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Épisode 1

 

           Le mystère attise l’imagination. Peut-être le savait-il mais Nicolas hésitait à l’affirmer. Toutefois sa conviction était bien établie : elle est bel et bien ronde. Voir de l’autre coté, renard et moi nous en rêvions mais feignions de l’ignorer. Le mystère devait rester entier. Peut être ne nous sentions-nous pas en capacité de garder le secret. La réalité dévoilée réduirait à néant cette part de rêve qui nous habitait.

    J’entreprenais de questionner Galileo et bien que le personnage fut avare de révélations j’insistais en prenant soin de ne pas le brusquer. Le moindre mot excessif, la moindre parole imprudente et la porte se serait refermée. J’appris plus tard que Galileo était sous les fourches caudines de l’autorité religieuse ; défier le pouvoir aurait pu lui causer de sérieux ennuis. L’explication de son mutisme était là. J’avançais donc à pas feutrés, dans une telle situation la prudence était de mise.

    Il m’a confirmé ce que son maître à penser lui avait inculqué par ses écrits et le résultat de ses travaux : la terre n’est pas plate comme le pensaient à tort les gens du haut moyen-âge. Le mystère demeure entier ; l’imagination féconde de l’enfance fera-t-elle le reste ?

    L’enfant que j’étais à l’époque était friand de tout ce qui pouvait nourrir son imaginaire. J’étais avide d’histoires fantastiques et Galileo m’avait pris en affection, il était soucieux de ne pas me décevoir et la part d’enfance qui ne l’avait jamais vraiment quitté prenait en sympathie ma curiosité ingénue autant que folle.

— Galileo, toi qui prétend qu’elle tourne peux-tu m’en dire plus, j’ai tout de même l’âge de savoir ! un peu de lumière nous fera le plus grand bien.

— Tu vois mon garçon, ne te laisse pas distraire avec ces histoires invraisemblables, restes sur les chemins noirs, les chemins noirs sont les seuls qui vaillent, laisse braire et viens plutôt te rendre utile, aide-moi à écosser les haricots. Les haricots, tu verras petit, c’est tout un art. De plus une bonne manière de conforter notre amicale proximité.

— Tu parles dans ta barbe Galileo, mais tu n’as toujours rien dit de ce qui me préoccupe. Je suis sûr que de l’autre côté il y a de belles choses à découvrir mais toi, tu n’as pas l’air convaincu. Je ne peux pas t’en vouloir mais tout de même tu pourrais m’en dire un peu plus.

— Sois attentif a ton ouvrage mon garçon et jette bien les haricots dans la seille, ceux qui se retrouvent à terre son perdus. Gaspiller les haricots c’est comme taire un savoir, pour moi, un crève-cœur. Pour toi, je veux bien faire un effort. Ta curiosité, ta soif de savoir me font honneur et je me dois de ne pas te décevoir.

— Alors, alors…

— Eh bien oui, je suis persuadé qu’elle tourne. Qu’elle tourne rond est une autre affaire…

— Elle tourne rond ? Tu es sûr ?

— Vaste sujet, enfin passons…

  Je sentais que Galileo ne me livrait pas le fond de sa pensée. Moi je n’étais pas pressé qu’elle tourne. L’envers ne me disait rien qui vaille et pour ne rien arranger Galileo entretenait le mystère. Peut-être savait-il que la terre est ronde, mais moi je l’ignorais, pour que nous ne puissions pas voir de l’autre côté.

— Cessons sur le champ d’écosser les haricots me dit Galileo, prends renard sous ton bras, démarre le biplan et revenons sur nos pas, Nicolas saura peut-être nous en dire plus…
 

Pour ne rien arranger Galileo entretenait le mystère.

 

Épisode 2

 

Notre remontée dans l’espace et le temps s’effectuait sans encombre. Truffe au vent, le quadrupède mangeur de poules était installé assis sur une des ailes du biplan. Son pelage flamboyait sous les effets de la vitesse. Galileo et moi écharpes au vent contemplions le paysage, vu d’en haut le monde nous semblait plus beau, les mesquineries et autres bassesses des hommes nous apparaissaient comme des détails insignifiants.

Nous allions tout droit vers l’est, les plateaux de Bohême étaient en vue et sur notre droite les Carpates indiquaient avec de plus en plus de précision notre prochaine destination. Lâchant quelques instants les commandes du biplan je faisais mine de jeter par-dessus bord une brassée de virgules semées à tout vent sur des récits en manque de ponctuation qui tombaient heureusement parfois aux bons endroits, mais pas toujours. Essayez-donc, mais prenez garde de ne pas trouver sur votre chemin des esprits chagrins qui pourraient vous en faire reproche.

Cracovie était en vue. Avec un bon siècle en arrière nous arrivions en Pologne, Pologne beau pays si cher à notre hôte.

Averti de notre arrivée Nicolas, que ses amis surnommaient par familiarité Coper, nous attendait.

La ville était écrasée sous un ciel de plomb et renard frigorifié, pauvre animal pourtant d’ordinaire peu rancunier, refusa de nous adresser la parole de quelques jours. Galileo ne s’en offusqua point, grand connaisseur de l’univers il n’en était pas moins ignorant s’agissant des mœurs des renards. « Le même cours des planètes règle nos jours et nos nuits »* nous affirmait-il prenant une docte posture, mais côté renard c’était pas ça du tout.

Sitôt sorti de l’avion Galileo tomba dans les bras de son maître. Cette rencontre qui pouvait paraître improbable a bel et bien eu lieu, nous en sommes témoins renard et moi. Nicolas, soucieux de recevoir comme savent le faire les gens d’ici, ouvrit pour nous la porte de sa maison. Dans la grande cheminée un bon feu de bois nous attendait. Renard, qui ne me lâchait pas d’une semelle, s’approcha de la cheminée et s’endormit réchauffant par là même ses oreilles, sa truffe et ses coussinets qui semblaient petit à petit reprendre goût à la vie. Notre hôte nous proposa un verre de Tokay d’une bouteille qu’un de ses amis Magyar lui avait rapportée de son pays. La soirée s’annonçait paisible, les deux hommes avaient tellement à confronter leurs connaissances que la conversation avait du mal à quitter les habituelles préoccupations domestiques ou les détails liés à notre voyage. Après une nuit réparatrice, Galileo et Nicolas…

* extrait de « Stance à Marquise » de P.Corneille

 

Épisode 3

 

Après une nuit réparatrice, Galileo et Nicolas, l’esprit apaisé, entreprirent de confronter leurs connaissances. Renard et moi nagions dans une indicible indifférence et faisions tout de même mine de nous intéresser à la conversation afin de ne pas offusquer nos deux amis savants.

Galileo confirmait les affirmations que son maître avait édicté un bon siècle avant : « elle est ronde et elle tourne cette terre objet de tous nos tourments ». Les interrogations et les mystères de l’univers s’éclaircissaient au fil des jours. La bibliothèque de Cracovie, palais du savoir et de la mémoire, était désormais le siège de la connaissance, même si cette connaissance n’était pas en conformité avec les écritures défendues sans concessions par les autorités ecclésiastiques du moment.

Les jours passèrent et cette relation faite de confrontations d’idées se mua en chaleureuse amitié. Les deux savants nous avaient pris en sympathie. Les soirées passées ensemble étaient désormais consacrées à la découverte des usages et traditions de ce pays nouveau pour nous. Galileo et Nicolas, en fins lettrés, rivalisaient de citations latines plus savantes les unes que les autres. Renard et moi en restions pantois :

« In vino veritas »

« Vinum et musica lactificant cor »

« Caveant consules »

« De gustibus et coloribus non disputandum, etc... »

« Peut-être ? » me glissa renard à l’oreille « mais à défaut de poules un latin de garenne m’irait assez bien… »

« Renard, s’il te plaît cesse ces bavardages de lavoir*, ne te mêle pas à la conversation, tes bons mots pourraient t’attirer des railleries dont tu aurais du mal à te remettre. »

Les jours qui suivirent confortèrent notre désir fort de revoir le pays. La nostalgie était plus forte. Nous prîmes congé de cet amical pays et des deux savants qui chaque jour n’en finissaient pas de confirmer leurs présomptions qui devenaient au fil du temps des certitudes. Le biplan nous attendait et profitant d’une accalmie, nous prîmes plein ouest la direction du pays d’où nous étions venus. À la vue de la mer Méditerranée, le biplan se mit à tousser, cracher, éternuer. Peut-être, pensions-nous, un rhume hérité de la fraîcheur polonaise ? Rien de tout cela. Le réservoir d’essence était vide et nous dûmes nous poser en catastrophe sur le rivage là où quelques années auparavant un aviateur intrépide avait terminé sa course folle, victime de la folie des hommes. Il me revint en mémoire les confidences que cet homme m’avait faites. Lui en était sûr, la terre, terre des hommes, est ronde. Du haut de son grand oiseau blanc, il avait vu de ses yeux vu tour à tour ondes et continents, ou il en avait, pas seulement comme les savants de la renaissance ou même de l’époque moderne, non la présomption mais la certitude.

Homme généreux à qui je dois d’exister, grand observateur du monde et des hommes qui le peuplent, épris de liberté autant qu’insaisissable, ce vagabond des airs, esprit bienveillant, repose désormais sur ce sable qu’il a en d’autres temps foulé, théâtre de notre première rencontre et à qui j’avais effrontément demandé de me dessiner un mouton. Lui en était sûr : « et de plus elle tourne et facétieuse joue à cache-cache avec le soleil », m’avait-il précisé.

Renard et moi avions enfin et heureusement cessé de l’ignorer. La curiosité de voir l’autre était plus forte. Celui qui veut écrire son rêve se doit d’être infiniment éveillé. Petit prince ! pas une minute à perdre. Le rêve devenait réalité.

 

* Lavoir : lieu de sociabilité féminine ou le linge est battu et les hommes étrillés.

 

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Commentaires

luluberlu
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Une réussite !

Une réussite !

plume bernache
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latin de garenne

 Parmi les pépites qui parsèment ce récit, je retiens "le latin de garenne" qui fait saliver Renard. Bravo !

 

Les "bavardages de lavoir" seraient-ils pour les femmes, ce que les "brèves de comptoir" sont pour les hommes ?

 

"celui qui veut écrire son rêve se doit d' être infiniment éveillé". À n'en pas douter, ce petit Prince-là est très éveillé, très curieux et très malicieux aussi !

 

 Sûr que Saint Exupéry le poète rêveur aurait aimé ce joli conte de YepYep.

plume bernache
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engin ingénieux

 

 Cet ingénieux engin serait parfait s'il distribuait aussi quelques fleurs !!!wink

plume bernache
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prends garde !

 

 Subtile réaction ces poignées de virgules jetées à tout vent angel! Mais resserre ton écharpe et prends bien garde petit, que le chevalier à la puissante armure ne t'accuse bientôt de répandre la "virgulite"devil sur les champs lexicaux de notre belle planète !

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Semoir à ponctuations aéroporté

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Défenseur de la langue française !

plume bernache
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mystère…mystère

 

 "Le mystère attise l'imagination":

 

 Formule extrêmement juste qui introduit habilement le récit.

 

 "Galileo m'avait pris en affection------- la part d'enfance qui ne l'avait vraiment jamais quitté prenait en sympathie ma curiosité ingénue autant que folle" : très bien analysé et élégamment exprimé.

 

Bien aimé aussi "reste sur tes chemins noirs----laisse braire---"

 

Deux derniers mots identiques aux deux premiers :" le mystère". Voilà un texte bien ficelé entre ses deux "mystère"…On est curieux de lire la suite!

 

luluberlu
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Un bon début, qui laisse

Un bon début, qui laisse augurer d’une bonne histoire.

 

Sinon, quelques remarques :

 

Hormis le fait d’être un peu fâché avec l’orthographe et la ponctuation, ce qui n’empêche pas d’écrire de bons textes… mais les rend un peu plus difficiles à lire (wink), j’aimerais attirer l’attention (je précise que le propos ne concerne pas que ce texte) sur les points suivants :

 

1) Contrairement aux pays dits « anglos saxons », en France, les doubles ponctuations (exemples : : ! ? ;) sont précédées d’une espace (oui, au féminin quand il s’agit d’un texte tapuscrit). Rien de rédhibitoire, mon logiciel de correction fait le boulot automatiquement.

Les ponctuations simples (ex. . ,) sont suivies d’une espace et collent au texte qui précède.

 

Ponctuer est une tâche complexe. Les fautes de ponctuation sont assez fréquentes (ma remarque vaut pour de nombreux textes). Je vais oser une métaphore : la ponctuation est au récit ce que la batterie (ou la basse) est à la musique ; de la rythmique. Une relecture à voix haute permet de s’en apercevoir (bien que parfois, en lisant à voix haute, nous ponctuions différemment).

 

2) On ne doit pas séparer par une ponctuation sujet et verbe. Exemple : « La réalité dévoilée,réduirait à néant cette part de rêve qui nous habitait. » devrait s’écrire : « La réalité dévoilée réduirait à néant cette part de rêve qui nous habitait. ».

Exception : s’il y a une incise (que l’on peut occulter). Exemple : dans « L’argent, dit le sage, ne fait pas le bonheur », la proposition « dit le sage » est une incise. On peut donc l’ignorer sans altérer le propos : « L’argent ne fait pas le bonheur. »

 
La faute est assez commune (pas uniquement pour ce texte).
 
3) La concordance des temps : « Voir de l’autre coté,renard et moi nous en rêvions mais feignons de l’ignorer » devrait s’écrire : « Voir de l’autre coté, renard et moi nous en rêvions mais feignions de l’ignorer. »
 
4) J’ai aimé le clin d’oeil sur l’art d’écosser les haricots… Promis, lors du prochain atelier cet été, j’apporte des haricots. Ce sera « une bonne manière de conforter notre amicale proximité. »
 
Idem : « restes sur les chemins noirs, les chemins noirs sont les seuls qui vaillent... » (en plus, l'éclairage nocturne nuit à la biodiversité).
 
5) Les phrases longues sont plutôt réussies ; ce n’est pas donné à tout le monde.
 
6) « Je suis sûr que de l’autre côté il y a de belles choses à découvrir mais toi, tu n’as pas l’air convaincu. »
J’aurais plutôt écrit : « Je suis sûr que de l’autre côté il y a de belles choses à découvrir, mais toi tu n’as pas l’air convaincu. »

La conjonction mais demande une virgule, sauf si les éléments coordonnés sont brefs. Ce n’est pas une obligation.
 
7) « — Eh bien oui, je suis persuadé qu’elle tourne. Qu’elle tourne rond est une autre affaire… »yes
 
Point de détail : pour les dialogues, utilisez plutôt le tiret qui se trouve sous le 6, mon correcteur remplacera par le tiret de dialogue — ;
Celui du 8 m’oblige à rectifier à la main. Autre solution, les guillemets français (« »). Ou anglais : " dialogue ".
 
Il y a : du travail (recherches, vocabulaire, etc.) et de l'imagination (Galileo en biplan... laugh).
 
 

 

 

 

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