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Les nuages étaient bas dans le ciel, comme si surpris de trouver la terre au-dessous d’eux après leur traversée ils n’avaient pas eu le temps de remonter à une distance respectable. Le soir envahissait peu à peu les trottoirs et le vent se mit à chuchoter entre les immeubles. L’esprit occupé, consciente du silence de l’appartement, elle se tourna sur le côté, mit les pieds sur le canapé, remonta les genoux sous le menton et trouva dans le bruit assourdi du vent un certain apaisement ; elle ferma les yeux, s’assoupit et fit un rêve.

Précise comme pour une opération à cœur ouvert, elle me l’a conté :

— J’ai plongé dans le sommeil, je n’ai opposé aucune résistance, aussi vite que sur la pente d’un grand huit. Le ciel était noir. Les nuages pleins à craquer comme s’ils retenaient leurs larmes. Et la pluie, soudain, venue diluer ce lapis-lazuli métamorphique, comme dans un des tableaux que j’avais vu à Balbec, dans l’église aux motifs orientaux et au linteau bordé de myosotis. Je me souviens : je gémissais, oppressée : « Mal, mal, malbec… ».

Une maison gainée dans une bulle de tristesse, et un jardin luxuriant, jusqu’ici jamais vus. C’est du moins ce que j’ai cru… au début. Doucement, l’ondée tambourinait sur la vitre ; c’était comme s’il existait une frontière entre l’exubérance du jardin et les tons plombés qui l’entouraient. Quelques gouttes impatientes s’assemblaient, puis crevaient en longs ruissellements faisant onduler le paysage, mélangeant les couleurs qui, l’instant d’après, se diluaient et mouraient en longs fragments diffus.

Je regardais dehors, mais ne voyait rien d’autre que mon reflet tremblé, tache un peu grise que les gouttes brouillaient à loisir, immobile, à attendre et écouter simplement le temps qui battait lentement dans ma tête comme une réminiscence de vents et de tourmentes… Juste écouter et éviter que les battements du cœur et la pulsation du sang dans les oreilles ne recouvrent tout…

Bruits, craquement, crépitements de la pluie sur les vitres et le toit.

Rêve étrange où et je demeurais là à contempler, comme en apesanteur, un être que je n’avais pas vu depuis longtemps et dont je constatais qu’il avait vieilli… et l’enfant qui sommeillait en moi se demandait comment elle avait pu en arriver là.

Dans la vie, il arrive un moment où l’on regarde devant soi et où l’on ne voit que ce qu’on a laissé derrière. Peut-être est-ce juste du temps déposé en couches épaisses. Une dérive… Un glissement du temps ce miroir déformant. Enfermés que nous sommes dans nos reflets.
Tout à coup le vent s’est levé, violent. Curieuse sensation : j’ai fait le vide et pris le temps de compter sans penser à rien d’autre que la petite chanson de l’eau piquée de cris d’oiseaux. Et c’était comme un vol qui change soudain de direction, sans qu’on sache qui en prend la tête, ni comment il passe le message aux autres.

Puis, en levant la main comme pour demander la permission, elle a ajouté :

— Aucun rêve n’est simple à réaliser. J’ai vécu des choses et rencontré des gens extraordinaires. Il ne m’en reste rien… ou si peu.

Profond soupir… Sans souffler plus, elle a repris :

— Il faut laisser le temps couler sur soi, que les souvenirs bons ou mauvais se mélangent et se dissipent. Certains restent, bien sûr ; et se figent. Je le sais, nous sommes faits de la même étoffe que les rêves.

Elle a baissé la main. Le tic-tac de la pendule marquait de sa pulsation un grand calme un peu oppressant. Son regard a glissé doucement vers le sol, comme voulant s’extraire à un reflet, à ce visage d’un temps révolu dilué parmi les ombres de sa raison. Prise d’une urgence subite, elle m’a dit :

— Il avait un de ces sourires qui vous émeut au point de vous faire tressaillir des pieds à la tête, de vous faire entrouvrir une porte vers une nouvelle grande aventure à laquelle vous aviez définitivement cessé de croire, vers des espérances de rires, de couleurs, de caresses et de douceurs…

Et s’est mise doucement à pleurer.

 

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Commentaires

olala
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Inscrit depuis : 01/02/2014
En longs fragments diffus

Des mots qui chantent et enchantent, des mots comme des notes de musique ( l'émouvante interprétation de R. Fonseca ? ) qui s'égrènent en "longs fragments diffus" et poétiques avec, toujours sous-jacente et présente chez toi, une certaine mélancolie ( souffrance ? )

"Dans la vie, il arrive un moment où l'on regarde devant soi et..."

"Il faut laisser le temps couler sur soi, que les souvenirs bons ou mauvais se mélangent et se dissipent". Pas sûre qu'ils se dissipent ; au mieux ils s'estompent...

"Entrouvrir une porte vers une nouvelle grande aventure..."

Un beau texte.

cfer
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Inscrit depuis : 19/11/2014
Texte dense et émouvant que

Texte dense et émouvant que l'on reçoit effectivement en " longs fragments diffus." Texte de ce fait, difficile à commenter.

Je retiendrai entre autres:

"Il faut laisser le temps couler sur soi, que les souvenirs bons ou mauvais se mélangent et se dissipent."

Mais a-t-on le choix de faire autrement?

Maxime Chattman a peut-être trouvé la solution afin que nous devenions un peu plus acteur de notre vie:

" La machine à voyager dans le temps existe. C'est la magie. Et la magie existe bien. Dans les mots."

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
souvenirs mouvants

 

 Pas si sûr que nos souvenirs se figent. Je crois qu'ils se déforment, parfois s'amplifient, d'autres fois s'atténuent, disparaissent, renaissent soudain à certaines occasions, pas toujours identiques à ce qu'ils furent… Notre subconscient y travaille. Notre mémoire nous joue des tours quelquefois !

 

Bien aimé ce texte un peu mélancolique "en longs fragments diffus" et comme toujours très poétique.

"Nous sommes faits de la même étoffe que les rêves"

Garance
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Inscrit depuis : 08/07/2019
En longs fragments diffus

Pourquoi, souvent, tes écrits me font-ils penser à une aquarelle ?
Peut-être est-ce le thème de l'eau que tu utilises pour exprimer un souvenir qui se dilue dans le temps, une souffrance ( souvent sous-jacente dans tes écrits ) qui, comme une source voit des résurgences parfois inattendues.

" quelques gouttes impatientes s'assemblaient, puis crevaient en longs ruissellements faisant onduler le paysage, mélangeant  les couleurs qui, l'instant d'après, se diluaient et mouraient en longs fragments diffus"

" je ne voyais rien d'autre que mon reflet tremblé, tâche un peu grise que les gouttes brouillaient à loisir...".

L'aquarelle, exercice difficile s'il en est, consiste à travailler les pigments de couleur et l'eau pour obtenir le meilleur effet.

Le résultat sera celui de l'émotion du moment, la tristesse ou le bonheur.

 

" il faut laisser le temps couler sur soi, que les souvenirs bons ou mauvais se mélangent et se dissipent ".

Oui , laisser couler, ne pas bloquer... si possible.

 

Et puis, effet de l'âge sans doute , ( ne te froisse pas, nous sommes de la même génération) une phrase comme un clou dans le cœur :"Dans la vie, il arrive un moment où l'on regarde devant soi et où l'on ne voit que ce qu'on a laissé derrière "

Il en faut de la force d'âme pour se nourrir du passé et ne regarder que vers l'avant...

Faire comme si on n'apercevait pas les limites...

 

La fin de ton texte m'évoque une chanson de Bourvil ou de Brassens, je ne sais plus.

Une femme broyée, noyée dans le quotidien d'un mari rustre rêve à ce jour de fête au village où un inconnu lui avait souri et laissé entrevoir la douceur du paradis...

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