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Les nuages étaient bas dans le ciel, comme si surpris de trouver la terre au-dessous d’eux après leur traversée ils n’avaient pas eu le temps de remonter à une distance respectable. Le soir envahissait peu à peu les trottoirs et le vent se mit à chuchoter entre les immeubles. L’esprit occupé, consciente du silence de l’appartement elle se tourna sur le côté, mit les pieds sur le canapé remonta les genoux sous le menton et trouva dans le bruit assourdi du vent un certain apaisement, elle ferma les yeux et fit un rêve.

Le murmure du vent se fit berceuse. Comment connaissait-il la mélodie que chantait jadis Maman ? Après si longtemps cette petite musique l’avait retrouvée et pénétrait jusqu’au fin fond de son âme. Elle se recroquevilla encore contre les coussins de velours grège. Sa main remonta doucement vers son visage, le pouce trouva le petit chemin entre ses lèvres et se nicha avidement dans la tiédeur sucrée de sa bouche qui retrouva instantanément la fonction primale et consolatrice de la tétée.

« Dodo l’enfant do, l’enfant dormira bien vite »

susurrait le Vent Maman. Redevenue petite fille, elle dormait déjà.

« Dodo l’enfant do, demain sera là bientôt… » Et le matin est là déjà. Maman est au champ. Fatou se prépare pour l’école avec ses frères et sa grande sœur. Le bol bleu un peu ébréché le pain trempé, les moustaches de lait moussu au coin des lèvres. Toute boucharde essuie toi donc le visage ! Mêmes gestes, mêmes mots, tout le rituel. Hop, petit sac de toile sur le dos et la voilà trottinant sur le chemin caillouteux. Bientôt entourée d’une pépiante nuée d’enfants enrôlés au passage dans la petite troupe écolière. Koki le chien un peu fou les accompagne en leur mordillant les chevilles juste histoire de participer à l’expédition matinale.

Tout à coup, ô miracle, l’oiseau de Paradis, celui que Fatou attendait depuis toujours sans l’avoir jamais rencontré ailleurs que dans les contes… Il est là sur le bord du sentier, perché sur un buisson. Ses plumes sont encore plus éblouissantes qu’elle pensait. Si elle pouvait lui en emprunter au moins une pour orner son chapeau comme celui de Totolitoto. Ah, les trois plumes du chapeau de Totolitoto… depuis le temps qu’elle en rêvait ! Elle approche de l’oiseau, voyons laquelle choisir, la jaune ou la rouge ? La bleue, oui la bleue… plus bleue que la mer plus bleue que l’azur ! Pas étonnant, c’est cette plume qui a peint le ciel et la mer. Et aussi sans doute les yeux de Tonton Hubert, le vieux monsieur qui s’amuse à dépoussiérer les étoiles et qui porte tous les rêves en son nom * ? Mais à l’instant où la petite menotte effleure le trésor convoité, un fracassant coup de tonnerre emporte l’oiseau dans un éclair bleu. Le vent se fâche, s’enrage en tourbillon, ricane en rafale, crache et kalache. L’averse en trombe. Les derniers mètres c’est la course. Le sifflet de la maîtresse sonne le glas des retardataires. Dernière arrivée, corvée de ménage pendant tout le mois, c’est la règle. Gare à toi Fatou ! Bouh non, pas le ménage ! Fatou déteste le ménage. Trop tard !… La porte claque. La voix gronde.

— Fatou Mata que fais-tu encore là ? Sur mon canapé ? Avec tes souliers ? Mais ma parole tu dormais ! ! ! Sur mon canapé neuf. Avec tes souliers crottés !

Envolé le rêve ! Trop réel le salon de la mère Thénard. Hargne et harpie. Haine et mépris. Volets grinçants. Vent gémissant… Fatou s’embrouille et bredouille.

— Mais M’dam’ Thénard, c’est la faute à la Voix.

— Quelle voix ? Tu te prends pour Jeanne d’Arc ?

— La voix du Vent. Elle connaît la berceuse…

— Tu dérailles complètement ma pauvre fille. Et le ménage n’est pas fait !

— J’étais si fatiguée M’dam. Tilou mon petit garçon a pleuré toute la nuit, il « fait ses dents ». Je n’ai pas dormi. Ni les autres nuits avant. Faut me comprendre.

— C’est ton problème. Pas le mien. Pourquoi crois-tu que je t’ai engagée ? Boulot pas fait, heures pas payées ! C’est ma devise. Demain tu feras double journée début 4 heures du matin. Je veux la maison impeccable pour la réception du ministre demain soir. Ta dernière chance sinon pas la peine de revenir la semaine prochaine. Ni jamais. Maintenant, file !

Fatou fuit dans le crépuscule. Frissonne sous la bruine. Sur ses joues les gouttes ont goût de sel. Des halos de lumière cotonneuse encapuchonnent chaque réverbère. Son pas pressé ranime la petite chanson du vent dans sa tête. Imperceptiblement les notes colorent son souffle. Modèlent l’air expiré. Elle se hâte. Rejoindre Tilou et tout à l’heure lui fredonner la tendre berceuse du Vent et de Maman. Dodo l’enfant do, et il dormira bien vite, il dormira bientôt. Et demain…

Demain, au diable ménage, au diable mère Thénard et son ministre ! Fatou a d’autres projets pour elle et son Tilou.

Ils ont rendez-vous au parc avec leur ami le geai du grand merisier. Celui qui chante si joyeusement et dont les plumes sont si bleues… Plus bleues que le ciel la mer… et que les yeux de…

 

*Hubert Reeves : « Poussière d’étoiles »

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Commentaires

olala
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Inscrit depuis : 01/02/2014
Le rêve bleu

Un joli retour au "pays de l'enfance" que ce rêve bleu.

Comme Marcel Proust nous possédons tous une ou plusieurs madeleines capables de nous y ramener. Retouver la candeur de nos premières années, éprouver à nouveau des sensations oubliées telles que l'innocence, la légèreté, la spontanéité...un bien nécessaire parfois !

 

olala
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Inscrit depuis : 01/02/2014
Le rêve bleu

Un joli retour au "pays de l'enfance" que ce rêve bleu.

Comme Marcel Proust nous possédons tous une ou plusieurs madeleines capables de nous y ramener. Retouver la candeur de nos premières années, éprouver à nouveau des sensations oubliées telles que l'innocence, la légèreté, la spontanéité...un bien nécessaire parfois !

 

cfer
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Inscrit depuis : 19/11/2014
Un bien joli rêve!

De la poésie, de la magie, du rêve...

On y fait la connaissance d'un Toto (au carré) africain, doublement plus généreux que son homologue gaulois!

On y fait aussi la connaissance d'un oiseau fascinant. Tenez-vous bien le mâle est capable, pour séduire sa belle, de réaliser des parades amoureuses jusqu'à ce jour inégalées dans le monde animal...toutes espèces confondues !

Eh! Oui, comme beaucoup d'êtres humains Fatou a besoin du rêve pour supporter le quotidien! 

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
retomber en enfance

 

 Ce qui est sûr, c'est que la chute ne serait pas douloureuse car je ne tomberais pas de très haut...

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Étonnante cette faculté de se

Étonnante cette faculté de se couler en enfance (attention, je n’ai pas écrit « retomber en enfance »wink). Serait-ce dû à l’attirance vers « la tiédeur sucrée » ?

J’ai relevé (parmi de nombreuses perles) :

« susurrait le Vent Maman », « les moustaches de lait moussu », « plus bleue que la mer plus bleue que l’azur ! Pas étonnant, c’est cette plume qui a peint le ciel et la mer », « Le vent se fâche, s’enrage en tourbillon, ricane en rafale, crache et kalache ».

Je n’ai pas connu Totolitoto, je viens juste de le rencontrer.

Finalement, c’est la mère Thénard qui va se peler le ménage.

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