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Les nuages étaient bas dans le ciel, comme si surpris de trouver la terre au-dessous d’eux après leur traversée ils n’avaient pas eu le temps de remonter à une distance respectable. Le soir envahissait peu à peu les trottoirs et le vent se mit à chuchoter entre les immeubles. L’esprit occupé, consciente du silence de l’appartement, elle se tourna sur le côté, mit les pieds sur le canapé, remonta les genoux sous le menton et trouva dans le bruit assourdi du vent un certain apaisement ; elle ferma les yeux, s’assoupit et fit un rêve.
 
  Ces derniers jours avaient été éprouvants, très éprouvants. À croire que les soucis s’étaient donné tous rendez-vous là, en même temps. Un rassemblement prévu pour quelle mauvaise fête ?... Avec mauvaises farces en cadeaux ?.. Trop, c’était trop. Elle n’avait plus envie de se bagarrer. Fatiguée elle était et n’aspirait qu’à un grand repos. Une fuite ? Un profond sommeil ? Un vrai sommeil réparateur de vie. Oui, c’est bien çà. Une autre vie. On efface tout. On recommence.

  Pourquoi n’aurait-on pas droit à une deuxième chance ? Recommencer avec l’expérience de la première… mm… Cette fois, elle saurait faire. Finis les erreurs d’aiguillage. Finis les chemins chaotiques, pierreux, sournois où l’on se tord les chevilles, où les virages suppriment sans cesse l’horizon… Finies les voies rapides où l’on passe, transparente, si seule parmi la foule des étrangers… Finies les « auto-stop » risqués, les confiances bafouées… Fini… Fini…

  Elle serrait tendrement le coussin qu’elle avait mis entre ses bras. Elle aimait s’endormir ainsi. C’était une habitude rassurante qu’elle avait sauvée de l’enfance.

  Maintenant, elle avançait, couchée sur de la mousse vert tendre… Peut-être volait-elle… Peut-être nageait-elle… Elle ressentait sur son corps le moelleux de cette mousse qui respirait avec elle et ondulait doucement. Le sous-bois sentait bon la fougère, le champignon et même l’herbe fraîchement coupée. Quelques jacinthes sauvages lui faisaient en passant un clin d’œil bleu lavande pour l’accueillir comme il se doit. Là-bas, un petit groupe d’insectes se baignait dans une coulée de soleil. Plus loin, quelques menthes se trémoussèrent pour embaumer tant qu’elles pouvaient.

  Une atmosphère ouatée. Une lumière tamisée caresse le visage. Les grands fûts immobiles sont les piliers de cette cathédrale dans une verticalité qui en ferait nos frères, à voir leurs bras, là-haut, se tendre vers le ciel.

  C’est la vie qui s’avance et lui fait les honneurs de son palais secret. Elle écrase imperceptiblement le violet d’une fleur. Un petit bruit feutré, douceâtre, un peu mouillé… Le frôlement d’une aile dérangée… Le minuscule zézaiement d’un insecte en partance…

  Là-bas, au loin, très loin, un oiseau chante son bonheur. Plus loin, un autre lui répond. Elle ne respire plus. Le sang qui bat aux tempes. La respiration qui reprend, profonde en une fois et s’apaise à la fin.

  C’est le premier matin du monde. Le miracle d’une naissance. Une déferlante de joie l’envahit. Elle se sent si légère… Serait-ce une nouvelle vie pour elle ? Une deuxième chance ? SA deuxième chance ?

  Elle reconnaît sa petite robe beige rosée à petits points blancs qu’elle portait quand elle avait huit ans. Elle aperçoit même le petit accroc  raccommodé en bas, sur le côté, celui qu’elle avait fait en courant trop près du rosier rouge…

  Alors, elle a donc huit ans ! Une autre vie recommence. Elle a l’âge où les « plus tard » et les « un jour » sont si loin que la vie a le goût de l’éternité. C’est un capital inépuisable. L’avenir ? Ça n’arrivera peut-être jamais. C’est si loin… Le trésor, le vrai, c’est ce présent. Ce temps qui s’étire et donne l’impression de dormir, de nous ignorer. La liberté de pouvoir s’envoler au pays de tous les possibles…

  Bien sûr, à côté, il y a les grandes personnes qui nous dérangent avec leur vie inintéressante, toujours bruyante et galopante. Avez-vous déjà vu une grande personne fondre de plaisir devant la danse d’une tache de soleil sur un mur ? Avez-vous déjà vu une grande personne tombée en amour devant une flaque d’eau, cette ouverture mystérieuse sur un monde à l’envers ? L’avez-vous encore vue être capable de se lover dans une goutte d’eau ?

  Il faut dire que les grandes personnes ont beaucoup d’excuses. Elles sont tellement esclaves… Esclaves du temps. Enchaînées à leurs responsabilités. Enchaînées aussi à leurs addictions qu’elles se sont créées pour sucrer un peu l’amertume de leur route…

   Tout ça, elle n’en veut plus. Elle ne veut plus qu’une vie de huit ans.

 

  Soudain, le sous-bois s’éclaircit. Au bout, c’est un vacarme. Une large route et une ville de l’autre côté. Il fait chaud, bien trop chaud ici.
  En face, elle reconnaît de loin des personnes de sa vie d’avant, qui travaillent, qui s’inquiètent, qui courent dans tous les sens, qui portent leurs soucis comme un gros sac à dos.
  Elle, elle est au bord de la route, de l’autre côté. Ils la voient. Ils lui font signe. Va-t-elle leur tourner le dos ? Ils l’attendent. Ils ont besoin de son aide. Maintenant ils l’appellent, ils crient.

  Alors elle ne pense plus, elle s’élance. Elle a le cœur qui fond déjà. Elle est reliée à l’autre bord de la route, comme attachée par ce lien invisible qu’ils sont tous entrain de tirer. Mon dieu comme il fait chaud ! Elle court. Elle court parmi la circulation, les klaxons, le crissement des pneus d’une voiture qui allait la renverser… Non !....

 

  Alors elle se réveille, là, sur le canapé, transpirant sur le coussin qu’elle serre fort contre elle. Assise au bord du canapé comme au bord de sa vie. Mais qui klaxonne encore ? C’est le téléphone qui appelle… Elle a quitté la solitude apaisante de la forêt. Oui, elle ira se battre avec eux. Elle reprend sa place parmi tous les autres. Sa vie, c’est vrai, n’est pas facile mais c’est sa vie, celle qu’elle a reçue en héritage. Elle relèvera le défi. Elle reprendra son sac à dos. Elle ne retournera pas dans ses huit ans. Elle habitera cette vie qui est sienne et c’est peut-être çà le vrai goût d’exister.

  Le téléphone continue de sonner…

— Oui, allo ?

 

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Commentaires

olala
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Inscrit depuis : 01/02/2014
Le rêve

Un beau texte où s'invite avec bonheur la poésie.

Seulement un peu gênée par tes fréquents " appels et références "à la philosophie.

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
« Finis les erreurs

« Finis les erreurs d’aiguillage. Finis les chemins chaotiques, pierreux, sournois où l’on se tord les chevilles, où les virages suppriment sans cesse l’horizon… ».

cette phrase me rappelle  un poème (ICI) d’Antonio Machado :

« Voyageur, le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout ; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler »

 

« Les grands fûts immobiles sont les piliers de cette cathédrale dans une verticalité qui en ferait nos frères, à voir leurs bras, là-haut, se tendre vers le ciel. » : ICI

Bravo pour la recherche inspirante… et la métaphore forestière.wink

 

Et merci d’avoir sucré, un peu, l’amertume (dans un gros sac à dos… qui klaxonne) de notre route.

 

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
un rêve bien attrayant

 

J’aimerais bien y être accueillie par « le clin d’œil bleu lavande des jacinthes sauvages », saluer le « petit groupe d’insectes qui se baignent dans une coulée de soleil… » m’adosser contre « les grands fûts immobiles dont la verticalité … » Bonjour mes grands frères chéris les arbres ! (quelle belle image)

Quant au « minuscule zézaiement des mon petit cousin- zin-zin en partance ». Je l’entends rien que de le lire ! ! !

La suite m’incite à la réflexion philosophique sur le « plus tard », le temps présent, le goût de l’éternité (quand on a huit ans !) mais le « vrai goût d’exister » de la conclusion n’est pas si mal…

J’aime bien la définition judicieuse des addictions que l’on se crée « pour sucrer un peu l’amertume de notre route »…

 Sous des atours tout en transparence et légèreté poétique, se niche une pensée philosophique bien sentie qui nous touche à cœur.

 

Je constate que toi aussi tu as glissé de l’imparfait vers le présent et à la toute fin une incursion vers le futur, ce qui semble normal puisque ce sont des projets pour l’avenir.

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