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Épisode 1

— Non, non et non, j’y retournerai pas ! ça m’est égal… je m’en fiche… j’y retournerai pas… je les déteste, je les déteste… c’est pas juste… c’est pas juusste…..

Ainsi vociférait Ti-Jean, ivre de colère, huit ans, son gros cartable sur le dos, le pot à lait en aluminium cliquetant sur ses mollets. Les yeux embués, les joues mouillées de grosses larmes, le gamin hoquetait en bredouillant ses menaces. Il avançait droit devant lui, mû par l’énergie du désespoir. Il ne reviendrait pas, c’était sans appel.

Ti-Jean vivait chez ses grands-parents. Ses parents avaient été tués pendant la guerre et c’était miracle que le petit en eût réchappé. On l’avait amené, alors qu’il marchait à peine, chez les parents de son père. Les pauvres gens avaient perdu leurs trois fils dans ce conflit mondial et s’étaient retrouvés investis d’une nouvelle responsabilité en la personne du bébé. Le deuil planait toujours dans la modeste maison. Quelque part, la vie s’était éclipsée et n’avait laissé derrière elle que son vêtement ordinaire pour le labeur quotidien.

Ti-Jean, certes, ne manquait de rien, sauf de l’essentiel : une bonne grosse chaleur familiale qui aide si bien à faire grandir les petits garçons en cette période d’après guerre bien morose.

La vie, pour lui, avait plus de goût depuis son entrée à l’école du village voilà trois ans. Mais il restait malgré tout un enfant un peu solitaire. Il disparaissait souvent dans le petit jardin en espérant que Pépère ou Mamette l’oublieraient pour un grand moment… Là, il se sentait accueilli, il avait sa place. Il observait avec empathie le menu peuple des animaux qui lui semblaient tellement plus intéressants que les grandes personnes… À n’en pas douter, là, il était chez lui.

Pépère et Mamette élevaient aussi quelques poules, des oies, un jars dont il fallait se méfier, et un petit nombre de lapins.

C’est là que les choses avaient commencé. Dans la dernière portée de la lapine il y avait eu un lapereau un peu différent des autres. Différent tout d’abord par sa couleur, beaucoup plus gris, et aussi par son comportement. Il était moins hardi que ses frères, se laissant bousculer quant à la meilleure place pour téter ou sur la botte d’herbe fraîche…

Mémette avait déclaré sans ménagement :

— Pas dégourdi celui-là !

Alors Ti-Jean l’avait pris sous sa protection. Comme il était chargé de s’occuper des lapins, il le faisait manger un peu à part. Il le prenait dans ses bras et le câlinait longuement. C’était si bon de sentir tout contre soi cette petite boule tiède et molle, de laisser glisser les doigts sur le doux pelage. Dans ces moments-là il était vraiment Ti-Jean et se sentait même devenir un peu lapin. Les deux ne faisaient plus qu’un. On était tellement plus fort, invincible dans ce vaste monde. Alors il faisait bon vivre, c’était le goût du bonheur.

Ces derniers temps, le gamin faisait sortir le petit animal dans le jardin, sans le lâcher de vue bien sûr. Ce lapin était maintenant apprivoisé. C’était SON lapin (allez donc savoir qui appartenait à l’autre…) et il répondait au doux nom de PINOU…

Les choses étaient au mieux, mais voilà qu’en rentrant de l’école, aujourd’hui, Mémette avait planté le pot à lait sur la table, essuyé ses vieilles mains rugueuses sur son grand tablier bleu, et avait lâché sans état d’âme :

— Va chercher le lait à la ferme, c’est l’heure de la traite. Ensuite tu viendras m’aider à saigner » le Gris » (bien sûr personne ne savait que « le Gris » s’appelait Pinou) on le mangera dimanche.

Un grand coup dans l’estomac, Ti-Jean eut l’impression de devenir léger comme une plume. Toute la cuisine elle-même avait reçu le choc. Même la grosse pendule continuait d’avancer chaque seconde comme à regret. Le robinet de l’évier avait suspendu sa dernière goutte…

Mémette était déjà repartie vers d’autres occupations. Le petit ne bougeait pas plus que la statue du monument aux morts sur la place de l’église. Puis il reprit une grande inspiration en secouant la tête pour dire non sans qu’aucun son ne sorte de sa gorge nouée.
Alors, sa décision fut prise. Le danger était imminent. Il fallait sauver Pinou. Ces sauvages ne toucheraient pas à un poil de son ami. Il ramassa machinalement le pot à lait, courut jusqu’au clapier, enfourna Pinou dans son grand cartable et partit sans se retourner.

Maintenant il marchait d’un pas décidé, sur le chemin qui sortait du village. Il donnait enfin libre cours à ses larmes de rage. Il prenait conscience de sa solitude. Qui pourrait t’aider, petit d’homme perdu dans ce monde si grand ? L’adversaire était de taille mais il ne voulait rien savoir. La seule chose qui comptait était de fuir, marcher et encore marcher sans jamais s’arrêter. Il arriverait peut-être bien au bout de la terre… Mais dans ses petits poings serrés il y avait la volonté sans faille de sauver Pinou.

Plus rien n’existait autour de lui. Ni le jour qui déclinait, ni les cris apeurés de quelques animaux en quête d’un refuge pur la nuit, ni celui des nocturnes sortant pour commencer leur chasse meurtrière…

Soudain, la réalité tomba sur lui sans crier gare : il était arrivé, juste là, où les enfants du village n’avaient pas la permission de traîner dans ce coin pour aller jouer. Devant lui, au fond d’un jardinet suspect, une petite maison regardait vers le sud et s’adossait au nord contre un petit bois de chênes et de bouleaux. Un homme habitait là. Un homme, seul, en compagnie de sa mauvaise réputation.

Tous les gamins de l’endroit appelaient cette demeure : LA MAISON DE L’OGRE !

 

Épisode 2 : Évasion

Ti-Jean, la peur au ventre, les jambes en coton, le souffle court, était là comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Il n’entendait plus que le battement de ses tempes, quand Pinou, qui n’était plus bercé par la marche du gamin, s’agita furieusement.

— Oui, oui, Pinou, je vais te faire sortir un peu…

Pinou avait la priorité. Pour la peur, on verrait plus tard. Il eut même une petite pensée d’orgueil en évoquant les copains de l’école qui seraient sans doute admiratifs de le voir là, bravant l’interdit, seul devant le danger.

Il s’accroupit, ouvrit le cartable, caressa Pinou pour le rassurer, et se rassurer surtout lui-même…

Posé sur le bord du chemin, le petit animal marqua un temps d’arrêt, puis se faufila parmi les herbes folles et tranquillement traversa la grille du portail de la maison de l’ogre.

— Oh non Pinou, pas là, pas là, reviens ici Pinou, Pinou…

Mais notre petit fugueur, bien secoué dans le cartable, venait enfin de retrouver la liberté. Et comme chacun sait, c’est un bien très convoité pour tous vivants !

Le jour commençait à faiblir sérieusement. Nous étions quand même à la fin octobre et les soirées s’annonçaient de plus en plus fraîches. C’était l’heure où il aurait fait tellement bon de rentrer dans sa maison, commencer à fermer quelques volets pour s’y sentir bien à l’abri, apprécier la danse du feu dans la cheminée et sentir la bonne odeur de la soupe du soir dans la cuisine…

Mais voilà, Ti-Jean avait voulu sauver son ami. Il le voulait toujours bien sûr, et il avait bien fait de partir sans doute. Seulement il prenait maintenant conscience de sa situation catastrophique.

Allons, allons, première des choses à faire : récupérer Pinou !

L’animal avait complètement disparu parmi les touffes d’herbe dans le jardin de la maison maudite. Alors, le môme (il fallait bien avoir l’inconscience d’un enfant !) essaya doucement d’ouvrir le portail qui - Dieu soit loué - n’était pas fermé.

Aussi doucement qu’il put, il appela :

— Pinou, mon Pinou, t’es où ? Reviens, Pinou s’il te plaît…

Il eut le réflexe, comme tous les hommes depuis la nuit des temps, d’appeler instinctivement dans son for intérieur un sauveur imaginaire qui pourrait venir l’aider. Mais qui ? Il y avait bien un Dieu qui dormait là-bas dans l’église du village… Il y était entré, une fois, pour voir. C’était sombre, froid, inquiétant. Il y avait aussi cette odeur de bougies comme les jours de panne d’électricité chez les grands-parents. Ces jours-là, la maison était remplie d’ombres qui s’allongeaient ou rapetissaient sur les murs pour jouer à lui faire peur… Dans l’église, il n’avait vu personne. D’ailleurs, Pépère et Mamette n’en parlaient jamais. Ils devaient être fâchés sans doute, et Ti-Jean n’allait pas au catéchisme comme la plupart des enfants de l’école. Alors qui ?... Il devait bien exister un dieu pour les lapins… L’urgence était d’y croire de toutes ses forces !

Tout en farfouillant de-ci de-là parmi les sauges, thyms, et autres oseilles sauvages, le gosse s’était rapproché dangereusement de la maison d’où aucune lumière ne filtrait. Toujours pas de Pinou.

Il était là, maintenant, tout contre la porte d’entrée. Il fallait donc recommencer le chemin inverse.

C’est alors, que brusquement, une lumière inonda le jardinet, et que la porte s’ouvrit brutalement.

La fin du monde était arrivée. Un cataclysme. Le loup allait manger l’agneau (il aurait dû le savoir, ça finissait comme ça dans toutes les histoires…). La vie d’un petit garçon de huit ans s’arrêterait donc là ? Déjà ?

— Nom de nom, qu’est-ce qui se passe ici ? Mais qu’est-ce que tu fais là, petit ?

Une haute silhouette noire s’était encadrée dans un rectangle de lumière jaune.

Ti-Jean n’était plus qu’un petit tas de chiffons…

L’homme l’attrapa par la manche et le tira à l’intérieur.

— Allez, rentre !

 

Épisode 3 : Pirate et pantoufles

 

Ti-Jean fut d’abord aveuglé par cette brusque lumière mais aussi par une irrépressible et glaçante panique. Ainsi, il était chez l’ogre. Captivé par l’ogre ! Il n’était plus qu’une petite chose ballotée par le destin…

La tête baissée, le cou rentré dans les épaules, il eut la vision au fond du couloir d’une pièce très éclairée. C’est sans doute là que l’ogre tuait les enfants.

  Ses yeux se portèrent alors sur les pieds du monstre. Mais les choses ne correspondaient à rien : pas de grosses bottes cloutées. Qu’avait donc l’ogre aux pieds ? Des charentaises ! Tout à fait semblables à celles de Pépère. Écossaises, un peu délavées, avachies. Tout à fait celle de son grand-père… ça alors ! Il n’en revenait pas…

  Ti-Jean reprit un peu d’assurance et commença à couler son regard le long du corps de l’adulte, finalement pas aussi grand qu’on l’aurait cru. Quand il arriva à la hauteur du visage, il eut un choc. Celui-ci était pour un quart caché par un masque. Un seul œil était masqué, mais pas vraiment, puisqu’il y avait une ouverture pour y voir. Ça faisait à l’ogre un peu une tête de pirate. Un pirate en charentaises quoi !...

  Et puis, il y eut cette voix, profonde, chaude et grave à la fois.

  — Mais mon pauvre petit, qu’est-ce que tu fais à cette heure dans mon jardin ? Raconte. Tu as l’air terrorisé, je ne vais pas te manger tout de même…

  — Ah… Ah bon ?

  — Comment « Ah bon ? ». Je sais bien tout ce que l’on raconte à mon sujet. Mais tout de même… Alors les enfants aussi ?... Mais dis-moi pourquoi tu es là.

  — M’sieur, c’est Pinou, il faut le sauver, ils veulent le tuer, il est dans le jardin, ils vont le manger, et…

  — Je ne comprends rien à ce que tu dis. Calme-toi. Viens dans la cuisine, au chaud, et raconte-moi ton histoire.

  « L’ogre » emmena Ti-Jean tout au fond, dans la pièce éclairée. Était-ce bien prudent ?...

  C’était la cuisine. La danse d’un feu dans la cheminée. Une bonne odeur de soupe. Tout comme chez Pépère et Mamette.

  Un peu plus rassuré, le gamin étala son histoire d’un bout à l’autre. Le seul œil de son interlocuteur lui semblait tellement bienveillant qu’il n’en oublia pas une miette. Mais à la fin :

  — M’sieur, il faut vite aller chercher Pinou dans le jardin. Vite, vite, je ne vais pas le retrouver dans le noir.

  — Mais si. Nous allons prendre des lampes torches. Tu vas voir. Allez, viens. Il ne faut pas se déclarer perdant avant d’avoir essayé, voyons.

  En un rien de temps, évidemment, Pinou fut retrouvé sous un pied de thym. Il avait l’air très satisfait de son escapade.

  — Maintenant, dit « l’ogre », nous allons le mettre dans une grande cage qui ne me sert plus. Si tu veux, demain, je lui construirai un grand clapier. Ici, il est en sécurité. Tu pourras venir le voir autant que tu voudras… Si tu n’as plus peur de l’ogre, bien sûr… Dit-il avec un petit sourire moqueur.

  Ti-Jean était sur un petit nuage. Il venait de passer de la plus grande frayeur à une immense joie. N’importe qui en serait un peu déboussolé, il faut bien dire.

  — Maintenant rentrons. Il est trop tard pour aller à la ferme, la nuit tombe. Justement j’ai trop de lait en ce moment. Je vais remplir ton pot, et tu vas me faire le plaisir de rentrer chez toi bien sagement. Mais tu comptais aller jusqu’où comme çà ?

  — Je ne sais pas… Jusqu’au bout de la terre et j’aurais fait bien attention à ne pas tomber au bord.

  L’homme repartit d’un franc rire joyeux.

  — Ah ! Ah ! Tu crois donc que la terre est plate comme une assiette ? Remarque, beaucoup d’autres l’ont cru avant… Ainsi, en marchant toujours tout droit, on arrive au bord de l’assiette ?

  — Ben, oui…

  — Mais tu n’as pas entendu dire à l’école que nous habitons sur une énorme boule ? Oui, comme de minuscules moucherons sur un ballon géant. Et une boule qui tourne, en plus !

  — C’est vrai ? (Alors c’était peut-être pour ça que Mamette avait quelquefois des vertiges…) mais quand elle tourne, alors, on a la tête en bas et on devrait tomber ?

  Un autre rire joyeux, et :

  — Mais non. Écoute, ce soir il est trop tard, mais reviens demain et je t’expliquerai tout çà.
 
   C’est comme ça que, plusieurs années plus tard, Ti-Jean (devenu monsieur Jean) s’entendra dire à ses petits-enfants auxquels il racontera cette histoire  : « Peut-être savait-il que la terre est ronde, mais moi je l’ignorais, pour que nous ne puissions pas voir de l’autre côté. »  

  Maintenant, dit « l’ogre », tu vas rentrer chez toi. Je suppose que tu vas avoir une belle punition. Peut-être iras-tu au lit sans manger. Alors il prit une grosse miche dans la huche à pain, en coupa une bonne tranche et y ajouta trois barres de chocolat.

  — Tiens, mange çà en route, et ne raconte pas de mensonge à tes grands-parents. Pour être en paix avec soi, il faut toujours affronter ses ennuis loyalement. Faire face, petit, souviens-toi. Ne pas tourner le dos, regarder l’ennemi droit dans les yeux. Allez, maintenant, file. Je m’occupe de ton lapin.

  Sur le chemin du retour, tout semblait avoir changé. C’était le même chemin et un autre à la fois. L’air n’avait pas la même odeur. Il y avait quelque chose de doux et de chaud qui se sentait à l’étroit dans la poitrine. Peut-être un cabri par une matinée de printemps. On était là, et partout à la fois. On était riche du monde entier, du ciel et des étoiles. C’était la vie bien au-delà de la vie…

  Alors il marchait d’un pas assuré le petit d’homme. Il marchait, la fleur au fusil, vers sa punition. Mais quelle importance !
  Il avait désormais deux amis : un lapin et un pirate en charentaise.

 

À suivre

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
I love Pinou, enfin sauvé…

I love Pinou, enfin sauvé… Mais que va-t-il advenir de Ti-jean dont les parents, fort marris, n’ont pu cuisiner la gibelotte de lapin tant désirée ? Vous le saurez, peut-être, lors d’un prochain épisode.

Questions : l'épisodie est-elle contagieuse ? Existe-t-il un vaccin ?

 

PS. Penser à rouler Ti-Jean dans le thym avant...

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
lovée

 

 Et voilà, la fameuse phrase est venue se lover à la bonne place : Bravo !

 

Très beau passage entre autres : "quelque chose de doux et de chaud qui se sentait à l'étroit ……la vie bien au-delà de la vie"

 L'art de se glisser dans la peau de son personnage. Ou serait-ce l'inverse ?

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
Amen !

 

 Je prie très très fort pour que le dieu des petits lapins (si si, il existeangel)  regarde du bon côté pour une fois…

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Un début prometteur ! La

Un début prometteur ! La suite est donc attendue avec curiosité.

plume bernache
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suspense insoutenable

Que va-t-il arriver à ce petit homme perdu dans un monde si grand ?

Que va faire cet homme de si mauvaise réputation ? Et Pinou donc, sauvé du couteau "saigneur" de la fermière…crying

 

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