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Épisode 1

 

« Elle paraissait déguisée pour ne ressembler à personne, ce qui au contraire la faisait remarquer au milieu d’anonymes qui avaient multiplié leurs efforts pour ressembler à quelqu’un ». Elle sourit en lisant ce paragraphe de Marc Dugain, ferma son livre puis décrocha son vieil imper gris de la patère derrière la porte, l’enfila et sauta sur son solex. Juste le temps d’arriver à l’heure à la cérémonie.

Elle s’agenouilla deux rangs derrière Gérard. Elle avait immédiatement repéré la cascade de paille en cavale de sa chevelure. Sachant que celui-ci souffrait d’une arthrose cervicale sévère, il n’y avait aucun risque qu’il se retournât. Non qu’elle redoutât de croiser son regard, mais céans, elle avait besoin d’anonymat de recueillement et de sérieux. Or les mimiques permanentes de cet énergumène n’incitaient en rien à une quelconque sérénité. Celui-ci n’avait jamais pu s’empêcher de singer l’attitude la physionomie ou bien l’accent de la personne la plus respectable de l’assemblée où l’on se trouvait. Longtemps ses cibles préférées avaient été les professeurs pendant les cours ; ou le curé au catéchisme – voire pire, pendant les offices – ou encore le docteur lors d’une consultation, même susceptible d’être angoissante. Au contraire, cela l’inspirait doublement. Ce qui en fin de compte avait un effet apaisant sur son entourage. Plus qu’une propension à la dérision, ce comportement était chez lui une philosophie de vie. Il considérait celle-ci comme une vaste comédie. Dont, avec un soupçon de cynisme, il incarnait un personnage.

Madeleine n’écoutait pas vraiment les paroles du prêtre, tout juste un fond sonore comparable au bourdonnement des mouches ou au ronronnement de la tondeuse à gazon. Elle était perdue dans ses pensées et ses souvenirs. Le vieux Marcel que l’on encensait aujourd’hui pour la première fois de… on ne pouvait pas dire de sa vie puisque justement il l’avait perdue et c’est d’ailleurs pour cela que tout le village était réuni dans cette petite église. Pour ses obsèques.

C’était le facteur, personnage important puisqu’en ces temps où les courriels n’existaient pas et le téléphone n’ayant pas encore colonisé tous les foyers, c’est lui qui apportait les nouvelles, bonnes ou mauvaises. Depuis presque trente ans, il était donc en quelque sorte « Le porteur de destins * ». Titre dont le brave homme était tout à fait digne : fallait le voir arc-bouté sur les pédales, suant soufflant dans la montée à la sortie du village, puis dévalant à tombeau ouvert le chemin en pente menant à la ferme des Grabier pour délivrer enfin l’enveloppe ourlée de bleu blanc rouge venant d’Algérie d’où le fils rappelé du contingent n’avait pas donné signe de vie depuis près d’un mois.

Par tous les temps, il sillonnait à vélo les routes cahoteuses de la contrée, apostrophé par des « Vas-y Bartali, Bravo Bobet, Allez Geminiani, Prime prime à l’arrivée… ». Consacrant toute son ardeur à sa mission, il feignait de ne pas entendre. S’arrêtant à chaque maison où l’on ne manquait pas de le réconforter – réconfort ou damnation – avec un petit coup de vin blanc qu’il ne refusait jamais. Fatalement la fin de la tournée était très sinueuse, même sur la route parfaitement droite et parfois, vélo bonhomme et sacoche à courrier finissaient leur tournée dans le fossé. Ce genre de déboires – si l’on peut dire – amusait tout le monde sauf l’Administration des PTT et probablement aussi sa femme et ses gosses. Mais on évitait d’y penser. C’était ainsi.

Le curé s’était arrêté de parler. Frémissement de l’assistance, bruissement de pièces de monnaie extirpées des poches et des sacs annonçaient un épisode rituel attendu.

Le regard de Madeleine fut soudain attiré vers le dos de Gérard qui s’était mis en mouvement. Petits tressautements d’épaules, houle de la paille capillaire, suivis de pauses plus ou moins longues… Un fou rire. Oh non, là il exagérait. Ce n’était pas l’endroit pour faire le pitre et amuser la galerie. Tout à l’heure à la sortie elle lui dirait le fond de sa pensée.

La coutume voulait que l’on rendît hommage au défunt en défilant autour du cercueil exposé dans l’allée centrale, au son d’une musique lénifiante, mais grésillante issue d’un appareil indéniablement fatigué. Madeleine s’inséra dans la file montante, avançant à petits pas glissés, embrumée par les lourds effluves de lys et de l’encens généreusement dispersé par un enfant de chœur alerte. Elle fit le tour du cercueil devant lequel elle s’inclina, échangea avec la famille endeuillée un regard empathique.

Au retour elle croisa Gérard. Découvrit alors son visage dévasté de larmes. Pour la première fois elle voyait le joyeux drille pleurer. Il se glissa à côté d’elle et entre deux sanglots chuchota à son oreille : je me suis tant moqué… Après un silence il ajouta : je l’aimais tellement, si tu savais ! Et devant l’assemblée médusée, il laissa se déverser chagrin et culpabilité contre l’épaule de Madeleine, un peu embarrassée.

En sortant de l’édifice, sans autre explication, Gérard s’éclipsa.

 

*«  Le porteur de destins » de Gilbert Bordes

 

Épisode 2

 

 Le lendemain, en allant prendre son travail à la boulangerie-épicerie du village, Madeleine passa devant le cimetière. Tiens, le portail entr’ouvert, ce n’était pas habituel, chacun veillant à bien le refermer, non pour éviter des escapades des résidents bien sûr, mais plutôt pour empêcher des intrusions. De chiens errants, chats lubriques, renards potentiellement enragés, ou, Dieu nous en garde, sangliers fouisseurs… Sans parler de quelque tagueur irrespectueux. De mémoire d’homme, ou de femme — car alors ça se saurait — rien de tel n’était jamais arrivé ici. Mais on ne sait jamais. Avec tout ce qu’on lisait dans les journaux…

  N’écoutant que son bon cœur, la jeune femme descendit de solex, le cala sur la béquille incertaine et s’avança vers l’entrée du lieu.

  Sur une tombe à peine refermée, rien n’est plus triste qu’une couronne de fleurs éclatantes hier et lamentablement défraîchies aujourd’hui. Que serait-ce demain ? Bien piètre signal pour les nouveaux arrivants installés ici pour un sacré bout de temps. On sait bien que les regrets sont éternels mais pas les fleurs coupées. Quoi qu’il en soit, un petit coup d’arrosage prolongerait la vie de celles-ci et ce faisant, ajouterait un supplément de pensées bienveillantes envers le pauvre facteur. Encore un petit coup de vie post mortem, Marcel ?

  Munie du petit arrosoir laissé à disposition près du robinet de l’entrée, elle se dirigea vers la pierre tombale du défunt. Ça alors ! Une brassée de bleuets marguerites et coquelicots palpitait dans un rustique pot d’argile encore humide sur lequel une main malhabile avait gravé ces mots :

« Marcel Migondis été un tipe bien »

  Le brave homme avait enfin retrouvé sa véritable identité, perdue le jour même où un petit plaisantin l’avait affublé du surnom « Salmigondis » relayé par toute la horde des moqueurs et galéjeurs de la contrée ; particulièrement féconde de cette sorte d’olibrius.

Madeleine avait bien cru reconnaître l’écriture et l’orthographe de son ami Gérard. Ce long cheveu paille englué dans la glaise vint confirmer sa conviction.

" Il n'est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être" !*

 

* Georges Eliot

 

Épisode 3

  

  Madeleine refermait soigneusement le portail lorsque le vent d’ouest lui souffla brutalement huit coups de cloche. Oh Boudiou ! je vais encore être en retard, et c’est jour de tournée ! La Pierrotte va me chanter Manon… Elle courut vers son solex et zut, il était couché par terre - cette fichue béquille avait encore foiré - et pour finir la sauce, une grande flaque puant l’essence ruisselait sournoisement dans l’herbe. Le réservoir mal bouché avait lâché tout son jus. Plus de carburant, plus de moteur ! Bien sûr elle pourrait pédaler mais ce solex pesait des tonnes et la côte était rude pour arriver au village. Ses maigres mollets de poulette n’allaient pas assurer… Elle en était là de son constat catastrophique quand vroum houm houm houm… un bolide fonçait vers elle. Par hasard, le tacot « tarabriscolé » de Gérard croisait dans les parages. Une deux-chevaux décapotée. Pas décapotable, non. Décapotée. À vie. L’ancienne toile s’étant envolée un soir de tempête, Gérard avait décrété qu’il n’allait pas se décarcasser à en monter une nouvelle ; de toute manière ça servait à rien puisque on roulait bien à moto ou en scooter sans un toit sur la tête et qu’on s’en portait pas plus mal. Mieux : Le grand air vous préserve de l’endormissement au volant, source d’une mort certaine, alors… Que répondre à des arguments d’une telle puissance ?

  Bref, aujourd’hui Madeleine n’allait pas faire la difficile. Quand le garçon l’avait embarquée dans son « carrosse » elle n’avait pas dit non. Quant au solex, qu’elle se tracasse pas pour ça, il allait s’en occuper. Tu sais bien que j’adore mettre les mains dans le cambouis avait-il ajouté pour couper court à toute réticence. Elle lui aurait sauté au cou. D’ailleurs elle l’a fait ! Ce Gégé quand même, le cœur sur la main… pleine de cambouis mais qu’importe !

La Pierrotte l’attendait sur le seuil de la boutique, poitrine arrogante, poings sur les hanches.

— Dis donc ma cocotte, commença-t-elle, tapotant de l’index sa montre-bracelet. C’est quoi ton excuse ce matin ? Le pépé avait oublié de remonter la pendule ? Les vaches s’étaient échappées dans la luzerne du père Grognasse ? Ou plutôt ton galant t’a retenu trop longtemps ?

— Non Pierrotte, c’est à cause de Salmigon…

— Mais tu me prends pour une falourde ? Depuis hier ce pauvre Marcel est enfin tranquille, en train de manger les pissenlits par la racine et tu l’accuses de te mettre en retard ?

— Mais non, j’ai…

— Tu m’expliqueras plus tard.

Dans le placard, la patronne avait décroché la blouse blanche de la retardataire et la lui agitait frénétiquement devant le nez. Va aider le Pierrot dans le fournil. Depuis une heure il se met la rate au court-bouillon pour ranger les miches dans la fourgonnette - tout seul avec son lumbago -. Il devrait déjà être parti pour la tournée. Moi je peux pas laisser le magasin tu le sais bien. Allez reste pas là plantée comme la statue de sainte Nitouche.

Sur ce, la patronne tourna les talons et tout en marmonnant s’affaira dans la boutique, suivant une chorégraphie quotidienne. Elle évoluait entre le baril de sardines odorantes dont elle chassait les mouches à vigoureux coups de torchon, la bonbonne d’huile dont elle contrôlait l’étanchéité toute relative du petit robinet distributeur, les sacs de lentilles ou de gesses pour vérifier la présence de la petite pelle en bois. Enfin, moment frivole à la rencontre des convoitises enfantines, accompli avec un sourire sucré, elle réaligna méticuleusement les bocaux de bonbons multicolores sur l’étagère basse près du comptoir. Puis elle exécuta un pas léger en arrière, et en écartant gracieusement ses doigts relevés aux ongles aussi rouges que les berlingots à la framboise, elle inclina la tête sur le côté et lâcha un « Ah ! » de satisfaction.

Ting tang Ting tang ! Premier client ! annonça la clochette de la porte. La Pierrotte rajusta la ceinture de sa blouse, bomba le torse et déploya son sourire carminé. Prête !

 

Épisode 4

 

Un grand pied nu pointure quarante-cinq débordant d’un « Knepp » marron fit irruption dans l’épicerie suivi de son jumeau. Ébouriffé au courant d’air déplacé par la longue robe noire virevoltante, César grogna et montra ses dents à l’intrus qui venait d’interrompre sa première sieste matinale.

 

— Hé bé mon chien ! le morigéna l’épicière, comment tu accueilles monsieur le Curé ! C’est depuis qu’il t’a bouté hors de son église le jour des premières communions ? Toi, juste entré chercher un peu de fraîcheur ?

L’ecclésiastique monta sur ses grands chevaux :

— Hé madame Pierrotte comment savez-vous cela, vous qu’on ne voit jamais à la messe ?

— Je sais tout monsieur le Curé, qu’est-ce que vous croyez. Mais pourquoi avez-vous chassé cette pauvre bête ? Mon César, c’est probablement le plus chrétien des fidèles de votre église.

— Là vous blasphémez madame Pierrotte !

— Mais non l’Abbé. Mon toutou n’est-il pas une créature de Dieu ? Et il respecte les commandements mieux que n’importe qui. L’avez-vous entendu honorer plusieurs Dieux, dire du mal de son prochain, manquer de respect à son père – ça risque pas, il le connaît pas – convoiter le bien d’autrui, sauf peut-être un os par-ci par-là…

— Ça suffit ! Vous voulez vraiment savoir pourquoi j’ai dû chasser votre cléb… euh… César ? Dès que l’harmonium me donne le « la » pour entonner le « Credo », votre bougre d’animal se met à hurler un mi bémol ! Forcément j’entonne toujours sur une mauvaise note et malgré les efforts de Melle Lebonbec pour me rattraper, c’est la catastrophe !!! Et j’entends les filles de la chorale qui pouffent de rire… Comme vous en ce moment d’ailleurs. Après, tout le monde dit que je chante comme une vieille padèle ou une casserole.

— Allez monsieur le Curé, vous mettez pas en colère… certaines casseroles, surtout celles en cuivre, ont un très joli son. Quant à mon chien, soyez tranquille, on va s’en occuper.

— Oh vous n’allez quand même pas…

— Mais si mais si ! Je vais demander à Melle Lebonbec de lui donner des cours de musique. Bientôt c’est lui qui vous donnera le « la », vous pourrez même chanter votre Credo en duo avec lui.

Le prêtre et l’épicière éclatèrent de rire ensemble, ce qui dérangea l’intéressé encore une fois, alors qu’il venait juste de se rendormir. Pierrotte essuya ses larmes de rire avec un grand mouchoir à carreaux, se moucha bruyamment. Reprit son sérieux :

— Finalement monsieur le Curé, quel bon vent vous amène ici aujourd’hui ? Ce n’est pas jour de messe et ne me dites pas qu’il y a encore un enterrement, je finirais par croire que vous portez la poisse à vos paroissiens !

Les yeux au ciel, le prêtre se signa trois fois. Jésus Marie Joseph !

— Ah, Pierrotte… Pierrotte ! Ni messe ni enterrement en vue ; pas de mariage non plus (Hé bé… on est au mois de mai…*). Aujourd’hui jeudi c’est juste catéchisme. Et j’aurais besoin de fourniture.

L’épicière écarquilla ses yeux pourtant déjà bien ouverts.

— Du vin de messe peut-être ? Vous voulez changer de cru ?

— Grand Dieu non ! s’écria l’homme d’église. Le Denis Pechbrun m’en fournit un tellement bon…

Puis, de ses deux mains masquant à demi sa bouche, il poursuivit à voix basse :

— Je le soupçonne de vouloir m’entraîner dans le péché d’intempérance et je dois confesser que parfois…

— Oui je vous comprends l’Abbé, son monbazillac c’est « le petit Jésus en culotte de velours ».

Quelques instants de flottement dans l’esprit du père Cévérant puis brusquement, atterrissage en douceur :

— Non madame Pierrotte, il ne s’agit pas de cela ! Il se rapprocha et glissa sa question dans l’oreille de l’épicière. Qui sursauta et s’écarta de l’ecclésiastique comme si elle craignait quelque contagion.

— Miladiou monsieur le Curé mais c’est plus grave que je pensais… Vous êtes complètement cabiroulé… Ou est-ce le malin qui vous titille… Révolutionner les rites liturgiques ? Des caramels mous ? Pour vous ou pour les fidèles ?

— Grand Dieu non ! Ni l’un ni l’autre. Pour les enfants de chœur. Figurez-vous que ces petits chenapans me pillent les hosties. Et quand j’ouvre la sainte boîte, je trouve deux ou trois rescapées tout au fond alors que j’avais fait le plein le dimanche précédent. Rendez-vous compte de ma situation.

— Mais comment savez-vous que ce sont ces pauvres pitchounets vos voleurs ?

— Qui voulez-vous… et puis j’ai quelques preuves. Ces miettes blanches collées sur leurs aubes rouges. Surtout, mais ne le répétez pas Pierrotte hein ? Surtout celle du petit Lulu (un drôle bien « escarabillé » celui-là, té ! c’est moi qui vous le dis…) Et puis je les entends ricaner et je vois leurs airs conspirateurs au moment de la communion.

— Faites excuse monsieur le Curé, je sais bien que les voies du Seigneur sont impénétrables, mais là je ne comprends pas bien. Ces petits sacripants vous volent et vous les récompensez ?

— Oui, je reconnais que du point de vue moral et éducatif, c’est limite. Mais avec une bonne confession… Le Bon Dieu comprendra. Et puis voyez-vous la fin justifie les moyens. La faim aussi. Si ces petits voyous sont rassasiés avec vos caramels, ils n’auront plus du tout envie de chiper mes hosties !

— Ah ça, je les comprends. Le goût n’est pas le même, du moins je le suppose… On va s’en assurer. Tenez, goûtez monsieur le Curé. Dans le bocal de caramels mous, l’épicière piocha une poignée de bonbons qu’elle tendit à l’abbé et enfourna elle-même une bonne bouchée.

—  -on , om-ien -e -ous en -ets »?(Bon, combien je vous en mets ?) demanda-t-elle la bouche toute empéguée.

Sans attendre la réponse, elle emplit une poche en papier kraft grand format qu’elle tendit au père Cévérant. Celui-ci se contorsionna pour piocher quelque monnaie au fin fond de ses poches de soutane, mais la Pierrotte l’interrompit : Ttt Ttt Ttt… Cadeau de César, pour le dérangement !

Un parfum caramélisé plana entre les deux êtres. Communion d’œcuménique gourmandise. Le chien bâilla, s’étira et vint réclamer sa part en remuant la queue.

 

 

* mois de mai, mois de Marie, consacré à la vierge  

et « mariages de mai ne fleurissent jamais »

Exemple : mariage de Louis XVI et Marie-Antoinette…

 

 

Épisode 5

 

— Jojo ?

Calme plat…

— Jojo ? Viens là, j’ai besoin de toi !

Le visage pâle de Pierrot le boulanger coiffé de son bonnet enfariné s’inscrivit dans l’entrebâillement de la porte de communication entre boulangerie et épicerie.

— Il est pas là Jojo ?

— Non, je le croyais avec toi, s’étonna sa femme, il ne t’a pas accompagné en tournée ?

— Ben non… Mais alors où il est passé cet énergumène ? Madeleine tu ne l’as pas vu toi ?

Un peu hésitante, celle-ci marmonna :

— Euh… si, ce matin en arrivant mais il a disparu très vite. Il avait l’air très pressé.

— Ça alors ! intervint la Pierrotte, c’est plus fort que le roquefort… Disparu ? Et tu as vu où il allait ?

— Vers le jardin il me semble.

— Comment ça il te semble. Tu l’as vu ou tu l’as pas vu ?

— Oui, c’est par là qu’il se dirigeait… en fait je crois qu’il allait euh… au cabinet. Forcément j’ai rien demandé : Ces trucs-là, c’est quand même un peu intime…

— Houlala, que de chichis pour si peu ! Mais ma pauvre petite c’est le genre d’endroit fréquenté régulièrement par tout le monde sans exception ; le Président de la République ou même le quitte Pape !

— Oui mais pas dans le cabanon au fond du jardin quand même.

— Allez ne tourne pas autour du pot, pff… Donc personne n’a revu le Jojo depuis ce moment-là ? C’est-à-dire il y a plus d’une heure.

— Il est peut-être malade votre fiston madame Pierrotte, faudrait aller voir, hasarda le Père Cévérant toujours là, sur le point de s’en aller la main sur la poignée de la porte depuis un gros quart d’heure. Toujours l’air pressé et qui n’en finit pas de partir…

Soudain inspirée, l’épicière claqua des doigts en s’exclamant :

— Bon sang ! Je parie que… dis-moi Madeleine, as-tu remarqué s’il portait quelque chose en allant vers les cabinets ?

— Bé il m’a bien semblé qu’il cachait un truc sous son tricot.

— Un truc rectangulaire, d’une vingtaine de centimètres de long et quinze de large ?

— Peut-être oui, mais j’ai pas mesuré.

— Monsieur le curé vous avez raison, mon Jojo, il est bien malade et je sais où il a chopé le virus. À l’école pardi ! Mais je m’en vais le soigner moi ! Pierrot, écoute voir, j’ai besoin de toi.

Le Pierrot, même si c’est pas lui qui porte la culotte dans le ménage, il est de bonne composition et toujours prêt à collaborer avec sa Pierrotte tellement pétrie d’énergie et de bon sens.

Avec force gestes elle lui expliqua la situation, ce qui le fit violemment réagir :

— Encore !!! Je m’en vais lui mettre mon pied au c… moi à ce grand feignant, mais tu as raison, avant on va lui donner une bonne leçon. Passe-moi le seau, je vais le remplir à la pompe, l’eau sera plus fraîche.  

Au pas de course malgré le poids de l’eau clapotant et débordant, il fonça vers la cahute au fond du jardin et vllouf ! de tout son cœur, projeta le contenu par-dessus la demie-porte des cabinets.

Un hurlement jaillit de l’édicule, suivi d’un Jojo ruisselant cramponné à un gros bouquin dégoulinant encore ouvert à la page illustrée d’une île où Edmond Dantès…*

— T’as pas le droit Papa, il était juste en train de s’évader du Château d’If…

 

* héros du roman d’Alexandre Dumas « Le comte de Monte-Cristo »

 

   

Épisode 6

— Pas le droit de quoi fiston ? répliqua Pierrot sans regarder son fils ruisselant. À petits pas il regagna le fournil, tête basse, le seau vide au bout de son bras ballant. Pas le droit de me décarcasser à te procurer ton pain quotidien en fabriquant celui des autres dès trois heures du matin, c’est ça ? Avec quoi crois-tu que je pourrai payer tes études puisque paraît-il, Monsieur ne veut pas rester vulgaire boulanger au fond d’un trou perdu ? Aurais-tu honte de ton père de ton grand-père et les autres avant qui ont fondé cette boulangerie et nourri des générations de Saint-marcelliens ?

— Mais papa, j’ai jamais dit… articula le jeune homme grelottant. Froid. Honte et désarroi.

— T’as pas besoin de le dire, vaï, tu le penses tellement fort… et ta mère le pense aussi je crois bien.

— Pierrot ! protesta l’accusée en lui donnant une bourrade dans le dos. Un fin nuage de farine s’en échappa et monta vers le ciel. Là tu déparles… T’as pas le droit de di…

— Pas le droit, encore ! À ce train-là, des droits, il ne m’en restera guère… grommela-t-il. Faut dire que j’en ai jamais eu beaucoup, alors…

Le curé, qui de loin avait suivi la scène, les rejoignit à grandes enjambées :

—  Mais qu’est-ce que vous nous jouez là ?  « Les misérables » ? « La porteuse de pain » ? Ou « le boulanger de Valorgues » ? Les marchands de mouchoirs vont faire fortune avec vous autres…

— Toi le curé t’as rien à dire. T’es mal placé. cracha le Pierrot en tordant la bouche et le nez. Pas de souci avec ton fils hein ? T’en as pas !

Le père Cévérant encaissa le choc. Puis déployant au maximum son mètre quatre-vingt-dix, cou tendu et menton résolu il se lança :

— Qu’en sais-tu, toi le boulanger ? Au contraire figure-toi : j’ai une famille nombreuse, moi. Et particulièrement remuante. Toutes mes ouailles sont mes enfants et je m’efforce de leur montrer le droit chemin. Hélas, beaucoup préfèrent les chemins de traverse, dit-il en regardant fixement la boulangère – elle haussa les épaules en levant les yeux au ciel. Le prêcheur continua : souvent des brebis s’égarent. Et quand je dois rendre compte à notre Père qui est aux cieux, je suis dans mes petits souliers (du 45 pourtant…) Je perçois souvent des reproches… non formulés mais je les entends tout de même moi aussi. Alors des droits comme tu dis, j’en ai sans doute moins que toi…

Un peu sonnés, ni boulanger ni boulangère ne répliquèrent. Le prêtre continua alors son homélie :

— Finalement je m’en réjouis : si j’en avais trop, de vos fameux Droits, qu’est-ce que j’en ferais ? Peut-être en abuserais-je ? Je succomberais peut-être à la tentation. Tentation entraîne péché. Qui dit péché dit Confession puis Contrition… Expiation… Rémission… Absolution mais c’est pas sûr… Rédemption ou Damnation… Enfer !… Dieu du Ciel, non merci je n’en veux pas ! »

Un ange passa. Sur la pointe des pieds. Ressemblant étrangement au fils du Pierrot et de sa Pierrotte.

Profitant de la dérive psycho - dramatico - métaphysique de l’échange verbal dont lui-même était momentanément exclu, et peut-être dans l’espoir d’adoucir ses rapports familiaux… Contrition ? Jojo s’était faufilé dans la boulangerie, avait enfilé le tablier du paternel,  pas moins de trois tours de ceinture pour l’ajuster à sa taille, puis… Expiation ? avait chargé sur son dos… Rédemption ? le premier des douze sacs de blé à ranger dans la remise en attendant le passage du meunier.

Calmé, le Pierrot ramassa le livre échoué à terre, remit un peu d’ordre dans les pages, le sécha tant bien que mal avec son vaste mouchoir de lin blanc amidonné de farine, déchiffra le titre à haute voix mais sans lunettes  «  Le - com-te de Mon-te Carlo… »

 « Cristo ! Boundiou ! Monte Cristo voyons ! rugit Père Cévérant. Tu pourrais lire toi aussi de temps en temps Pierrot. Et sans être réduit, comme ton pauvre fils, à te cacher « chez Winston Churchill » comme on dit dans le grand monde. Bon sang de moine, mais c’est pas une tare la lecture, ni une perte de temps. C’est un enrichissement. Tu vis plusieurs vies à la fois.

De plus tu apprendrais comment  Edmond Dantès s’est évadé de sa prison,  grâce à… l’abbé Fario. Hé bé oui. Un curé. Et si tu veux savoir la suite, tu sais où la trouver. »

Sortant de sa sidération, la mère de Jojo renchérit en faisant face à son homme presque nez à nez :

— Et quand on a comme toi un fils premier du Canton au Certificat d’études, au lieu de le menacer d’un coup de pied au c… et de lui balancer un seau d’eau glacée sur la margoulette, on le félicite. Oui Pierrot. Et on l’encourage, ajouta-t-elle, soudain oublieuse d’avoir été instigatrice et complice de ce sévice à l’encontre de leur fils unique.

— Ça va,  ça va j’ai compris. Allez monsieur le Curé, en pénitence, je vous offre une petite douceur pour votre dessert vespéral : il me reste trois religieuses à la vanille et comme  vos goûts intimes ne me regardent pas, j’ajoute deux jésuites. On sait jamais…

Saisissant précautionneusement le carton de gâteaux tendu par Madeleine qui n’avait rien perdu de la conversation, l’homme d’Église déclara en esquissant un semblant de révérence :

— Monsieur le Boulanger, vos pâtisseries sont toujours excellentes… mais vos plaisanteries sont plus que douteuses !

— Préféreriez-vous l’inverse, Monsieur le Curé ? repartit Pierrot affectant un accent pointu.

L’éclat de rire général réveilla le chien. Une fois de plus !

 

Épisode 7

—  Marie ?

Pas de réaction.

— Marie ?… Marie ?

Silence…

—  Pierrotte ?

— Hé bé pourquoi tu brailles comme ça Bébert ? lança-t-elle à tous vents à l’homme qui l’interpellait depuis sa fenêtre à l’autre bout de la place, par delà le monument aux morts.

— Le téléphone pardi ! Tu entends pas la sonnerie ? Ça fait une heure que je t’appelle. Ma parole t’es sourde comme un pot !

— Et toi tu es curieux comme un pot de chambre. Là ! D’abord pourquoi tu m’as appelée Marie ?

— Ben parce que c’est ton prénom !

— Euh… Tu as raison. Ça fait si longtemps que tout le monde m’appelle Pierrotte ou La Pierrotte, que mes oreilles ne reconnaissent plus mon quitte prénom. Je crois même que j’ai oublié la petite Marie d’autrefois. C’est si loin tout ça…

— Moi je l’ai pas oublié cette petite Marie tu sais ? assura-t-il.

Oh non, il ne l’avait pas oubliée la jeune fille aux boucles flamboyantes, lèvres cerise et yeux tilleul dans lesquels il aimait tant se perdre. Si elle avait bien voulu à l’époque… ce n’est pas Pierrotte qu’on l’appellerait maintenant…. Il repensait quelquefois à cette soirée de fête votive – la « boto » comme on disait – C’est au moment des feux d’artifice que ses espoirs étaient partis en fumée eux aussi mais sans éclat. Derrière la salle de bal sous les ombrages. Attablés devant des boissons fraîches (ou qui l’avaient été) musiciens et danseurs reprenaient leur souffle, assis côte à côte sur de longs bancs de bois. Pendant le spectacle pyrotechnique, on éteignait toutes les lumières. Instant propice aux « manœuvres d’approche » en toute discrétion. Donc, Bébert, assis près de Marie, avait tenté une ébauche d’enlacement, risqué un bras derrière les épaules potelées et fruitées, îles mystérieuses émergeant du décolleté… Hélas sur son chemin, il avait rencontré la large patte du Pierrot, bien installée sur les lieux convoités, toute chaude et enveloppante. La belle n’en semblait point marrie. Beau joueur, le Bébert avait échangé dans l’instant une brève poignée de main avec son concurrent et ami. Simple journalier agricole, il ne faisait pas le poids. Pierrot, lui, apporterait une affaire solide et d’avenir – pas demain la veille qu’on arrêterait de manger du pain n’est-ce pas ? Sans compter un emploi tout trouvé pour la petite Marie qui tiendrait bonne place dans un commerce. Et cerise sur le gâteau, ou plutôt sur la miche de pain ou même, allez, sur la tourte, Pierrot n’avait pas vilaine figure – un faux air de Gérard Philippe – il passait pour plutôt dégourdi, enfin brave gars sans histoire et cela conviendrait tout à fait au caractère « entier » de la petite. Bébert en avait pris son parti. C’était comme ça.

Marie… euh Pierrotte claironna :

— Hé bé alors Bébert, là tu rêvasses je crois, qu’est-ce que tu voulais me dire au téléphone ? J’espère que c’était pas trop urgent.

— Oh Fideloup, où avais-je la tête ? Si justement ! C’est les Bourdalou qui ont besoin du docteur, il faudrait que tu l’appelles, Marie, toi qui fais « Cabine publique » paraît-il. Moi j’ai pas le numéro. C’est pour le pépé. Dépêche-toi !

Pendant que La Pierrotte appelait en toute hâte le docteur Brancard  officiant au village voisin, Bébert traversa la place et entra en trombe dans l’épicerie.

— J’espère qu’il va tenir le coup le pauvre vieux. Paraît qu’il a avalé tout un tube de médicament. Cul sec ! Enfin… poussé avec un verre de vin blanc quand même.

— Grand Dieu, le pépé Bourdalou ? Il voulait mourir ? T’es sûr ? s’inquiéta Madeleine occupée à replacer une boîte de sardines débordant de la pile.

 — Ah bé pas du tout, au contraire ! Pour soigner sa bronchite qui, malgré force ventouses et sinapismes, durait trop à son goût, le médecin lui avait prescrit trois cachets par jour de Broncotyfon pendant une semaine. Le pépé a calculé – trois fois sept vingt et un – si je prends toute la boîte aujourd’hui, je serai guéri ce soir. Et demain je pourrai retourner labourer !

— À son âge, il s’en remettra pas… s’attrista Madeleine.

— Bof, ça risque rien, rectifia Bébert. Il est immortel ce Bourdalou-là. Il a fait les deux guerres en première ligne et revenu sans une égratignure. L’été dernier la foudre est tombée sur sa fourche alors qu’il chargeait une charrette de foin ; il a trouvé que ça l’avait bien requinqué. Je te le dis, le bon Dieu n’est pas  pressé de le voir rappliquer. 

— Si sa bru t’entendait, conclut Pierrotte en levant les yeux au ciel, elle te dirait qu’à la place du bon Dieu, elle ne le serait pas non plus… et le diable s’emporte, la pauvrette, elle sait de quoi elle parle !

 

Épisode 8

Kriiiiikt ! dérapage contrôlé sur les gravillons de la cour devant l’épicerie. Mimi la jeune sœur de Jojo et son petit vélo vert. Retour de l’école.

— Oups, j’ai encore doublé la Dina Panhard du docteur Brancard dans la descente… Il m’a klaxonné et il m’a fait des gestes !

Elle traversa la boutique comme un courant d’air, au passage rafla un pain aux raisins, déballa ses affaires de classe sur la table de la cuisine et annonça à la cantonade :   « Venez pas m’embêter j’ai du boulot ! »

— Les tables de multiplication à réviser ?  

— Non. Des trucs à écrire !

— Quel genre de trucs ?

— Ça vous « zaregarde » pas.

— Je parie que tu as encore été punie… Voyons ? s’enquit son frère lisant par-dessus l’épaule de sa frangine les premières lignes déjà écrites :

« Je ne parlerai plus pour ne rien dire »

Tu as encore bavardé avec ta voisine pendant la leçon ? Et la maîtresse t’a demandé ce que tu avais à dire et tu as répondu : «  Rien m’dam’ ! ». Ânonna-t-il en exagérant l’intonation débile.

— Comment tu le sais t’étais pas là… ?

— C’est la troisième fois ce mois-ci. Et puis ta maîtresse je la connais…

— Preuve que « les lignes » ça sert à rien, non ? rétorqua l’insolente. Rien que de m’embêter. Juste le soir où je devais aller voir la nouvelle dînette de Rosine. En plus, j’ai plus de stock.

— De stock ?

— Ben oui, des réserves si tu préfères. Quand j’ai du temps de reste, je fais des lignes d’avance « je ne parlerai plus… blablabli-blablabla » ça me sécurise tu comprends. En cas de tentation, je peux succomber tranquille, la pénitence est déjà faite. Mais là j’étais à sec à sec ! Tu m’aides dis Jojo ? Si tu me fais cinquante lignes, je te donnerai toutes mes billes… allez, s’te plaît, et ma collection de buvards. Et même mon jeu d’osselets en vrais os !

— Beurk !… N’y compte pas. Mais qu’as-tu toujours de si urgent à dire à ta copine ?

— Elle n’a rien à dire mon garçon, mais – comme dirait l’ami Raymond* – elle a envie que ça se sache, n’est-ce pas ? s’interpose une voix masculine un peu gouailleuse. En revanche, ma petite Mimi, moi j’ai quelque chose à te dire… C’est toi n’est-ce pas qui tantôt m’a dépassé à toute blinde dans la descente ? Tu veux finir à l’hôpital ?

— Docteur Brancard ! accourut la boulangère. Vous vouliez votre baguette au sésame ? Vous êtes un peu en avance mais je vais voir si elle est défournée. 

— Je sais, mais je passais par là en revenant de chez les Bourdalou.

— Et alors, comment va le pépé ?

— Ah madame Pierrot, secret professionnel. Mais comme je sais que tout le village sera très vite au courant… peut-être même déjà !

— Oh « paoure de Diou * », il est mort ?

— Mais non voyons, c’est pas son genre… quand je suis arrivé, il était dans la grange en train de changer la paillade de ses vaches. Juste un peu rouge et les bretelles pantelantes prêtes à lâcher le pantalon dans l’instant en cas d’urgence. Ce qui ne manqua pas de se produire plusieurs fois le temps de ma visite.

— Vous faites pas de bile docteur, m’a-t-il rassuré, une bonne vidange de temps en temps, ça maintient la mécanique en bon état ! Ah, ma belle-fille me voyait déjà à l’article de la mort. Encore raté ma poulette !

— Il s’en tire bien, conclut le disciple d’Esculape. À croire que ce bougre d’homme a signé un pacte avec le Diable. Ou que le verre de Monbazillac a servi d’antidote n’est-ce pas ? Avec des airs de conspirateur, il ajouta : J’ai quand même glissé à sa bru une petite fiole de Laudanum*. Il pouffa : Le « chabrol » du soir aura peut-être un arrière- goût de coquelicot… Mais chut !

Docteur Brancard sorti en fredonnant entre ses dents : « Gentil coquelicot mesdames ! ».

 

*Raymond Devos :  « Parler pour ne rien dire »

* « paoure de diou » : pauvre de Dieu !

* faire « chabrol  ou chabrot » : tradition culinaire du sud-ouest consistant à verser du vin rouge avec les restes de soupe chaude et boire directement à l’assiette (bruyamment !)

*Laudanum : médicament contre la diarrhée, à base de pavot… aux effets secondaires plutôt agréables paraît-il (mais chut !)

Épisode 9

Vraoum oum oum…crrrrr…kouf ! Arrivée sur le gravier derrière la boulangerie, l’auto de Gérard piqua du nez ; révérence caractéristique de toute deux-chevaux bien élevée. Le solex de Madeleine enquillé sur le siège arrière salua lui aussi à sa manière par le chuintement rotatif de la roue dépassant du toit sans capote. Gérard klaxonna, sauta de son carrosse, fit prestement le tour pour ouvrir la portière droite plutôt rebelle (soit elle restait coincée, soit elle ne fermait pas et alors il fallait, de l’intérieur, la ficeler au frein à main pour qu’elle n’applaudisse pas à chaque cahot). Là, il la débloqua d’une bourrade vigoureuse décochée au bon endroit.

Descendit alors une frêle créature aux boucles poivre et sel, regard myrtille, sourire églantine. Manches longues bien boutonnées, sa robe imprimée de fleurettes décolorées battait des mollets nerveux. Un profond cabas de paille blonde accroché à son bras, elle se précipita dans la boutique et tendit une liste à l’épicière venue l’accueillir avec un large sourire et un gros « poutou » pour chaque joue.

— Bonjour ma Léopoldine, tu es venue chercher la commande de la semaine ?

Léopoldine, c’était la petite « bonne » du château. Toute menue mais plus toute jeune. Sa patronne l’appelait Marie  – encore une confiscation d’identité – c’est ainsi qu’elle avait rebaptisé ses servantes successives. Elle n’allait pas se fatiguer à retenir un nouveau prénom à chaque changement  de domestique. D’ailleurs c’était beaucoup plus pratique pour tout le monde. Cela évitait bien des malentendus. Si par mégarde elle avait appelé Catherine au lieu de Josette ou Gabrielle à la place de Bernadette, imaginez les histoires que cela aurait entraîné avec le petit personnel qui, c’était bien connu, ne perdait jamais une occasion de chercher des noises à leur maître. Non-non, c’était très bien ainsi, pis de toute façon c’était non négociable.

— Sans ce brave Gérard, tu serais encore venue à pied ma pauvrette ? continua la Pierrotte tout en lui garnissant son cabas.

— Bien obligée. Le comte n’est jamais là et Madame ne conduit pas.

— Et Charles Albert leur grand dadais de fils qui parade à longueur de semaine avec sa nouvelle DS noire, il pouvait pas te conduire ?

Léopoldine soupira d’impuissance et rajouta plusieurs semi-rotations de la tête façon essuie-glace de désespoir de cause. Le garçon étant unanimement connu pour son arrogance et sa paresse. « Il aura mangé la propriété héritée du grand-père en une génération. » disait-on au village. Les mauvaises langues ajoutaient : « Il tient ça de sa mère. Côté arrogance, elle en connaît un rayon ».

Cette réputation n’était point usurpée. Quand le dimanche à la grand-messe elle débarquait avec son étole en « aragondin * » argenté traînant presque jusqu’au sol… Suffisamment en retard, elle remontait l’allée centrale de l’église jusqu’au fauteuil étiqueté de cuivre gravé à son nom, sous les regards admiratifs – du moins le croyait-elle –  madame la comtesse Cunégonde De Bric et de Broc se prenait vraiment pour la Reine d’Angleterre.

Sauf le jour où, ayant glissé des épaules de l’élégante, le boa d’aragondin vint titiller la truffe de César, benoîtement assoupi sous le banc derrière le siège de la noble personne. Ah… ce cocktail de mustélidé-muridé-psittacidé sur remugle de marécage en note de tête… Fragrance délicieuse (abstraction faite de ce soupçon d’amer cunégondé). Se régalant par avance, le canidé saisit sa proie à pleines dents, jugea prudent de la mettre hors  la vue d’un concurrent éventuel. Choisissant le moment où l’assistance se recueillait en intime dévotion, il se glissa « à la ralette » jusqu’à la sacristie où il put déchiqueter à loisir ce cadeau tombé du ciel (et surtout des épaules de la mijaurée).

La comtesse se trouva fort dépourvue lorsqu’elle s’aperçut de la disparition. Elle parla de porter l’affaire en justice. Contre l’Église et le curé, responsable après tout de ce qui advenait en son temple durant les offices. Mais responsable de quoi ? Quelqu’un avait-il vu quelque chose ? Personne ne put même affirmer que la plaignante portait ledit objet du délit à son entrée dans les lieux saints. Le père Cévérant laissa entendre à sa pieuse paroissienne qu’elle avait dû être victime d’une aberration des sens, cela arrivait parfois chez les personnes très émotives et fort empreintes de spiritualité. Privilège rare et tout à son honneur… Elle retira sa plainte « sans autre forme de procès ». L’étole ne fut jamais retrouvée. Toujours est-il que sous les avant-toits de l’église, jamais nids d’hirondelles ne furent plus cossus que cette année-là. Fourrure argentée et plumes multicolores en déco.

La pauvre Mimi commençait vraiment à fatiguer – encore 56 lignes… – mais le maniement du porte-plume n’empêchant en rien la fonction auditive, cette histoire de déesse noire lui trottait dans la tête depuis tout à l’heure… Comment se faisait-il qu’une créature noire se promenât au village avec  « ce grand dadais de Charles Albert » sans qu’elle, Mimi, ne l’ait jamais croisée ? D’abord une déesse, est-ce que ça existait vraiment en dehors des contes ?  

— Ma pauvre Mimi tu y seras encore à minuit si tu restes le nez en l’air comme ça, la secoua Madeleine qui s’apprêtait à rentrer chez elle. Tu devrais demander à Gérard s’il a encore son stylo à cinq plumes qui lui servait quand il était écolier : il avait le même problème que toi tu sais. Bavard et souvent puni !

— À cinq plumes ??? Tu pouvais pas le dire plus tôt ?

— Écoute, tu le lui demanderas demain. Je crois qu’il nous racontait des salades pour se faire mousser.

— Des salades ? Se faire mousser ? J’y comprends rien à toutes ces histoires. En plus je perds mon temps à t’écouter…

« Et tout le temps perdu ne se rattrape plus ! * » fredonna Madeleine en passant la porte de l’épicerie « Ting Tang, Tang Ting ! » À demain !

 

*L'Aragondin : A.Nonyme

* « Dis quand reviendras-tu? » Barbara

 

 

Épisode 10

Le docteur Brancard rentrait à son cabinet. Tranquillement comme à l’accoutumée, quarante à l’heure maximum. Consciencieux, il était repassé voir le pépé Bourdalou. Ne l’avait pas trouvé. Le gaillard était parti au bois pour débiter quelques bûches. L’hiver serait vite là, qui d’après le nombre des pelures habillant les oignons cette année, s’annonçait très rude. Argument servi à sa bru opiniâtre, essayant sans trop d’espoir de le retenir à la maison. Il avait ajouté, mais cela elle ne l’avait pas rapporté au sympathique médecin  :

— Ton docteur Brancard est un vrai tocard. Ses fameux cachets Typhon… chais pas quoi, ben y font rien du tout ! Tout  juste bons à me faire battre tous les records du monde de « va-vite * ». Alors mon mal de poitrine, nom de Diable,  je m’en vais le soigner moi-même ! Passe-moi la moutarde extra-forte. Celle pour les boudins quand on tue le cochon, celle qui te fait venir les « grumilles * » sur le front.

Pendant que la Josiane faisait mine de chercher le condiment magique, le patient (qui ne l’était guère) avait saisi le grand couteau, extrait la  miche de pain de la huche, tranché un confortable croustet*, l’avait vigoureusement frictionné avec deux gousses d’ail pendues au clou de la cheminée, et houspillant la brave bru qui n’en pouvait mais… lui avait arraché le pot de moutarde des mains et en avait tartiné une couche d’au moins deux centimètres. Voilà. Une bonne « frétisse »* ail-moutarde, ça vous réveillerait un mort ! Après un tel régime, l’haleine du vieux rebelle aurait tué net une escadrille de mouches en campagne (même celles-ci équipées de masque à gaz). 

Après avoir été dépassé par tout un peloton de gamins à vélo dont c’était le sport vespéral, voilà notre médecin parvenu aux Quatre-routes. Redoublant de prudence, il ralentit encore son allure dans le carrefour, roulant au pas. C’est là que son véhicule fut bousculé dans le fossé par la Dauphine blanche du curé, surgissant de la route de Saint Bandonéon « à toute berzingue ». Sous le choc, la grande croix plantée au bord du talus chancela, plia sur sa base et s’avachit dans l’herbe entre les capots cabossés. Grâce à Saint-Christophe ou Saint-Hippocrate, allez donc savoir, aucun des deux conducteurs n’était blessé. Du moins, la langue était indemne. Comme dans une fugue de Jean Sébastien Bach, allegro vivace, les deux protagonistes entonnèrent, presque en même temps :

Le docteur : — Pourquoi avez-vous accéléré ainsi ? Z’êtes un fou furieux !

Le curé : — Pourquoi avez-vous ralenti comme ça ? Z’êtes un danger public !

Le docteur : — Toujours ralentir sur les zones dangereuses, comme ce carrefour… c’est bien mentionné dans le code de la route n’est-ce pas ?

Le curé : — Un carrefour est une zone dangereuse, vous avez raison. C’est bien pour ça qu’il faut y séjourner le moins longtemps possible. Donc, accélérer. C’est ma-thé-ma-tique !

Le docteur : — Et voilà comment on peut se retrouver aux urgences et  faire appel au dévoué docteur Brancard pour soigner ce Prêtre imprudent…

Le curé : — Ou plutôt dans les couloirs de la morgue et faire appel au brave Père Cévérant pour administrer les derniers sacrements à ce médecin farfelu…

Le Christ échoué dans l’herbe entre les deux individus était aux premières loges pour arbitrer  la partie (et qui sait s’il ne le fit point ?)

Un œil averti aurait certainement pu discerner un sourire ironique sur son visage. La justice divine étant peu accessible aux vivants, et comme il n’y avait pas d’autre témoin, les torts furent partagés entre les deux conducteurs.

Le gagnant de cette affaire fut à coup sûr le carrossier.

 

« va-vite » : colique (expression imagée canadienne)

« grumilles » : les sueurs (patois local ?)

« croustet » : quignon de pain ou fig : un sacripant (un fameux croustet ce drolle !)

« frétisse » ou « frotte » : quignon de pain frotté d’ail et parfois de graisse de canard ou de jus de poulet rôti refroidi (ça ne gâte rien !) servi surtout au petit déjeuner.

 

 

Épisode 11

 

Pas de fournée le dimanche après-midi. Repus et au repos, accoudé à la balustrade du jardin, Pierrot savourait sa cigarette en contemplant Chouquette sa vieille jument couchée à l’ombre dans la prairie. Il se souvenait d’autrefois lorsqu’il accompagnait Victor son père à la pêche dans le Couleau avec la carriole.

Ça se préparait dès la veille. Et comme Papa n’avait pas le temps, entre la double fournée pour le dimanche matin et les gâteaux pour le dessert dominical acheté par ces dames à la sortie de la messe… c’était lui, Pierrot, tout gamin qui s’y collait.

— Pierrot, tu as pu préparer les appâts comme je t’avais dit ? lui chuchotait le père dès le saut du lit.

— Mouais, mais Maman a bien failli…

— Je sais. Ta mère n’aime pas quand on fait ça sur sa cuisinière. Le blé dégoulinant de ses casseroles, encroûtant les plaques qu’elle s’échine à frotter, elle supporte pas ! Boudiou la dernière fois, elle m’a chanté Manon !

— Te plains pas Papa, à moi elle me chantera rien du tout ; par contre si elle me chope par les oreilles ou les cheveux, c’est moi qui chanterai et ce sera ni Manon ni « Le pays du sourire » crois-moi, mais plutôt le miserere.

— Bah fiston, il suffit de pister quand elle est pas là et de pas laisser déborder la mixture.

— Je sais Papa, tu me l’as déjà dit.

— Et alors tu as réussi ce coup-ci ? Quand as-tu trouvé le bon moment ?

— Hé bé, après le souper tu sais bien, le samedi soir il y a le feuilleton à la radio (L’île au trésor, Les mystères de Paris, Jane Eyre ou chais pas…) Pour rien au monde, Maman ne le raterait. À peine finie sa vaisselle, elle file au coin de la rue chez la Fanélie car elle a un gros poste qu’on entend bien quand on le met à fond…

— Et même un peu trop bien selon la mère Lebonbec sa voisine soprano qui s’entraîne à chanter son « Agnus dei » pour la grand-messe du lendemain. Continue ton histoire Pierrot.

— Comme l’épisode dure une heure trente et qu’après, avec Fanélie elles font les commentaires sur le feuilleton du poste et puis sur celui du village, jamais à court, elle est guère de retour avant onze heures minuit. Ça laisse largement le temps de cuire le blé et même de nettoyer en cas de catastrophe… Ni vu ni connu !

 — Toi, Pierrot, t’es pas le fils d’un imbécile. Si les petits cochons te mangent pas en route, tu iras loin !

Pour aller à la pêche au Couleau, on attelait encore la jument à la petite carriole. Celle qui autrefois, avant l’arrivée de la Rosalie*, servait à la collecte des sacs de blé chez les agriculteurs du coin. En échange du blé, Victor délivrait des bons d’achat pour le pain. Tout simple et sans manigance. Tu me donnes ton grain, je te donne mon pain. Donnant-donnant, voilà.

Si Chouquette pouvait parler, elle en raconterait des histoires… Notamment cette sortie de pêche mémorable où Victor s’était endormi  en route, rênes en main juste à peine amollies. Pour lui, cela n’avait rien d’exceptionnel. Tout le monde savait bien qu’un boulanger ça ne dormait pas beaucoup dans la semaine. Alors le dimanche, sur la digestion d’un repas bien généreux et convenablement arrosé, les paupières s’alourdissaient de trop. Heureusement la jument était placide et accoutumée aux parcours de son maître. Celui-ci le savait. Alors il se laissait glisser en sommeil sans lutter. Confiant. Elle finissait toujours par s’arrêter au bon endroit cette brave bestiole.

Mais ce jour-là, c’était sans compter sur l’imagination féconde de « gouyassous* » en mal d’exploits dominicaux. Gérard et Berlingot : « ùn bel parel* » ces deux- là dans leur jeunesse… Postés au coin du bois de « Troussechausse », ils avaient subrepticement intercepté l’attelage du bon boulanger dormant. Un picotin d’avoine sous les babines frémissantes de Chouquette, quelques gratouillis sur l’encolure, des mots doux murmurés dans l’oreille avaient suffi pour corrompre la belle et la convaincre de faire un demi-tour sur la pointe des sabots, tout en souplesse et tapinois.

Une vingtaine de minutes plus tard, le convoi détourné s’était arrêté. Victor avait sursauté. Déjà arrivé ? Encore embrumé de sieste, il avait commencé à fourrager dans ses accessoires de pêche rangés sous son siège. Lorsqu’il avait relevé la tête, son œil moitié ouvert avait rencontré les grosses lettres « LANGE RIE »… j’aurais mis un ‘Tplutôt qu’un ‘E avait pensé sa demi-conscience pointilleuse. Euh… Quoi ? Enfin réveillé il avait lu « BOULANGERIE VICTOR »… Bon sang ! Les fripouilles !

À cet instant le frôlèrent deux bolides hilares à bicyclette. Tignasse rousse et boucles brunes au vent : Aucun risque d’erreur judiciaire. Ah ces deux- là !

Victor avait alors éclaté d’un grand rire, relayé par un formidable hennissement secouant la jument de la crinière jusqu’au bout de la queue.

 

*la Rosalie : véhicule utilitaire années 50…

« ùn bel parel » : en patois : une belle paire (de farceurs en général)

*  « gouyassous » : diminutif de « gouyats », gamins turbulents

 

Épisode 12.

 

La petite Mimi de la Pierrotte avait bien du souci. Son frère Jojo s’en inquiéta :

— Pourquoi tu fais la pôte*, frangine ? Des lignes encore ? Ou bien c’est le cahier au dos de la semaine dernière avec tes dix-huit fautes à ta dictée que tu n’as toujours pas digéré ?

— Peuh ! Je m’en fiche de ça… j’ai l’habitude. C’est passé et je suis pas la seule n’est-ce pas ? Toi aussi tu l’as eu ton cahier attaché au dos, même que tu étais rouge comme une tomate en descendant la rue, le jour où pendant la leçon de choses, tu avais écrit dans un cœur : Jojo aime M-L (c’était Marie-Lou pas vrai ? Tout le monde l’avait compris)

— Bon ça va, c’est de l’histoire ancienne ! Alors cette binette en porte de prison que tu nous infliges depuis huit jours, c’est pourquoi ? Tu vas finir par le dire ?

La petite baissa la tête et du bout des lèvres, lâcha :

— C’est que je vais avoir un bébé !

— Ah ah ! Bé alors je vais être tonton… peut-être même Parrain. Mais bon, j’ai le temps d’acheter les dragées ! Et le Père Cévérant pourra aller jusqu’à Guérande récolter le sel de la Sagesse et même à Lourdes pour l’eau bénite…

— Tais-toi ! Depuis que tu es enfant de chœur, tu te prends pour le pape. Mais rigole pas avec ça ! Justement le bébé ça pourrait être bientôt.

— Oh, mais qu’est-ce que tu rangasses* là, tu as juste neuf ans et puis…

— N’empêche. C’est possible j’te ferai dire.

— Mais non voyons !

— Si-si ! C’est Maman qui l’a dit, je l’ai bien entendu, j’en suis sûre et certaine.

— Qu’est-ce qu’elle a dit exactement ?

— L’autre soir, avec la Fanélie elle parlait de notre cousine Jeannette, tu sais, celle qui habite près du moulin. Hé bé elle a eu un bébé l’année de son certificat. Elle avait même pas quatorze ans et demi.

— Ah oui, parce qu’elle a jeté son bonnet par-dessus le moulin ? ricana Jojo.

— Que t’es bête !!! Non. T’y connais rien. Maman a dit que Jeannette avait fait une grosse bêtise, c’est pour ça qu’elle avait eu ce bébé. Même qu’elle était pas mariée. Et là, la Fanélie a dit un truc bizarre en patois : « En fa Pascas avan rampan * »

— Ben oui, elle avait mis la charrette avant les bœufs, affirma Jojo qui avait l’air très au courant.

— Mais tu racontes n’importe quoi ! D’abord moi j’y comprends rien à votre charabia. Ce bonnet jeté, la charrette les bœufs et le rampan… Mais ce qui est sûr c’est que des grosses bêtises, moi j’en fait souvent. Alors un de ces jours ça pourrait m’arriver comme à la Jeannette et ça je veux pas… sniff sniff ! La Fanélie disait : « Si c’était ma fille, elle remettrait plus les pieds chez moi ! à la porte ! » « La honte de la famille »  

Averse de larmes sur les joues de la pauvrette.

— Pleure pas Mimi. Je crois que tu risques rien mais au cas où… essaie  quand même de ne plus faire de grosses bêtises. On sait jamais !

Entre bourrasques et sanglots :

— Tu sais toi, comment on fait pour pas en faire, des grosses bêtises ? Moi, je pourrai pas m’en empêcher !!!

Déluge. Le grand frère tend son mouchoir froissé à la petite éplorée. Il va même jusqu’à lui caresser les cheveux. Un bisou ? Quand même pas !

— C’est pas de ta faute, Mimi. La salière du curé était à sec le jour où il t’a baptisée ! Voilà tout.

Sur ces entre-faits, Rosine la copine de Mimi déboula dans la cuisine en brandissant comme un étendard un papier jaune et rouge.

— T’as vu t’as vu ? Tu viendras ?

— Où ça ?

— Au cinoche pardi !

 Arc en ciel sur le visage de la fillette lisant les lettres colorées :

Saint Marcellin, salle des fêtes

tous les derniers samedis du mois

21 heures

cinéma ambulant (gratuit pour les enfants)

Beau fixe sur le visage de Mimi.

 

 Quant à la cousine Jeannette, elle va très bien. Elle a épousé Milou, son amoureux depuis toujours. Le Père Cévérant, novice à l’époque, avait célébré le baptême du petit et le mariage des parents le même jour. Sans barguigner*. Si d’aventure, une vieille grenouille sortie du bénitier venait à coasser : « Mais dans quel ordre ? » Du tac au tac le jeune abbé lui rétorquait :

— Ma Sœur, avant ou après, un peu plus tôt un peu plus tard, quelle importance pour le bon Dieu ? Quand on a l’Amour comme mesure et l’Éternité comme unité de temps… » Sur le champ l’insolente puritaine restait coi.

Par la suite, trois autres petits étaient nés et quand le dimanche, Jeannette et Milou, suivis de leurs quatre pitchounets en file trottinant comme des canetons derrière leur mère sur le chemin du moulin pour aller à l’église, tout le monde (même la Fanélie) s’exclamait : « Ah vraiment, quelle belle petite famille ! »

«  faire la pote » : bouder

« rangasser » : radoter et répéter

« en fa pascas aban rampan » (orthographe du patois non garantie) : ils ont fait Pâques avant Rameaux.

« sans barguigner » : sans faire d’histoires, sans hésiter

 

Épisode 13

 

Rosine et Mimi ne pensaient plus qu’à ça. Le cinéma ! Car cette fois-ci, rien à voir avec le cinéma de l’école où le maître vous montrait un document sur la construction du barrage de «  Mord les Orques » ou les campagnes de «  Nabeau Léon » et qu’une fois retirés aux fenêtres de la classe les panneaux en papier violet, il fallait répondre au grand jour à des questions sur le cahier… du jour. Malheur à ceux qui n’avaient pas été attentifs !

Ce ne serait pas non plus comme cette mémorable expérience cinématographique que racontait Madeleine :

 « Il y a de cela plusieurs années, l’Amicale de l’école avait gentiment organisé pour Noël une projection pour les enfants. Gérard, déjà bricoleur, s’était occupé du matériel loué à la Coopérative. Tout s’annonçait très bien. Les spectateurs en place, enfants piaillant d’impatience au premier rang, » appareil allumé, bobines bien positionnées. Dernière vérification des divers branchements. Patatras ! voilà que Gégé se prend les pieds dans les haut-parleurs installés sur la scène. Tous les fils arrachés ; plus de son ! Juste l’image. Par-dessus le marché le film loué n’était pas le film animalier prévu. Les aigles n’étaient pas des oiseaux mais des avions de combat attaquant une garnison pendant la guerre… On n’entendait ni les explosions ni les dialogues, pour cause, juste les commentaires rageurs du public adulte. Les scènes bien que muettes étaient devenues si violentes qu’on avait finalement interrompu la projection… L’arrivée anticipée du Père Noël chargé de cadeaux avait à peu près sauvé la magie de Noël mais sitôt les excuses les plus plates délivrées, les organisateurs piteux ne s’étaient pas attardés sur les lieux. L’expérience ne fut plus tentée les années suivantes. »

Non, ce soir ce serait autre chose. Un vrai cinéma. Dans la salle des fêtes. Quand il ferait vraiment nuit. Mais surtout par un « projectio-mixte en bullant » que c’est son métier de montrer des films.

 Dès le milieu de l’après-midi, Rosine avait rejoint sa copine Mimi à la boulangerie. De là, on pouvait surveiller la rue jusqu’au bout du village, c’est-à-dire l’entrée de la salle des fêtes. Tartine de confiture de framboise en main – et un peu aussi sur la robe et le museau – les gamines faisaient le guet. Tout mouvement de rue les propulsait devant la porte. Après multiples fausses alertes, vers dix-sept heures, enfin, une fourgonnette peinturlurée rouge et jaune et portant l’inscription en gros caractères :

« PARADISO LE ROI DU CINEMA AMBULANT » s’arrêta devant la boulangerie, le conducteur baissa sa vitre et avant même qu’il pose la moindre question :

— C’est là-bas ! répondirent ensemble les deux guetteuses pointant leur index sucré vers le temple de tous leurs espoirs.

Le véhicule obtempéra, éructant des fumets de gas-oil qui prenaient à la gorge.

N’y tenant plus, les petites coururent derrière l’engin, faisant la sourde oreille aux appels de Pierrotte.  « Ho ! Mimi, Rosine ! Restez ici, il est assez grand pour se débrouiller le monsieur du cinéma. Il a pas besoin de coulobres comme vous dans ses pattes. » Au cours du trajet trois autres gamins se joignirent à l’escorte en poussant des cris d’indiens, comme si le film commençait déjà, dont ils seraient les héros.

Gérard et Berlingot toujours efficaces donnèrent un coup de main pour disposer les bancs comme à l’église, de part et d’autre de l’allée centrale  au milieu de laquelle le roi du cinéma ambulant, un grand type au profil aigu genre Don Quichotte, déploya un haut guéridon. Il y déposa solennellement l’imposant projecteur et ses deux bobines piaffant d’impatience de dévoiler leurs mystères. Les gosses furent priés de dégager les lieux le temps de procéder aux délicats branchements électriques.

La salle fut vite remplie. Deux rangées de gamins surexcités dont la plupart ne purent s’empêcher de faire encore une galopade autour de la pièce. Tout le monde se connaissait, s’interpellait joyeusement, commentait les dernières nouvelles avec leurs voisins qu’ils n’avaient pas vu depuis… oh, peut-être bien une semaine !

Le Père Cévérant était là aussi. Il se devait de surveiller les loisirs de ses ouailles. Il venait à peine de quitter son confessionnal, transi malgré les épaisses chaussettes tricotées pour lui par Léopoldine (la bonne de la comtesse qui l’appelait Marie). Ouvert de dix-sept heures à vingt heures comme tous les samedis, mais ce soir il n’avait pas entendu beaucoup de  pêcheurs (ça c’est normal) ni de pécheresses (à part quelques habituées d’un âge certain affligées surtout de péchés véniels). Encore une fois il devrait sacrifier au post-scriptum des urgences confessionnelles du dimanche matin. Juste avant l’office qui bien sûr commencerait en retard. Seulement voilà : le scrupuleux ecclésiastique n’avait jamais pu se résoudre à « donner  le bon Dieu sans confession ». C’est ce qu’il expliquait à la Pierrotte assise à côté de lui, accompagnée exceptionnellement de son Pierrot. Jojo leur brave petit avait proposé de surveiller la fournée du samedi soir. Il était assez grand maintenant et son père avait bien le droit de se distraire pour une fois. Ce que le garçon avait oublié de mentionner, c’est que Marilou sa jolie « bonn’amie » viendrait lui tenir compagnie dans la grisante tiédeur du fournil. Allons, c’était bien de son âge.

 

 

Épisode 14

 Sur le banc derrière les boulangers, Bébert couvait du regard les épaules toujours tendres de la Pierrotte (fidèlement Marie pour lui)  unique privauté qu’il s’autorisait et dont il se satisfaisait.

— Dites-moi Pierrotte, s’enquit le Père Cévérant, je ne vois pas votre sœur Catherine ni votre amie Fanélie. Seraient-elles souffrantes ?

— Oh non monsieur le Curé. Elles sont de service.

— De service ? Mais de quoi Grand Dieu ? Que je sache elles sont « femmes au foyer ». Oui-oui, je sais, elles sont au service de toute la famille. Mais là, ce soir en particulier, ça m’étonne.

— Puisque vous voulez tout savoir, voilà : Fanélie est chargée d’écouter « Notre-Dame de Paris ».

— Quoi ? Elle lui parle ? Et Fanélie l’entend ? Elle a bien de la chance…

— Boudiou monsieur le Curé vous moquez pas de moi. À la radio bien sûr. Le feuilleton du samedi soir et elle me racontera tout demain après la messe. La prochaine fois, ce sera mon tour d’écouter et elle pourra venir au cinéma.

— Mazette, Victor Hugo ! On a de la culture par ici. Et quelle organisation ! Mais en ce qui concerne votre sœur Catherine…

— Ah, elle ? Elle est de surveillance… Jusqu’à au moins une heure du matin.

— Mais qu’est-ce qu’elle surveille ? Et où ? Je croyais qu’elle ne conduisait pas sa voiture la nuit.

— Elle prendra le car.

— À une heure du matin ? On n’est pas à Las Vegas…

— Vous n’êtes pas au courant de tout ça, Curé. Figurez-vous que le samedi soir, un autobus passe dans tous les petits hameaux du coin et embarque gratuitement nos jeunes pour les conduire au bal. Tantôt à Bouniac ou au Peyrol ou à L’Étape fleurie, enfin là où il y a bal. Et ce soir justement, « Aimable » et son accordéon jouent à Bouniac. Il va « faire un tabac ! » c’est sûr. C’était dans la « Nouvelle République » de ce matin.

 Le père Cévérant hocha lentement la tête.

— Je commence à comprendre pourquoi je n’ai pas vu à confesse la Juliette, Denise, Paola, Marie-Jeanne, Claudie… Ce soir elles font la  java et demain matin je devrai les absoudre de leurs péchés… Moi je suis bien naïf – d’autres diraient plutôt « couillon » – mais le bon Dieu lui, il ne les voit pas peut-être ? Il « n’est pas tombé de la dernière pluie » vous savez. Ah « paoure de nous aou* »… Mais alors votre sœur dans tout ça quel est son rôle au juste ?

— Hé bé elle surveille les filles, té. Nous les mères, on se dévoue à tour de rôle. Ah, faut surtout pas oublier la lampe de poche. Quand la musique se fait plus langoureuse… La narratrice s’interrompit brusquement, perplexe, puis plus bas : « mais vous connaissez ce mot, vous, Curé ? »

— Ne me manquez pas de respect Pierrotte. Je connais tant d’autres mots, que vous Boulangère, vous ignorez… Continuez plutôt votre récit.

— Je disais donc quand la musique… les couples se rapprochent. De trop. Et là, boudiou, les lumières baissent de plus en plus. Parfois « Ils » font même « la lumière noire ». Si vous voyiez ça monsieur le Curé, les visages ressemblent à des fantômes ; ça vous ferait peur. Le plus rigolo, c’est qu’on voit s’illuminer les fausses dents – Si si ! je mens pas, on les voit éclairer dans le noir. Le répétez pas Père Cévérant, mais quand c’est moi qui accompagne, je ferme toujours bien la bouche à ces moments-là, croyez-moi… avec mon dentier lumineux, j’aurais l’air d’une sorcière… C’est pas tout : à un moment donné, « Ils » coupent complètement le courant ! Et c’est là que les mères-gardiennes de service sortent la lampe électrique. Le Diable s’emporte, faut avoir l’œil j’vous jure !

— Seigneur, c’est pas Dieu possible ! soupira l’homme d’église en se signant. Puis après un temps : C’est très bien, les mamans, de surveiller vos filles. Mais dites-moi : pourquoi ne surveillez-vous pas aussi vos garçons ? Et pourquoi je ne les vois presque jamais à confesse… Seraient-ils plus vertueux que ces demoiselles ??? »

 

« paoure de nous aou » : pauvres de nous autres !

 

 

Épisode 15

 

« Messieurs mesdames, la séance va commencer » annonça l’opérateur. Ah ! hurla le chœur des gosses au premier rang. Les lumières s’éteignirent. Les conversations tombèrent dans le noir en chuchotis et frémissements. Grand frisson d’anticipation d’un plaisir imminent. L’homme du cinéma s’agitait en silence autour de son matériel et… ça tourna ! Rrrrrrrr… Ruiiiiiiririri….Crcrcrcr… Les bobines se mirent en branle, la musique s’intercala, tonitruante. Générique. Quelques voix enfantines déchiffrèrent plus ou moins glorieusement : La Va - che et le pri- son-nier. FER… NAN… DEL. FERNANDEL ! suivis de commentaires adultes réjouis ou émus. L’évasion d’un prisonnier de guerre  ne laissait personne indifférent. Nombre de réminiscences remontaient,  pas si lointaines que ça, plus ou moins heureuses.

Il y en avait un ce soir, dont le cœur gonflé de souvenirs cognait en désordre, malgré ce sourire de pudeur à peine plus voilé que de coutume. Lui aussi, avait marché des jours des semaines et  des mois pour fuir son pays de misère et de guerre. Avec son frère Luka. Peur faim et froid pour compagnes… Poussés dehors par leur mère éplorée, restée là-bas pour garder leur misérable maison et soigner des parents trop vieux. Fuir le pays pour survivre. Le petit sous la protection du frère guère plus grand. Plus tard, promis elle les rejoindrait. En ces temps-là en Pologne, ces promesses étaient risquées. Jamais ils ne la revirent. Mais eux les enfants, en France, vivants. Un brumeux matin de novembre 42, ils avaient toqué à la porte des Fonrousse. Réconfortés, logés, nourris, vite adoptés par tout le village. Finalement, le plus jeune, Berlingot, aussi choyé que Gérard le fils de la maison, était resté à la ferme. Berlingot, du nom de ce drôle de petit bonbon acidulé, arôme et coloris subtils, biscornu de forme, résistant et pointu en bouche. Tel un totem, ce nom lui convenait parfaitement. Tellement plus facile à prononcer que son nom de naissance – trop de syllabes, trop de consonnes et surtout trop de malheur ! Quelques années plus tard, il « ferait famille » à son tour avec Louisa une viticultrice paysanne du village voisin.

Mais ce soir on était venu pour se divertir. D’ailleurs voici sur l’écran Fernandel en grande forme et Marguerite sa désormais compagne d’évasion. Yeux doux, bramements d’adieux déchirants vers ses congénères restées en l’étable. Largement amplifiés par les haut-parleurs réglés approximativement, très loin de la haute définition. Il n’en fallut pas plus :

— Qu’est-ce qui te prend toi la Brette à hurler comme ça ? sursauta Mirka la chienne de Madeleine, qui sommeillait sous le banc de sa maîtresse, tu vas voir si je te chope les jarrets, ça va te passer l’envie de chanter…

Gardienne dans l’âme, l’animal se précipita pour « tourner » cette effrontée et la ramener dare-dare au bercail. Berlingot connaissant bien la bestiole s’interposa juste avant qu’elle ne sautât sur l’écran.

— Quand on sait pas tenir son chien on n’a pas de chien ! grogna un vieux ronchon.

— Quand on est un vieux grognon on reste à la maison ! claqua du tac au tac Pierrotte en se tournant vers le père Grognasse. Sous les rires et les applaudissements de l’assemblée.

— Quoi… Qu’est-ce qui se passe… le feu ? Vite Jojo éteins le four ! Sursauta Pierrot le boulanger  saisissant le bras de sa femme contre laquelle il s’était doucettement endormi, à peine passé le générique. Rassuré, il se rendormit « aussi sec ». 

Le calme revenu, la sono fut réglée au mieux de ses possibilités. De toute manière, les imprécisions éventuelles des dialogues furent palliées par la participation généreuse du public. La bande-son pratiquement doublée en direct par les commentaires des uns et des autres. Y compris quelques jurons couleur locale…

La séance se poursuivit donc normalement. Jusqu’à ce que…

 

Épisode 16

D’abord, juste un petit « crui-crui crui » synchrone avec quelques sursauts de l’image. Puis cela devint plus insistant « crui crui cruiiiii » kaléidoscope à l’écran : oreille de la vache, seau à lait, dents de Fernandel, dans le désordre, à l’envers, rythme épileptique. Dérive verbale de la bande-son locale :

— Mierda mierda mierda ! Miladiou de Miladiou gémit l’homme-cinéma d’origine espagnole mais bien intégré en pays occitan.

— Quand on  sait pas régler son projecteur on devient pas projec… grognassa le grognon.

— Taiso-te vielho baderno *… l’interrompit Bébert chipant la réplique que s’apprêtait à balancer l’amie Pierrotte.

— Allons allons, un peu d’indulgence mes frères, Dieu vous écoute, prôna l’homme d’église.

Chœur scandé des enfants : Marguerite ! Marguerite ! Marguerite !

cruiiiiiii  tchak  dibidoung ! dibidoung dibidoung bidoung bidoung… bidoungbidoungbidoung… égrena une bobine en déroute.

Écran noir puis blanc, désespérément. Chœur descendant des enfants « Oooooh ! » en mode mineur.

Rien sur écran. Mais dans l’allée centrale… Boudiou quel spectacle !

Mal engagée sur son axe, la bobine inférieure du film avait plongé au sol, la pellicule faisant ressort la voilà lancée vers la sortie. Elle roulait roulait bidoung bidang bidang… vers le dehors !

— « Cierra la porta noun de diou !* » hurlait l’opérateur à la poursuite de la fugitive, zigzaguant sur ses maigres « guiboles », balayant l’air de ses longs bras à droite, à gauche – comme le fermier qui sur le marché mercredi dernier tentait de rattraper son oie échappée battant des ailes comme pour décoller –

On n’allait tout de même pas laisser s’envoler comme ça le « Paradiso Cinéma » ! Mirka fut la première à réagir. Elle se lança dans la course, faillit  entraver le malheureux projectionniste  déjà fort occupé à éviter les méandres de la pellicule. Finalement la chienne résolut ce problème d’un coup de dent dans celle-ci. Désormais la bobine était libre et continuait sur sa lancée le sol étant bien ciré : Bjiang bjiang bjiang… Gérard tenta une obstruction en se postant carrément au milieu de l’allée mais l’engin était si bien lancé que le garçon inquiet pour ses tibias déjà éprouvés par les multiples matches de rugby préféra esquiver le choc façon toréador. « Ollé » ! cria un petit malin.  D’autres s’y risquèrent sans plus de succès. On essaya de bloquer avec des chaises. Trop légères, elles furent décanillées comme  quilles de rampeau. Mimi, Rosine, Lulu et quelques gosses voulurent s’en mêler. Collisions, coudes cognés genoux éraflés, pleurs, ce qui ne fit qu’augmenter la pagaille et le bruit.

— Mimi, Rosine, vous allez finir par vous esquinter. Venez-là ! Pour les convaincre, Pierrotte exhuma de son sac une poche de « La pie qui chante » dont elle les savait friandes, prenant soin d’ajouter   « Et tâchez moyen de pas les manger tous à la fois ». La recommandation se fondit dans le brouhaha. Puis dans la gourmandise.

Pendant ce temps, relevant à deux mains les pans de sa soutane, le vaillant curé se lança dans la partie. Contournant le groupe de poursuivants, il sortit dans la rue à grandes enjambées, prêt à plaquer le véloce adversaire au passage.

Stop ! Changement urgent de stratégie car un bruit de moteur se rapprochait  du théâtre des opérations. Éviter l’accident à tout prix.  

Ronron un peu rauque d’un moteur de Dina Panhard. Au volant, Docteur Brancard. S’il venait au cinéma, pas de chance ! Mais non, il avait reçu un appel d’urgence issu du château. Pour la quatrième fois en quinze jours. Encore un coup ce grand dadais de Charles-Albert fils de la Comtesse de Bric et de Broc aurait abusé de la dive bouteille et mal supporté les effets secondaires : juste espérer que cette fois-ci il ne serait pas juché au sommet de la tour nord du château, incapable de descendre tout seul. Ce qui nécessiterait encore la venue des pompiers avec leur grande échelle.  Ou comme la semaine passée, debout en équilibre sur la margelle, en train d’uriner dans le puits profond de trente mètres… Sauvé in extremis par la bonne Léopoldine habituée à ses excentricités post éthyliques. Elle l’avait empoigné par la martingale de son peignoir et tiré puissamment en arrière. Récompensée par… une retenue de salaire pour vêtement endommagé.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là, urgence ou pas urgence, le docteur était bien obligé de s’arrêter n’est-ce pas ? Route bloquée. Attroupement fébrile. Manifestation ? Accident ? Sans trop de heurts, car elle roulait tout au plus à trente à l’heure, la Panhard pila et cala juste devant une vieille connaissance : Le Père Cévérant bien planté en travers de la chaussée, les bras en croix – déformation professionnelle ? Un petit sourire narquois au coin des lèvres. Encore une provocation de son vieil « ami-dversaire » ! pensa le médecin. Mais il comprit très vite qu’il y avait d’autres acteurs en lice cette fois-ci. D’abord, cette espèce de roue métallique traversant la route, plaquée magistralement par Berlingot, n’en revenant pas lui-même, acclamé d’un viril « ESSAI ! », suivi par ce grand Don Quichotte suant et gesticulant. Et puis en cascade,  les spectateurs échappés de la salle, commentant tous à la fois cette séance de cinéma, dont le film se déroulait en direct dans la salle.

Le pépé Bourdalou reboutonnant fébrilement sa braguette émergea de la haie voisine. Fi de loup, qu’est-ce qu’elle croyait la Josiane ? Il n’allait pas manquer ça : un film sur la guerre. Sa guerre. Et surtout une évasion. On allait bien voir si l’autre avec sa vache s’en était mieux tiré que lui avec son vélo « emprunté » en chemin – Et qu’il avait eu à cœur de ramener sur les lieux après la guerre, car on n’est pas des voleurs chez les Bourdalou, ça non ! – Alors ce soir pas question de rater ce spectacle. Pour plus de sûreté, il n’avait rien demandé à personne. Et surtout pas à Josiane. Noun de Diou il n’était plus un gamin quand même. Il s’était éclipsé pendant qu’elle rangeait bruyamment la vaisselle. Il avait enfourché son vélo et hop en route vers la liberté, au moins pour une soirée ! Faut dire que la belle-fille, elle était pas à toucher avec des pincettes ces jours-ci. Et fallait bien reconnaître qu’elle avait de quoi. Figurez-vous que son homme, Gustave – c’est pas un fainéant ça non, un brave garçon, un Bourdalou quoi… son Gustou – quand les eaux sont bonnes, il va à la pêche le dimanche. Sa seule distraction. Personne n’y trouve à redire, pas même Josiane. Sauf que samedi matin, quand elle avait ouvert la portière de la Simca pour aller à la répétition de chorale avec mademoiselle Lebonbec, une odeur atroce lui avait soulevé l’estomac. Issue de la musette de pêche abandonnée sur le siège arrière et que voulez-vous, on ne peut pas demander à trois malheureux goujons oubliés au fond d’un sac, piteux butin d’une pêche peu glorieuse, de sentir la rose huit jours plus tard. Et s’il n’y avait eu que ça… Mais voilà que la malheureuse  Josiane plongeant imprudemment la main dans le sac pour enfin le débarrasser de cette puanteur avait été méchamment agressée par un hameçon traînant par là. Planté dans le pouce. Ouille ouille ouille ! Vengeance posthume ourdie par l’âme des nombreuses victimes de « l’halieutique » ? Pas de chance : la malédiction était tombée sur celle qui n’y était fichtre pour rien. Ce soir-là, soupe à la grimace (avec restes toute la semaine) et ça, mon petit Gustave, tu l’avais pas volé !

En ce qui concerne la fin du film, il faudrait patienter pépé Bourdalou. Le projectionniste honteux et confus promit de revenir avec son appareil en bon état et des bobines bien disciplinées.

Le dernier spectateur parti, Madeleine et Gérard dont c’était la tâche,  rangèrent les sièges. Au moment de fermer la porte, toc toc toc toc… des coups résonnèrent, répétés.

— Nom d’une pipe, quelqu’un est enfermé dans les cabinets ! Gérard se précipita, ouvrit la porte en tournant simplement la poignée. Un vieil homme pas plus affolé que ça  sortit lentement : Panouille ! Le vieux Panouille ainsi nommé à cause de sa chevelure rustique ébouriffée et blonde comme un épi de maïs en fleur. Il avait poussé lui-même la targette et ne se rappelait plus trop dans quel sens…. et voilà. Mais il savait qu’on le retrouverait bien à quelque moment. Optimiste et philosophe.

C’était un être un peu bizarre, solitaire, ébéniste à ses heures, un peu artiste, rêveur… Il faisait peur aux enfants.

— Il a un doigt  deux fois plus long que les autres, je l’ai vu, affirmait Rosine.

— C’est un extra-terrestre, c’est sûr, expliquait Lulu qui en connaissait un rayon.

— D’ailleurs il vit tout seul. Il a même pas de chien, ajoutait Mimi avec tristesse.

En vérité, à la belle saison, « l’extra-terrestre » laissait pousser au maximum, sans le couper, l’ongle de son index droit. Spécialement pour déguster aisément et sans couteau…les fèves à la croque-sel !

 

Devant l’atelier, aux beaux jours, dans le rayon de soleil matinal, il était courant de voir deux compagnons  attablés devant une assiettée de grasses gousses vertes et  « uno rouquillo de « vi rougeo »* largement entamée. Panouille et Marcel le facteur (Salmigondis). Posté sur la grosse sacoche de cuir reposant à ses côtés, veillait son képi bleu des PTT contre lequel, yeux mi-clos, ronronnait un gros matou noir – conscient de la manne émotionnelle frémissant sous lui dans le courrier du jour, qui sait ? –

Les deux bienheureux hommes dégustaient à qui mieux mieux les fèves nouvelles, à croque-sel et pique-ongle, refaisant le monde à leur convenance dans un patois fleuri.

 

 

FIN

 

Tais-toi vieille baderne

* fermez la porte nom de dieu !

* « L’halieutique » : activité de pêche

*une bouteille de vin rouge

 

 

 

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Commentaires

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Moi, sans cahots,

Moi, sans cahots, j’applaudis.yes

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
Le père Cévérant

 

 Et oui, chère cfer, le curé de ma petite chronique, a un air de famille avec le" Léon Morin prêtre",  un autre qui n'avait pas la langue dans sa poche,

et dont feu notre Bébel a si bien endossé la soutane …

cfer
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Rififi

Du rififi dans le bled (pour une fois sans Bébel)

Parce que j'ai eu du plaisir à te lire, je vais te faire une confidence sous couvert d'anonymat.

Figure-toi que le docteur Brancard m'avait pris en stop à bord de sa Dina Panhard. Quand il a klaxonné la petite Mimi il a fait des gestes certes, mais aussi il a dit du mal du curé, de la Pierrotte, du père Bourdalou et surtout de toi Bernache. 

Si tu savais! Il m'a dit que ...non, je te dis pas...un vrai salmigondis! 

Bien sûr tu gardes ça pour toi. Ce sera notre secret, entre oiseaux de malheur on doit s'aider.

 Si le prochain épisode est du même acabit que celui-ci, pour te récompenser je t'en dirai peut-être un peu plus.

Ton dévoué corbeau.

plume bernache
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ingrédients

 

  Tant mieux si mon salmigondis vous amuse;

 Merci olala pour ce commentaire sympa et trop élogieux. 

Franchement, je m'amuse bien aussi.

Je n'ai pas  grand mal à trouver les ingrédients. Ils s'ennuyaient dans les recoins poussiéreux de ma mémoire. Il a suffi que je souffle très fort et que j'en saisisse un pour que les autres se bousculent vers mon clavier. Au risque de se mélanger s'hybrider et se transformer quelque peu, voire pour certains se métamorphoser complètement en délire…

 

 Ta fricassée à toi a peut-être besoin de mijoter encore un peu. En cuisine on ne doit jamais brûler les étapes. Tout vient à point…Je suis sûre que tu vas nous servir une de tes recettes de derrière les fagots dont tu as le secret.

plume bernache
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stocks

 

  L'expérience des "stocks", c'est une de mes bonnes copines qui l'a pratiquée à l'école primaire.

 Adulte, elle est restée très bavarde, mais elle ne parle plus pour ne rien dire. Au contraire. Très engagée politiquement, ses mots disent beaucoup et fort …

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
pépé Bourdalou et le laudanum

 

 Le pépé Bourdalou va très bien merci Garance .

 Il a vraiment existé (sous un autre nom !) vraiment avalé d'un coup  tout le traitement prévu pour la semaine et vécu encore de longues années .

 Quant aux effets secondaires du "laudanum", rien ne t'empêche de tester toi-même ou bien  jette simplement un coup d'œil sur internet !

olala
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salmigondis...ou presque

Deux nouveaux épisodes que l'on attendait bien sûr. Des épisodes encore une fois drôles, pittoresques et pleins de saveur.

Ce n'est plus un salmigondis classique et ordinaire fait de restes de viande ! mais un navarin, un salpicon, une succulente fricassée que tu nous offres là Plume !

On pourrait s'en lasser. Mais non, vu que tu le renouvelles et l'améliores sans cesse : nouveaux ingrédients juteux et savoureux, un peu de sel par çi, quelques épices par là et... le tour est joué. On se régale de ce plat riche et coloré et l'on y trouve finalement comme un bon goût de " revenez-y " !!!

Mon plat à moi mijote encore !! y manquent à ce jour quelques bonnes et indispensables épices, introuvables malheureusement sur les étals par les temps qui courent !! La faute au Covid sûrement !!!wink

Garance
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Inscrit depuis : 08/07/2019
Il me tarde de lire la suite

Il me tarde de lire la suite ...ne serait-ce que pour connaître les effets secondaires du laudanum...

 

Que va-t il arriver au Pépé Bourdalou?

 

Du rire en perspective !

 

Déjà dit, mais quel talent !

 

 

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Grosse rigolade. Vive les

yesyesyes Grosse rigolade. Vive les stocks ! On sent que tu as de l’expérience !

 

« — Oups, j’ai encore doublé la Dina Panhard du docteur Brancard dans la descente… Il m’a klaxonné et il m’a fait des gestes ! » : lesquels ?

 

PS. Prendre son temps vaut mieux que le perdre…

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
Prendre son temps

 

 En ce temps-là, on prenait son temps…

 Prendre son temps

 N'est-ce pas une belle expression ?cool

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