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Tableau : « Montauban sous la pluie »

Musique : Vivaldi : « L'hiver » ( Daniele Orlando, i solisti aquilani )

 

Sa journée de travail était finie. Enfin !... Il remontait péniblement les trois étages qui le conduisaient à son petit studio, vingt mètres carrés, sous les toits de l’immeuble.

La vie n’était pas facile pour lui en ce moment. Pas facile en ce moment ? Quel euphémisme ! Sa vie n’avait jamais été facile. Depuis si longtemps. Les obstacles s’étaient accumulés dans son berceau et il faut croire qu’il les avait emportés avec lui quand il en était descendu pour faire ses premiers pas. Il y a des vies comme ça…

Son salaire de misère ne lui octroyait que ce minable studio, pas toujours bien entretenu. Mais a-t-on le cœur à embellir son environnement quand on déteste sa vie et pour tout dire quand on ne s’aime plus depuis si longtemps ? Pourtant, le studio oublié, si on ouvrait l’unique fenêtre, le paysage était assez revigorant : pas de vis-à-vis, une vue panoramique sur le fleuve et la ville, en face, rose et heureuse de se mirer dans l’eau où des touches multicolores ondoyantes et fuyantes avaient ce mystérieux pouvoir de vous hypnotiser. Quand le regard s’y perdait, on pouvait rester là, et le temps s’arrêtait… C’était si reposant… Une petite thérapie dans l’urgence.

 

Enfin chez soi. Car c’était malgré tout un chez-soi. Le bruit des clefs dans la serrure. La porte que l’on referme. L’entre-soi retrouvé. La solitude… Ce vide irrespirable…

Il jeta ses affaires sur un lit en désordre et se dépêcha d’allumer la radio : vite, un bruit, une voix, une présence… C’était une musique. Vivaldi : l’hiver. En accord avec son âme…

Les coups d’archets lui zébraient le cœur comme on tranche dans le vif. Impitoyables. Sa vie s’en allait ainsi en tranches glacées. C’était sans appel. Son seul recours : la fenêtre.

Il l’ouvrit en grand et but goulûment un grand bol d’air frais.

En face, il pleuvait sur la ville rose. Les coups d’archets cinglaient avec la pluie qui avait l’air d’en faire un jeu. C’était vibrant, c’était vivant. De l’autre côté de la fenêtre, c’était comme une fête. Là-bas, c’était la vie, le plaisir d’exister. La danse des vaguelettes de toutes les couleurs et la ville en riait de bonheur. Même les arches du vieux pont en ouvraient grand leurs bouches pour cet hymne à la joie. Dans le ciel, une farandole de nuages avait gardé le maquillage d’un carnaval impromptu en taquinant le vieux clocher. Plus loin, où la pluie s’était apaisée, un début d’arc-en-ciel souriait timidement…

Il lui sembla, alors, qu’une présence bénéfique était assise là-haut sur l’arc-en-ciel et soulevait doucement la chape qui l’oppressait. Un lien, une reliance avec la vie peut-être ? Enfin ? Il se sentit aimé… Libéré… Car la vie était là, à portée de main. Il suffisait de tendre les doigts, de s’immerger, d’étancher sa soif et de s’en repeindre à l’intime de soi.

Pendant longtemps il resta là. Il était dans le paysage. Il était l’eau. Il était les nuages en marche. Il était lui aussi assis sur l’arc-en-ciel. Il avait la couleur du fleuve. Il était la pluie bienfaisante. Il était à sa juste place.

L’espérance avait un visage, et elle était à sa fenêtre.

 

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Commentaires

olala
Hors ligne
Inscrit depuis : 01/02/2014
Il pleut sur la ville

Solitude et poésie...

Bien aimé le paragraphe : " En face il pleuvait..." et " l'espérance avait un visage, et elle était à sa fenêtre "

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
reliance

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Description poétique, originale et vivante : «  la ville rose et heureuse de se mirer dans l’eau, les arches du vieux pont qui ouvrent grand leur bouche, la farandole de nuages qui a gardé le maquillage… » etc.

Présence de la musique : «  les coups d’archet lui zébraient le cœur comme on tranche dans le vif. ».... « en tranches glacées». L’image est forte et juste, elle donne le frisson. En accord avec l’interprétation du violoniste et l’état d’esprit du personnage décrit au début.

 

Puis la fenêtre s’ouvre et l’ambiance change et devient festive. Contraste radical.  « C’était vivant c’était vibrant » Le passage suivant l’est également. Un vrai bonheur !

 

Et je note la conclusion philosophique : « L’espérance avait un visage et elle était à sa fenêtre ! »

 

« Une petite thérapie dans l’urgence », c’est l’effet produit par la lecture de ce texte. Une thérapie très agréable et réussie, merci A.Nonyme et bravo !

yep.yep
Hors ligne
Inscrit depuis : 21/10/2018
            Bien belle

 

 

          Bien belle histoire en vérité,

     

    « étancher sa soif et s’en repeindre à l’intime de soi »

  Magie des mots, la peinture ne fait pas mieux.  

    Belle leçon d’espérance que cette histoire. 

               bravo

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