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Les nuages étaient bas dans le ciel, comme si surpris de trouver la terre au-dessous d’eux après leur traversée, ils n’avaient pas eu le temps de remonter à une distance respectable. Le soir envahissait peu à peu les trottoirs et le vent se mit à chuchoter entre les immeubles. L’esprit occupé, consciente du silence de l’appartement, elle se tourna sur le côté, mit les pieds sur le canapé, remonta les genoux sous le menton et trouva dans le bruit assourdi du vent un certain apaisement ; elle ferma les yeux, s’assoupit et fit un rêve.

L’air est doux et printanier, le vent joueur et caressant, le ciel uniformément bleu, insolent de pureté comme si les nuages confus de leur audace d’avant son rêve avaient pris la fuite ! Le soleil est d’humeur joyeuse et joue à cache-cache derrière des arbres et feuillus tout vibrants de sève, de fleurs et jeunes pousses.

Dans ce théâtre de verdure, de couleurs et de senteurs, deux fillettes courent, rient et folâtrent. Deux nattes cuivrées pour l’une, un déferlement de boucles blondes pour l’autre dansent sur leurs frêles épaules au rythme de leur course. Toutes deux roses de plaisir, un éclat de soleil au bord des yeux, ivres de liberté et de joie non contenue, elles courent pieds nus, main dans la main dans l’herbe caressante et chantent à tue-tête : « J’ai du bon tabac dans ma cafetière !! ... »  (Pauvre tabatière : un peu frustrée sans doute mais pas rancunière !!). Et là-haut, tout là-haut, perché sur la crête des arbres, le soleil ému et attendri s’esclaffe, pleure, de rire, ses plus radieux rayons. Devant tant de légèreté et de fraîche innocence, les arbres retiennent leur souffle, les fleurs soupirant d’aise et de gratitude redressent la tête par-dessus les herbes folles pour mieux voir. Le ruisseau, long serpent d’argent qui se veut manifester aussi et participer à tout ce déballement de joie bon-enfant, se prend à chantonner et moduler gaiement sur des airs de Jazz. À peine un frôlement, l’aile d’une libellule un peu fantasque et le voilà qui s’ébroue, cascade doucement sur les notes de « Llego cachaïto ». Puis ce sont deux paires de petits pieds qui le taquinent joyeusement et lui font la fête. Et lui de se rengorger et de jouer à saute-galets pour le plus grand plaisir des deux mignonnes dont les rires s’élèvent en perles cristallines et se mêlent aux chants des oiseaux.

Rien ne semble vouloir déranger ce bonheur paisible.

À l’horizon pourtant, insidieusement, quelques minces effilochures ouatées grignotent depuis un moment un morceau d’azur, s’étalent, se vautrent, transformant bientôt l’éther en une énorme houle spumeuse. Très vite, aiguillonnés par un vent à l’humeur subitement irascible, de méchants et gros nuages assiègent la nappe céleste. Tout devient sombre ; le vent s’ébroue, rugit, bousculant tout sur son passage ; les arbres gémissent, les feuilles se cramponnent, les oiseaux se taisent. Un premier éclair, puis un deuxième suivi d’un coup de tonnerre. Apeurées les deux fillettes se relèvent et s’élancent dans la campagne soudain devenue hostile. Leurs mains se sont instinctivement rejointes et elles courent, elles courent, ignorant les cailloux qui leur mordent les pieds. À courir ainsi, la plus jeune s’essouffle et s’épuise. Leurs menottes, imperceptiblement, se sont dénouées. La distance se creuse entre elles. Seule maintenant, perdue dans une ouate grisâtre et menaçante, la plus jeune s’est laissée choir dans l’herbe humide :

— Marie, Marie attend-moi, appelle-t-elle, ne m’abandonne pas. Marie…

Devant elle, soudain, quelque chose qui ressemble à un mur ou peut-être à une porte. De ses petits poings rageurs, elle frappe tambourine encore et encore sur la porte verrouillée qui proteste et maugrée.

—  Marie crie-t-elle encore, Marie…

Mais Marie ne répond pas ; Marie ne répond plus, elle a oublié le chemin rassurant des mots et, doucement, irrémédiablement, s’enfonce un peu plus chaque jour dans sa nuit.

Sur le canapé, la jeune femme s’éveille soudain ; les poings douloureux ; le cœur en haillons. Les larmes inondent son visage. J’ai dû faire un vilain cauchemar s’entend-t-elle penser.

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
Que de belles trouvailles !

Que de belles trouvailles ! Entre autres :

ce superbe passage où les deux fillettes, « un éclat de soleil au bord des yeux » taquinent le ruisseau qui joue « à saute galets »etc.

et puis « une énorme houle spumeuse » (spumato ?) annonçant l’orage et cette « porte verrouillée qui  proteste  et maugrée » (sonorités intéressantes) et enfin une métaphore terrible «  perdre le chemin rassurant des mots. » qui nous laisse le cœur en haillons. Comment dire mieux ?

 

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Tiens ! Olala s’est

Tiens ! Olala s’est réveillée ! C’est laborieux (le réveil), mais quand elle veut, elle peut ! Je suis rassuré. Merci pour cet excellent petit texte.

 

J'ai particulièrement aimé :

 

- L’air est doux et printanier, le vent joueur et caressant, le ciel uniformément bleu, insolent de pureté comme si les nuages confus de leur audace d’avant son rêve avaient pris la fuite !

- un éclat de soleil au bord des yeux...

- « J’ai du bon tabac dans ma cafetière !! ... »  (Pauvre tabatière : un peu frustrée sans doute mais pas rancunière !!).

- le soleil ému et attendri s’esclaffe, pleure, de rire, ses plus radieux rayons.

- Le ruisseau, long serpent d’argent qui se veut manifester aussi et participer à tout ce déballement de joie bon-enfant, se prend à chantonner et moduler gaiement sur des airs de Jazz.

- Et lui de se rengorger et de jouer à saute-galets...

-Etc.

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