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Épisode 1

Le soleil jouait avec la rivière, la parant de flammèches liquides pareilles à des phalènes iridescentes qu’aussitôt le courant bredouillant éteignait.

– Elle est bordélique. Tout comme le sont les émotions. Création, destruction.

En prononçant ces mots, il éprouva un léger vertige, eut le sentiment de perdre pied.

— C’est comme si tu avais mis des sourires dans une de tes peintures. Ici aussitôt éteints.

— Tous les actes de création ont le même point de départ. Et tout acte de création est d’abord un acte de destruction. La rivière ne le sait pas ; et peu d’humains en ont conscience.

— De toute façon, elle finit en mer. Ça aussi, elle l’ignore. Imagine : une mer froide, profonde, infinie ; c’est elle son univers. Mais aussi vaste et profonde soit-elle, sur le sable, au fond, elle contribue à bâtir des univers.

— Quand le soleil peint la rivière avec ses sentiments, c’est… cosmique.

— Hors normes tu veux dire ?

— Oui, en quelque sorte. Avec lui, l’illimité entre dans notre poitrine.

Plus loin, par delà la rivière, le terrain s’enfonçait. On aboutissait à une ravine où se terraient le brouillard et la brume. Au fond, le lit d’un torrent que le soleil calcinait. L’eau vive y ruisselait. Des lits de fougères s’ouvraient partout. Les goules végétales y abondaient.

Une bouffée d’air entra dans ses poumons, les gonfla. Il exhala comme une plainte, longue, douloureuse.

— Qu’as-tu ?

— La ravine… J’ai pensé un moment que quelque chose allait sortir de cet accroc dans le sol.

— C’est vrai, elle a un côté sinistre. N’importe quoi pourrait jaillir de cette brume.

— Une collision ?

— Entre ?

— La rivière et le torrent. De toute façon, on n’aura pas la réponse. Ni le torrent ni la rivière ne sont en mesure de nous la donner. De la spéculation, juste de la spéculation… cosmique.

— Je devrai y poser mon chevalet.

— Oui sans doute… C’est incitatif. Juste pour changer de direction.

— Comme un carrefour ?

— Oui, un carrefour. Pour ébranler tes certitudes.

— Mes certitudes ?

— Oui… tu es un peintre de certitudes, conventionnel.

— Merci.

— Ne le prends pas mal. Ton éducation et ton cursus aux beaux arts. Alfred De Vigny a écrit : « L’Académie a un grand malheur, c’est d’être la seule corporation un peu durable qui n’ait jamais cessé d’être ridicule. »(1)

— Juste bonne à décerner des prix de vertu. Comme le prix autrefois décerné à une jeune fille irréprochable.

— En quelque sorte.

— Et tu suggères ?

— Essaie la mystique cosmique. Change de palette. Explose. Travaille la fugacité, l’instable, les collisions. Comme le soleil avec la rivière ou la rivière et le torrent. Joue avec la matière, les rayonnements, les interactions ; écorche la terre pour peindre ses muscles et ses veines. Fais comme les marins face au vent : laisse-toi atteindre par les embruns.

— Regarde ! la rivière !

— Oui, on dirait qu’elle s’est changée en pierre. Le soleil a cessé de jouer avec elle.

Ses yeux scintillaient, non de peur, mais d’émerveillement.

— Curieux. Pourtant, il est toujours là.

— Oui. Un jeu en somme. Juste un jeu. Mystique cosmique. Laisse tomber le rationnel. L’alpha et l’oméga, c’est Dieu qui joue. « Ego sum Alpha et Omega, principium et finis, dicit Dominus Deus, qui est et qui erat et qui venturus est Omnipotens. »(2)

— Et moi qui te pensais athée.

— Mais je le suis. Tu en doutes ?

— Parfois.

Silence. C’était une heure pastel. Dans la clarté du couchant, l’horizon prenait de douces teintes de rose et bleu. Ils s’assirent pour attendre la suite de la représentation, laisser les émotions déferler sur eux, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un fleuve sombre et une lueur rose dans le ciel.

(1) A. de Vigny, Le Journal d’un poète
(2) Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin, dit le Seigneur Dieu qui est, qui était et qui est à venir.

Épisode 2

Son bras, décrivant un arc de cercle, embrassa les arbres, les rochers, les falaises, le grand dôme du ciel et la rivière assombrie.

— Ton problème, c’est que tes tableaux ont tous une date de péremption, comme toi… dans la tête. Au début, tu t’en es bien sorti, puis tu as fini par manquer d’idées. Tes créations meurent. Elles ne nourrissent plus personne, et toi moins que tout autre.

— C’est dur ce que tu dis. Si nous n’étions amis, je pourrais le prendre mal… Mais je sais que tu es sincère… et au fond, tu as raison.

— Tes seules positions de repli : imagination et inspiration. La tête et le cœur. Il te faut aller de l’une à l’autre sans passer trop de temps sur la première. Tu as peur ?

— Angoissé seulement… Non. Pour être tout à fait honnête, oui. Avec le désir de me replier sur mes heures de gloire. Faut-il que je recommence ?

— Noli timere… La célébrité n’est jamais que la somme de tous les malentendus qui se forment autour d’un nom. Pas recommencer… commencer. Pour trouver une chose qu’en peinture tu n’as jamais mise.

— Quoi ?

– Ton cœur. Il te faut peindre d’une manière cosmique, en harmonie avec l’univers, métamorphique. L’invisible dans le visible. Bachelard était un rêveur de mots, devient un rêveur de tons : dispersion, décomposition, recomposition de la lumière… imagination, poésie… Une peinture joyeuse d’où se dégage la puissance du rêve. Tu te souviens de la théorie des couleurs ?

—  Oui. La base.

 — Oublie les règles ! Fie-toi à ta perception. Scrute, sculpte. Soit un peintre métaphorique (1). Aujourd’hui, tu peins en boucle… Le mouvement n’est pas une forme de progression. Pourtant, tu as le talent et l’intelligence. Mais peindre avec la tête ne suffit pas. Il y a longtemps que je te suis, et je peux te dire une chose : bien que les sujets soient différents, quand on a vu un de tes tableaux, on les a tous vus…

(1) Vladimir Kush ou l’Art Métaphorique !  ICI

 

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
rebondir

 

 Comment va-t-il rebondir ce peintre après ces réflexions très dures de son amie ? Pourvu qu’il ne perde pas sa confiance en lui  et son goût de peindre … Ne serait-elle un peu jalouse de son talent ?

 D’autre part peut-on effacer le passé ? Repartir à zéro est une illusion. On se nourrit des expériences passées, fussent-elles des erreurs. Surtout si elles le sont… Ce n’est pas parce qu’on tourne une page que l’on efface les précédentes. Alors qu'y aura-t-il sur cette nouvelle page ?

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
s'égarer

J’ai cru d’abord que c’était un bel échange très poétique entre le soleil et la rivière, personnifiés. Puisqu’ils ont des émotions, des sentiments « le soleil jouait avec la rivière……des phalènes iridescentes (ici féminin ? quelquefois masculin) le courant bredouillant…  le soleil a peint la rivière avec ses sentiments »

 

Puis j’ai pensé qu’il s’agissait de deux amis peintres  échangeant leurs idées sur les différents styles de peinture et sur les « mérites » de l’Académie !

Finalement…ne serait-ce pas un message codé de l’auteur – cosmique peut-être ? – pour une proposition d’écriture ? Surtout cette injonction, incitant le peintre trop conventionnel et académique à quitter sa « zone de confort » :

« Change de palette, explose, travaille la fugacité, l’instable, les collisions, explose…joue avec la matière les rayonnements, les interactions ; écorche la terre pour prendre ses muscles et ses veines (j’adore !)……laisse-toi atteindre par les embruns. »

Cela me semble tout à fait transposable au domaine de l’écriture. Et en particulier en poésie. Je m’égare sans doute, mais de temps en temps c’est bien de s’égarer, on découvre.

 

cfer
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Inscrit depuis : 19/11/2014
De la mystique cosmique

Afin d'éviter la paraphrase je préfère me taire. Reformuler le texte ne servirait qu'à l'appauvrir.

Seulement lire, seulement ressentir.

Moissonnons: 

- les goules végétales

- la ravine...cet accroc dans le sol

- écorche la terre pour peindre ses muscles et ses veines

- une heure pastel

- tout acte de création est un acte de destruction... OK pour le Big Bang mais quid des peintres copistes!

Petite réserve par rapport à la définition d'Alfred; en ce qui me concerne, je suis toujours rassurée de savoir qu'un peintre d'art abstrait a d'abord eu une formation académique ( cf: Picasso à l'école des Beaux arts de Barcelone...de Madrid...)

Je reste fouaillée par " la mystique cosmique" et j'attends avec impatience la suite pour savoir si le peintre sera capable de s'élever jusqu'à la logique de l'Absurde!

 

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