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Derrière chez nous, il est un petit chemin montant légèrement en pente douce, comme çà, sans en avoir l’air. Il peut être rocailleux, garni de lourds galets qui roulent sous les pieds et empêchent d’avancer. Il est parfois garni de mousse, ombragé, délicieusement parfumé à la fougère et aux jacinthes. Il peut être aussi tout simple, accompagné de folles avoines et de quelques coquelicots qui lui donnent un petit air de jardin anglais. Il peut, quelquefois, traverser de vastes paysages…
   
   Celui-ci possédait quelques flaques nauséabondes entrecoupées de flaques de lumière. Il fallait donc toujours faire très attention où l’on posait les pieds.
   Au bout de ce chemin, une porte obturait le passage. On n’allait pas plus loin.

   C’est là que, régulièrement, on entendait l’enfant pleurer, juste derrière la porte.

   Alors, l’homme arrivait. Toujours du même pas. Il ouvrait cette porte et allait s’asseoir avec l’enfant qui gémissait. Puis il pleurait aussi avec le petit. Ils pleuraient tous les deux en se tenant la main et leur douleur était deux fois plus grande…

   Après un grand moment, l’homme repartirait et l’enfant s’endormirait jusqu’à la prochaine fois…

   Un jour où l’enfant s’étant réveillé, pleurait et appelait si fort, l’homme arriva comme à son habitude.

   Cette fois, l’Ange était au milieu du chemin.

   L’homme fut saisi par ce regard de feu d’une si étrange douceur.

 

— Pourquoi fais-tu tant de mal à cet enfant ?

— Du mal ? Mais non, je l’aide à supporter sa solitude dans le fatras de ses blessures. Je comprends tellement sa douleur…

— Chaque fois tu fais revivre sa souffrance. Ne penses-tu pas que c’est assez pour lui ? Il a besoin qu’on l’aime. C’est un enfer de revivre éternellement ses blessures… Et ta réalité à toi n’est pas tout-à-fait la sienne.

— Mais… je l’aime… il me ressemble tellement !...

— Le souvenir d’un traumatisme ( ……. ) est lui-même traumatisant parce que son rappel fait souffrir, les mots, par contre, en fabriquant des représentations éloignées dilatent l’espace et le temps…

   Parle avec lui. Qu’il TE raconte. Mais s’il SE raconte, il pleure bien sûr et recommence à SE faire mal. Libère-le de sa prison.
 
   Va lui dire que tu l’aimes au lieu de pleurer plus fort que lui. C’est là qu’il ne sera plus tout seul avec sa peine.
 
   Va lui dire qu’il ne reste plus dans ce désir de se révolter et de « témoigner ainsi pour agresser ses agresseurs. C’est ainsi qu’il a renforcé sa souffrance » ( regardez bien comme ils m’ont fait du mal ! ).

Je sais bien que la souffrance de la perte est parfois entretenue pour se prouver qu’on vit encore.
 
   Va lui dire qu’il a enfin le droit de vivre comme tous les enfants griffés par la vie.

   Va lui dire qu’il ne reste pas derrière la porte, qu’il parte à l’aventure vivre sa vie d’enfant sur le chemin plus haut.

   Va lui dire que tu seras toujours là pour le protéger de toute ta compassion et qu’il a enfin trouvé l’adulte aimant qu’il espérait depuis si longtemps.

Ainsi fut fait. L’enfant se releva, une douce chaleur dans le cœur. L’homme effaça une dernière larme de ses gros doigts sur cette peau de pêche. Ils se firent un signe d’adieu en bons copains qui se connaissent depuis longtemps.

   Et l’enfant partit en sautillant sur le chemin à remonter le temps. À cloche-pied de temps en temps… Un pied c’est mieux que rien. C’est mieux que de rester assis derrière la porte... Quelquefois le chemin s’estompait derrière les nuages, mais chacun sait que lorsqu’un chemin se ferme c’est qu’un autre s’entrouvre.

 

  De l’autre côté de la porte, l’Ange était toujours là. Il n’eut pas besoin de parler. Son regard de tendresse illuminait la route. Il disait aussi que le petit reviendrait quelquefois avec l’envie de pleurer derrière la porte. Il disait que l’homme devrait alors le prendre dans ses bras, le bercer doucement et l’assurer qu’il l’aimait avec ses bosses, avec ses bleus. Ils se ressemblaient tellement…

 

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