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Source d’inspiration à votre convenance ; le concerto en entier (13’42") ou l’andante : ICI         

    Depuis quand sautillait-elle sur le chemin crayeux qui menait jusqu’au petit bois derrière la grande maison de grand-mère ? Elle était libre comme l’air, comme un petit duvet perdu par le dernier oiseau qui passait là… Alors, c’était çà la vie ? Il suffisait d’ouvrir aussi grand qu’on pouvait les yeux, les oreilles, les poumons pour sentir ce flux d’on ne sait quoi vous dégouliner jusqu’au bout des doigts. Ce ruisselet de bonheur vous inonder jusqu’à ne plus être pour n’être que lui. 

   Là, était tout le mystère : quand on voulait exister de toutes ses forces, de tout son poids, tout devenait si lourd. Il suffisait, alors, que le bleu d’un ciel d’été épouse la terre dans le chant fou des oiseaux. Il suffisait du parfum d’une menthe écrasée ou de la caresse inattendue du soleil sur la peau pour que l’enchantement surgisse… On n’était plus tellement sûr d’être soi. On n’était plus que cette chose indicible que faute de mieux on appelle la Vie. La Vie, ce matin-là, sautillait donc sur un chemin heureux qui menait au petit bois. 

   Trois coquelicots s’étaient arrêté de discuter sur son passage, et les oiseaux, ivres de bonheur, accompagnaient comme ils pouvaient le rythme cadencé des petits pieds. 

   C’était le moderato du concerto italien en F major de Bach.  

   L’ami de sa grand-mère, ce pianiste aux longues mains si pâles, en avait rempli la maison. Cette musique, elle l’avait gardé dans sa tête, dans tout son petit corps. Plus tard, c’est sûr, elle aussi remplirait les murs de la grande maison de cette musique-là.  

   Plus tard… plus tard… et toute cette vie devant soi…  

 

   Soudain ce fut l’entrée de la forêt. L’ombre et le recueillement la surprirent. Elle s’était arrêtée un tant soit peu intimidée. Grand-mère avait bien dit que c’était une cathédrale où l’on pouvait prier. Le piano, lui aussi, s’était mis à prier… C’était l’andante du concerto.  

   Petite Aurore – car elle s’appelait Aurore – savait déjà que l’on peut prier sans formuler la moindre parole. Il y avait cette présence impalpable qui vous pénétrait jusqu’au plus profond de soi. Une atmosphère feutrée, enveloppante, mystérieuse et tellement attirante… Elle marchait sur du velours à pas comptés. Les arbres, ces grands piliers, la couronnaient de leur frondaison majestueuse. Les fougères s’étiraient pour s’écarter sur son passage. De menus froufrous çà et là… Une odeur d’humus et de feuillage écrasé… Quelque part le glouglou discret d’une source bénie, et toujours le rythme du cœur qui psalmodiait aux tempes… 

  Grand-mère avait raison, elle qui écrivait tant de jolies histoires. Grand-mère savait bien que c’est dans cette nature interdite aux humains qu’on existait vraiment.

   Une coulée de lumière filtra le long des grands fûts. Elle se souvint des couleurs traversant les vitraux dans l’église du village et ce fut l’extase… Ce fut l’éternité dans une seconde. 

 

   Au loin, un son de cloche. Elle fut reprise brutalement par la réalité. C’est vrai, grand-mère devait attendre pour le repas. Elle emballa rapidement son bonheur tout au fond de soi et repartit dans une course folle. Le piano aussi la suivait vers la grande maison de son allegro vivace. Les petits cailloux giclaient sous ses pieds en même temps que des gerbes de sauterelles. Les herbes du chemin riaient de toute cette bousculade et les trois coquelicots furent de nouveau surpris dans leur conversation mais n’eurent guère le temps de comprendre ce qui leur arrivait. 

   Peu importe le clin d’œil des pâquerettes, le chant du merle ou de l’alouette, le friselis du vent dans les cheveux. L’essentiel était invisible, bien à l’abri et vif en elle. Elle ramenait son trésor… 

   Désormais elle ne rentrerait plus jamais seule.  

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
un trésor

 

 

J’aime bien le parallèle entre la forêt et la cathédrale,

le piano qui prie  en égrenant l’andante, la fraîcheur de la petite Aurore en harmonie totale dans la forêt mystérieuse et accueillante, aussi vivace que l’allegro dans sa course parmi les « gerbes de sauterelles ».

L’idée de la musique gardée dans sa tête et son tout petit corps…Un trésor en effet.

 

 Est-ce une fable poétique, une allégorie des âges de la vie, de la poésie philosophique ou tout cela à la fois, qu’importe ! Un délicieux moment de lecture.

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