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Épisode 1

 

« Elle paraissait déguisée pour ne ressembler à personne, ce qui au contraire la faisait remarquer au milieu d’anonymes qui avaient multiplié leurs efforts pour ressembler à quelqu’un ». Elle sourit en lisant ce paragraphe de Marc Dugain, ferma son livre puis décrocha son vieil imper gris de la patère derrière la porte, l’enfila et sauta sur son solex. Juste le temps d’arriver à l’heure à la cérémonie.

Elle s’agenouilla deux rangs derrière Gérard. Elle avait immédiatement repéré la cascade de paille en cavale de sa chevelure. Sachant que celui-ci souffrait d’une arthrose cervicale sévère, il n’y avait aucun risque qu’il se retournât. Non qu’elle redoutât de croiser son regard, mais céans, elle avait besoin d’anonymat de recueillement et de sérieux. Or les mimiques permanentes de cet énergumène n’incitaient en rien à une quelconque sérénité. Celui-ci n’avait jamais pu s’empêcher de singer l’attitude la physionomie ou bien l’accent de la personne la plus respectable de l’assemblée où l’on se trouvait. Longtemps ses cibles préférées avaient été les professeurs pendant les cours ; ou le curé au catéchisme – voire pire, pendant les offices – ou encore le docteur lors d’une consultation, même susceptible d’être angoissante. Au contraire, cela l’inspirait doublement. Ce qui en fin de compte avait un effet apaisant sur son entourage. Plus qu’une propension à la dérision, ce comportement était chez lui une philosophie de vie. Il considérait celle-ci comme une vaste comédie. Dont, avec un soupçon de cynisme, il incarnait un personnage.

Madeleine n’écoutait pas vraiment les paroles du prêtre, tout juste un fond sonore comparable au bourdonnement des mouches ou au ronronnement de la tondeuse à gazon. Elle était perdue dans ses pensées et ses souvenirs. Le vieux Marcel que l’on encensait aujourd’hui pour la première fois de… on ne pouvait pas dire de sa vie puisque justement il l’avait perdue et c’est d’ailleurs pour cela que tout le village était réuni dans cette petite église. Pour ses obsèques.

C’était le facteur, personnage important puisqu’en ces temps où les courriels n’existaient pas et le téléphone n’ayant pas encore colonisé tous les foyers, c’est lui qui apportait les nouvelles, bonnes ou mauvaises. Depuis presque trente ans, il était donc en quelque sorte « Le porteur de destins * ». Titre dont le brave homme était tout à fait digne : fallait le voir arc-bouté sur les pédales, suant soufflant dans la montée à la sortie du village, puis dévalant à tombeau ouvert le chemin en pente menant à la ferme des Grabier pour délivrer enfin l’enveloppe ourlée de bleu blanc rouge venant d’Algérie d’où le fils rappelé du contingent n’avait pas donné signe de vie depuis près d’un mois.

Par tous les temps, il sillonnait à vélo les routes cahoteuses de la contrée, apostrophé par des « Vas-y Bartali, Bravo Bobet, Allez Geminiani, Prime prime à l’arrivée… ». Consacrant toute son ardeur à sa mission, il feignait de ne pas entendre. S’arrêtant à chaque maison où l’on ne manquait pas de le réconforter – réconfort ou damnation – avec un petit coup de vin blanc qu’il ne refusait jamais. Fatalement la fin de la tournée était très sinueuse, même sur la route parfaitement droite et parfois, vélo bonhomme et sacoche à courrier finissaient leur tournée dans le fossé. Ce genre de déboires – si l’on peut dire – amusait tout le monde sauf l’Administration des PTT et probablement aussi sa femme et ses gosses. Mais on évitait d’y penser. C’était ainsi.

Le curé s’était arrêté de parler. Frémissement de l’assistance, bruissement de pièces de monnaie extirpées des poches et des sacs annonçaient un épisode rituel attendu.

Le regard de Madeleine fut soudain attiré vers le dos de Gérard qui s’était mis en mouvement. Petits tressautements d’épaules, houle de la paille capillaire, suivis de pauses plus ou moins longues… Un fou rire. Oh non, là il exagérait. Ce n’était pas l’endroit pour faire le pitre et amuser la galerie. Tout à l’heure à la sortie elle lui dirait le fond de sa pensée.

La coutume voulait que l’on rendît hommage au défunt en défilant autour du cercueil exposé dans l’allée centrale, au son d’une musique lénifiante, mais grésillante issue d’un appareil indéniablement fatigué. Madeleine s’inséra dans la file montante, avançant à petits pas glissés, embrumée par les lourds effluves de lys et de l’encens généreusement dispersé par un enfant de chœur alerte. Elle fit le tour du cercueil devant lequel elle s’inclina, échangea avec la famille endeuillée un regard empathique.

Au retour elle croisa Gérard. Découvrit alors son visage dévasté de larmes. Pour la première fois elle voyait le joyeux drille pleurer. Il se glissa à côté d’elle et entre deux sanglots chuchota à son oreille : je me suis tant moqué… Après un silence il ajouta : je l’aimais tellement, si tu savais ! Et devant l’assemblée médusée, il laissa se déverser chagrin et culpabilité contre l’épaule de Madeleine, un peu embarrassée.

En sortant de l’édifice, sans autre explication, Gérard s’éclipsa.

 

*«  Le porteur de destins » de Gilbert Bordes

 

Épisode 2

 

 Le lendemain, en allant prendre son travail à la boulangerie-épicerie du village, Madeleine passa devant le cimetière. Tiens, le portail entr’ouvert, ce n’était pas habituel, chacun veillant à bien le refermer, non pour éviter des escapades des résidents bien sûr, mais plutôt pour empêcher des intrusions. De chiens errants, chats lubriques, renards potentiellement enragés, ou, Dieu nous en garde, sangliers fouisseurs… Sans parler de quelque tagueur irrespectueux. De mémoire d’homme, ou de femme — car alors ça se saurait — rien de tel n’était jamais arrivé ici. Mais on ne sait jamais. Avec tout ce qu’on lisait dans les journaux…

  N’écoutant que son bon cœur, la jeune femme descendit de solex, le cala sur la béquille incertaine et s’avança vers l’entrée du lieu.

  Sur une tombe à peine refermée, rien n’est plus triste qu’une couronne de fleurs éclatantes hier et lamentablement défraîchies aujourd’hui. Que serait-ce demain ? Bien piètre signal pour les nouveaux arrivants installés ici pour un sacré bout de temps. On sait bien que les regrets sont éternels mais pas les fleurs coupées. Quoi qu’il en soit, un petit coup d’arrosage prolongerait la vie de celles-ci et ce faisant, ajouterait un supplément de pensées bienveillantes envers le pauvre facteur. Encore un petit coup de vie post mortem, Marcel ?

  Munie du petit arrosoir laissé à disposition près du robinet de l’entrée, elle se dirigea vers la pierre tombale du défunt. Ça alors ! Une brassée de bleuets marguerites et coquelicots palpitait dans un rustique pot d’argile encore humide sur lequel une main malhabile avait gravé ces mots :

« Marcel Migondis été un tipe bien »

  Le brave homme avait enfin retrouvé sa véritable identité, perdue le jour même où un petit plaisantin l’avait affublé du surnom « Salmigondis » relayé par toute la horde des moqueurs et galéjeurs de la contrée ; particulièrement féconde de cette sorte d’olibrius.

Madeleine avait bien cru reconnaître l’écriture et l’orthographe de son ami Gérard. Ce long cheveu paille englué dans la glaise vint confirmer sa conviction.

" Il n'est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être" !*

 

* Georges Eliot

 

Épisode 3

  

  Madeleine refermait soigneusement le portail lorsque le vent d’ouest lui souffla brutalement huit coups de cloche. Oh Boudiou ! je vais encore être en retard, et c’est jour de tournée ! La Pierrotte va me chanter Manon… Elle courut vers son solex et zut, il était couché par terre - cette fichue béquille avait encore foiré - et pour finir la sauce, une grande flaque puant l’essence ruisselait sournoisement dans l’herbe. Le réservoir mal bouché avait lâché tout son jus. Plus de carburant, plus de moteur ! Bien sûr elle pourrait pédaler mais ce solex pesait des tonnes et la côte était rude pour arriver au village. Ses maigres mollets de poulette n’allaient pas assurer… Elle en était là de son constat catastrophique quand vroum houm houm houm… un bolide fonçait vers elle. Par hasard, le tacot « tarabriscolé » de Gérard croisait dans les parages. Une deux-chevaux décapotée. Pas décapotable, non. Décapotée. À vie. L’ancienne toile s’étant envolée un soir de tempête, Gérard avait décrété qu’il n’allait pas se décarcasser à en monter une nouvelle ; de toute manière ça servait à rien puisque on roulait bien à moto ou en scooter sans un toit sur la tête et qu’on s’en portait pas plus mal. Mieux : Le grand air vous préserve de l’endormissement au volant, source d’une mort certaine, alors… Que répondre à des arguments d’une telle puissance ?

  Bref, aujourd’hui Madeleine n’allait pas faire la difficile. Quand le garçon l’avait embarquée dans son « carrosse » elle n’avait pas dit non. Quant au solex, qu’elle se tracasse pas pour ça, il allait s’en occuper. Tu sais bien que j’adore mettre les mains dans le cambouis avait-il ajouté pour couper court à toute réticence. Elle lui aurait sauté au cou. D’ailleurs elle l’a fait ! Ce Gégé quand même, le cœur sur la main… pleine de cambouis mais qu’importe !

La Pierrotte l’attendait sur le seuil de la boutique, poitrine arrogante, poings sur les hanches.

— Dis donc ma cocotte, commença-t-elle, tapotant de l’index sa montre-bracelet. C’est quoi ton excuse ce matin ? Le pépé avait oublié de remonter la pendule ? Les vaches s’étaient échappées dans la luzerne du père Grognasse ? Ou plutôt ton galant t’a retenu trop longtemps ?

— Non Pierrotte, c’est à cause de Salmigon…

— Mais tu me prends pour une falourde ? Depuis hier ce pauvre Marcel est enfin tranquille, en train de manger les pissenlits par la racine et tu l’accuses de te mettre en retard ?

— Mais non, j’ai…

— Tu m’expliqueras plus tard.

Dans le placard, la patronne avait décroché la blouse blanche de la retardataire et la lui agitait frénétiquement devant le nez. Va aider le Pierrot dans le fournil. Depuis une heure il se met la rate au court-bouillon pour ranger les miches dans la fourgonnette - tout seul avec son lumbago -. Il devrait déjà être parti pour la tournée. Moi je peux pas laisser le magasin tu le sais bien. Allez reste pas là plantée comme la statue de sainte Nitouche.

Sur ce, la patronne tourna les talons et tout en marmonnant s’affaira dans la boutique, suivant une chorégraphie quotidienne. Elle évoluait entre le baril de sardines odorantes dont elle chassait les mouches à vigoureux coups de torchon, la bonbonne d’huile dont elle contrôlait l’étanchéité toute relative du petit robinet distributeur, les sacs de lentilles ou de gesses pour vérifier la présence de la petite pelle en bois. Enfin, moment frivole à la rencontre des convoitises enfantines, accompli avec un sourire sucré, elle réaligna méticuleusement les bocaux de bonbons multicolores sur l’étagère basse près du comptoir. Puis elle exécuta un pas léger en arrière, et en écartant gracieusement ses doigts relevés aux ongles aussi rouges que les berlingots à la framboise, elle inclina la tête sur le côté et lâcha un « Ah ! » de satisfaction.

Ting tang Ting tang ! Premier client ! annonça la clochette de la porte. La Pierrotte rajusta la ceinture de sa blouse, bomba le torse et déploya son sourire carminé. Prête !

 

À suivre...

 

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Commentaires

cfer
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Inscrit depuis : 19/11/2014
Au temps béni

Belles évocations humoristiques du monde d'avant...celui du vélo solex, de la 2cv, du baril de sardines, de la bonbonne d'huile, des bocaux de bonbons...En plein dans le mille!

Lecture vivement conseillée pour adoucir les humeurs chagrines.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
mesquinerie

 

 Ne soyons pas mesquins : offrons plusieurs pensées bienveillantes à ce brave homme ! Pour toute l'éternité (si longue, "surtout vers la fin…", ce ne sera pas de trop !

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
« Quoi qu’il en soit, un

« Quoi qu’il en soit, un petit coup d’arrosage prolongerait la vie de celles-ci et ce faisant, ajouterait un supplément de pensée bienveillante envers le pauvre facteur. Encore un petit coup de vie post mortem, Marcel ? »

Plutôt un petit coup de blanc ?

« supplément de pensée bienveillante ou supplément de pensées bienveillantes » ? (

Pensée est généralement pluriel en complément du nom supplément

).

Quelle verve ! Un très bon cru (blanc ou rouge). Ça gouleye !

Garance
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Inscrit depuis : 08/07/2019
Ce facteur "porteur de

Ce facteur "porteur de destin" a quelque chose de pagnolesque.

 

J'aime "les lourds effluves de l'encens généreusement dispersé par un enfant de choeur alerte" on se représente bien la scène !!!

 

La chute apporte un semblant d'émotion avec Gérard le trublion de service qui ne respecte pas grand chose mais qui, ce jour-là ne pouvait retenir ses sanglots...

 

Cette lecture est un plaisir.

 

Merci Plume!

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
À suivre... certainement !

À suivre... certainement ! (au pas !cheeky)

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