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Épisode 1

 

Tu as lancé une phrase à la volée, et moi elle m’a percuté d’une manière étonnante.

Mon crayon trop libre m’échappe insolemment !

Ho ! Surprise à la lecture des pages rédigées.

 

 

Ma terre me rappelle sans cesse. Quand je marche. Quand je m’arrête pour souffler. Quand je dors elle vient en rêve pour me houspiller et me réveiller. Ma fatigue est grande. Elle ne fait qu’empirer. Tenaillée par mon projet je vais de plus en plus lentement. Je me cache pour ne pas être repérée. Je me fais invisible, pour pouvoir vivre. Chemin faisant je me rassure. Je n’ai croisé âme qui vive. Je me déplace sans bruit. La nature même est silencieuse… Seules des herbes hautes s’agitent pour égailler un peu la désolation environnante. C’est à peine si l’on perçoit le vent léger. Même lui s’est épuisé sous la canicule qui a tout converti à l’apathie. Je suis allongée. J’attends la nuit et l’étoile qui me guidera en avant. Peut-être un jour pourrai-je voir de l’autre côté de la terre.

« Peut-être savait-il que la terre est ronde, mais moi je l’ignorai, pour que nous ne puissions pas voir ce qu’il y a de l’autre coté ». À moins d’en faire le tour !

 

J’ai fait une dernière visite au « sage ». Il m’accueille sous l’avancée de pierre qui lui sert d’abri. Depuis longtemps déjà il vit à l’écart de nous. Nous sommes restés, petit groupe d’enfants attendant le retour de leurs parents, nichés au creux d’une vallée perdue, inaccessible. Nous nous débrouillons. Parfois la tristesse surgit de ne plus voir nos parents. Mais notre existence déroule les jours, les uns après les autres. Maintenant nous sommes devenus grands sans être aussi vieux que le « sage », ni aussi sages. C’est pour ça qu’il est parti. Mais il est là ! Sans lui, aurions-nous survécu ? Je suis la seule à connaître le passage, avec le « sage ». Jamais il n’aurait accepté de me le montrer, mais je l’ai trouvé ! Je veux partir ! Je veux aller voir ce qu’il y a au bout du passage sous les montagnes. Je veux voir de mes propres yeux ce qu’il reste du monde. Même si j’ai peur, aussi. C’est plus fort que moi. Je dois y aller ! Je serai prudente. Je reviendrai. Je reviendrai ! Mais tous les soirs quand je suis couchée sous le ciel, une étoile orange récemment a pris place. Elle semble me surveiller. J’ai remarqué qu’elle apparaît et disparaît en plein noir ! Je soupçonne qu’elle ne soit pas comme les autres.

 

Épisode 2

 

Il est étranger. Au village on se méfie des étrangers.

 

Un jour il arrive, sac à dos. Il est grand, il est seul, il a fière allure. Il semble ne vouloir que traverser. Les enfants lui tournent autour, le provoquent en le touchant. On dirait un nuage de moucherons collé à ses basques. Il essaie de leur échapper par des embardées à gauche, à droite, avant, arrière, sans succès. Il s’arrête à l’improviste et oblige le cercle à l’immobilité. Il fait rouler son sac de son dos à son ventre et le laisse glisser à terre. Le soleil est haut dans le ciel. Aucune ombre n’échappe à son propriétaire ! Vivant ou inanimé le tribut est le même ! Écrasé de chaleur. L’air est si lourd qu’il pèse sur tous les pores de notre peau. Chaque degré nous balaye vicieusement pour faire exploser des gouttes de sueur. Il nous déshydrate, englue nos mouvements, nos esprits. Toute notre volonté est détournée à l’œuvre de respirer, de ne pas suffoquer. Le temps se suspend aux heures les plus chaudes. Aucun refuge n’est assez frais, suffisamment protecteur. Aucune énergie disponible à l’horizon. Réfléchir, concevoir, se relever et réaliser, est-ce encore envisageable ?

Notre vie est persécutée par l’attente de mourir. Nous reste-t-il ce seul espoir de délivrance ? Alors pourquoi ne pas l’accepter encore ? L’homme s’est assis en tailleur au centre des enfants. De son sac il sort un livre. Petits et grands, curieux, l’imitent silencieusement. Sa voix est rassurante. Confiant, il lit. L’auditoire s’élargit, résiste au poids de l’atmosphère. Pourquoi est-il venu ?

Peut-être savait-il que la terre est ronde, mais moi je l’ignorais, pour que nous ne puissions pas voir de l’autre côté. Il était venu. Nous ne l’attendions pas. Il s’était assis au milieu de nous. Nous nous étions rassemblés guidés par sa voix. Alors ces récits renouvelés nous avaient appris à regarder derrière l’horizon qui se courbe au coucher du soleil pour que nous puissions voir de l’autre côté de la terre.

 

Épisode 3

 

En voilà une phrase !

« Peut-être savait-il que la terre est ronde, mais moi je l’ignorais, pour que nous ne puissions pas voir de l’autre côté. ».

 

Ronde est la terre ! Comme on nous l’enseigne depuis notre plus jeune âge. Aujourd’hui on peut l’admirer de l’espace. Si les premiers astronautes sont restés interdits sous ses révolutions en accéléré, il n’en est pas moins vrai que les satellites, à tout instant, nous permettent de voir de l’autre côté. Ici, cela m’inspire l’impossibilité désormais de nous cacher, de protéger notre intimité, notre liberté de vivre sereinement. J’ai le sentiment que la terre a perdu de sa rondeur, au sens propre comme au figuré. Dans notre vie est entré un monde en deux dimensions. Plat, liquide comme les cristaux utilisés pour révéler les images qui nous coulent au fond de notre canapé.

 

On croit tout savoir, et on oublie ce que l’on voit. Du coup on croit ce que l’on voit, transmis par l’intermédiaire de pixels agrégés en lumière froide. La réalité parfois arrangée, remixée pour parfaire le rendu de la vérité. La technique nous donne brutalement accès à un flot continu d’informations qui nous submerge, accapare notre attention plus qu’elle ne suscite notre réflexion. Nous pousse à l’immobilisme plutôt qu’à l’action. Nous aimons le confort ! Nous sommes charmés par la magie. Nul intérêt à savoir ce qui se trouve de l’autre côté de l’écran. Le merveilleux en serait gâché ! « Écran », un choix surprenant quand on y pense. Une signification ambiguë s’il en est. Un écran protecteur ? Un filtre, un cadre ? En allant un peu plus loin y voir, qui sait ? Mensonge ou manipulation ? Il nous faut rester maîtres de nos choix. Presser un bouton, donner de la voix et se voir obéi immédiatement donne sûrement une sorte de pouvoir, bien que toutefois lié à une dépendance. Le choix est difficile quand le pouvoir est facile. L’aveuglement nous éloigne les uns des autres. La société se morcelle. L’illusion d’une appartenance à un groupe nous conforte dans notre solitude à jouer nos vies. Acteurs improvisés nous renonçons à les vivre préférant les mettre en scène. À notre insu la vie nous quitte, avec son cortège de sentiments, d’émotions vraies que seul le contact physique sait générer. Aucune confrontation au réel, et nous sommes à l’abri d’un éventuel risque… Sommes-nous en sécurité ou plutôt en danger ? Nous mourrons de «  notre humanité » sans état d’âme aucun. La croyance en notre  image a pris le pas sur notre réalité d’être nous même. Des êtres différents, avec nos contradictions, nos désirs. Le désir s’est imposé en lieu et place de besoins vitaux. Des attentes simples et fondamentales à notre existence. Atteindre à un épanouissement physique et mental. Retrouver l’équilibre. En attendant le désir nous tenaille avec sa cohorte d’obligations, de devoirs, de maladies et d’impôts. Nous nous surmenons, nous nourrissons mal, nous affaiblissons. Nous confions nos enfants du matin au soir. Nous leur apportons des cadeaux quand un long câlin suffirait si nous en prenions le temps. Demain on risque même de nous convaincre de « l’éthique » de confier la conception de nos bébés à d’habiles généticiens en vue d’éradiquer les maladies ! Ou nous imposer une norme ? Le temps nous est volé. Nous nous soumettons à ce vol avec une étonnante complaisance. Parfois une maladie grave surgit ! Opportunité de nous sauver ou d’en finir ? Soudain l’immensité du vide nous saisit. Est-ce que dans notre dos se trame un génocide sans effusion de sang ? Comment pourrais-je y croire ? Non ! C’est cynique !

 

En attendant on préfère payer !

 

Renoncer à nos libertés. Le prix à payer pour nos vies !

À l’échelle de la terre, est-ce si important, surtout vu de l’autre côté.

 

PS : Une leçon d’humilité réconfortante. https://www.arte.tv/fr/videos/RC-014177/une-espece-a-part/

 

 

 

 

 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
« épisode 2 »

Il y a là matière à écrire une nouvelle plus conséquente par épisodes  (à publier dans le même corps de document en cliquant sur « Corriger » une fois le texte affiché). Début jusqu'à « Pourquoi est-il venu ?  » et le reste à la fin. À toi de voir.

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
écran

 

 Étonnée au détour de cette profonde méditation sur le sens du mot "écran"…Je n'avais jamais pris conscience du double sens (est-ce cela un oxymore?) .

ÉCRAN,donc : Ou bien une fenêtre ouverte sur le monde, même lointain, ou bien une protection. Écran total pour éviter les coups de soleil à la peau ou à l'âme??? Ou bien juste indice deux ou trois  pour filtrer tout en laissant agir le bronzage si seyant au teint et à l'esprit critique…Houlala Manuella tu nous emmènes très loin !!!enlightenedenlightenedblush

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