fouetter, posa son auguste séant sur la mousse, déboutonna les trois premiers crans de sa soutane, extirpa son calepin de la poche intérieure, délivra le mini-crayon de son anneau métallique, l’humecta de salive et il commença : Mes bien chers frères… Sa voix puissante l’avait devancé. Un pivert éclata de rire. Bloquant illico toute inspiration. Nouvelle bouffée de chaleur.

Relevant les pans de sa soutane, Igor ôta ses chaussures, trempa ses pieds échauffés dans l’eau glacée. Ah merci mon Dieu pour ce plaisir offert par la Sainte Mère Nature…

Murmure du ruisselet, parfum des violettes lui susurrant à l’oreille « Sens-tu comme nous sentons bon ? »* libérèrent son esprit et les mots se mirent à cascader aisément et sans retenue.

Fin de tournée pour Pipistrelle le facteur. Godillant sur la route, il frôla la deux-chevaux ecclésiastique bizarrement garée et béant de toutes ses issues. Inquiet, il pila brutalement et plongea avec sa bécane en plein milieu de ce tableau champêtre :

Près du ruisseau, le Père Igor très inspiré,

« débraillé comme un bohème »*

 un brin de menthe au coin des lèvres,

 faisait des vers.

 

*« Le sous-préfet aux champs » Alphonse Daudet.

 

 

 

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Commentaires

plume bernache
commères (et pourquoi pas compères?)

 

À l'instar de celles de la chanson de Brassens

Je parierais que derrière les volets mi-clos,

 

"Sans souci du qu'en dira-t-on,

Avec impudeur les commères

écoutaient avec attention

ces paroles honteuses et hardies

que rigoureusement sa mère

a défendu d'nommer ici."devil

 

plume bernache
  Puisque olala m'y invite,

 

Puisque olala m'y invite, je reprends donc le récit en attendant qu'elle puisse se joindre à nous, bientôt j'espère .

plume bernache
chat alangui

 

Quelle jolie phrase ! Parfaite image pour une fin d'été:

"L'été s'étirait comme un chat alangui"

 

Et je vois parfaitement l'arrivée de  Pipistrelle à la voix anisée et la langue qui fourche !laughlaughlaugh

Va falloir maintenant trouver le contenu de cette fameuse lettre du binistre de la grange euh...

 

Qui va s'y coller ?

luluberlu
Portrait de luluberlu
Merci pour l’excellence de

Merci pour l’excellence de ces états d’âme que je lili, et relis avec toujours autant de plaisir. Et donc « Ne plus sapiam quam necesse »

Garance
Les bourdons

Les bourdons sont des insectes robustes et trapus.

Mais, par définition, ce sont des insectes butineurs...

Lili ne serait-elle pas un peu désabusée pour les voir majestueux ?

Allez savoir...

plume bernache
présomptueux?

 

 Garance, j'aime bien l'image de "folle avoine dans son champ" qui colle parfaitement à notre Lili . Quant aux bourdons ne seraient-ils pas aussi un peu présomptueux ?angel

olala
Etats d'âmes

Inspiré, c'est certain. Esprit saint ou sein ? ça je ne sais ! Bravo en tout cas pour ce début prometteur ! Imagination et affabulation débridée, humour et délire en perspective !!! et Luluberlu piaffant de plaisir je présume !wink

luluberlu
Portrait de luluberlu
C'est ce que j'appelle un

C’est ce que j’appelle un début inspiré… par l’Esprit « sein »surprise, pour les hommes ; quant aux femmes « vengeresses », allez savoir.devil

plume bernache
Où cliquer?

 

J'aimerais retenir mon tour et continuer un peu ce texte prometteur, mais bernique, je ne trouve aucun endroit en fin du texte introductif réagissant à mon clic…

 

Alors voilà :

mon pseudo : plume bernache

ma phrase inspirée du n°29 de l'expo au chapitre : Vanité tout nest que vanité

"Et peu importe que le confesseur fasse la sourde oreille"

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