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Première partie : ICI

 

 

Tu as su poser tes pas là où les mots ne sont que des parenthèses du silence. Avant toi, le temps passait comme un train de ténèbres.

 

Ce soir, je me suis installée sous la véranda, face à la baie, dos tourné aux montagnes que j’ai toujours trouvées menaçantes. J’attends ton retour en regardant la lune ; le ciel a beau allumer des étoiles, dans le noir elle occupe toute la place. Sans la nuit, elle n’existerait pas, ou si peu. Tu me manques. Tous les moments que la vie a refusé de nous accorder ensemble me manquent aussi ; j’aimerais tant te trouver au creux de mon passé.

 

Je voudrais pouvoir la regarder avec toi. Elle éclaire le ciel et la terre et le bonheur que j’éprouve en pensant à toi. Peut-être me dit-elle que tu as le pouvoir d’illuminer le peu de vie qui reste en moi ; peut-être fais-tu partie de ceux pour qui l’enfance s’est éloignée lentement et continues-tu d’abriter au fond de toi l’enfant que tu as été ? Peut-être ? Peut-être n’as-tu aucune blessure au fond du cœur ? Peut-être ? J’ai croisé ton regard et j’ai su... J’ai su que j’étais l’élue. C’est ce souvenir, le plus beau et le plus fragile, qui me fait vivre ; mais tu le sais : quelle que soit la manière dont je conjugue le jour, il se finira par la nuit.

 

L’automne déroule son manteau de feuilles pour protéger la terre des frimas à venir. Une brise venue du large, d’abord murmure puis mélopée, le fait frissonner et vient troubler cette quiétude ; elle traverse cet endroit qui ressemble alors plus à une symphonie qu’à un paysage. Tu as raison, Chopin et ses nocturnes ( 1 ) ont aussi ce pouvoir d’effacer la frontière entre vie et mort. Parfois, je me prends à espérer : revoir les soirées bleues de l’été, t’embrasser, t’étreindre, m’endormir en écoutant ton souffle ; parfois, je me réveille en l’entendant encore et tu murmures mon nom. Parfois...

 

Sur la table il y a des pommes ; sous la clarté lunaire, on dirait des points rouges dont on a envie de déguster les couleurs pour adoucir le cours du temps et donner du voyage à la vie. La lumière me fait mal. J’ai baissé les stores ; sous la brise, ils frissonnent, tranchent des lames de lune et dessinent au sol des intermittences rousses. Un bois de meuble craque. Dans l’apparente immobilité, la vie continue en contractions soudaines.

 

Une brume légère est venue et voilà la nuit suspendue à son coussin de vapeur. Je me suis assoupie.

 

« Celui qui dort trop longtemps passe à côté de la vie. * » m’as-tu dit un jour ; mais il suffit que tu prononces mon prénom et je me sens vivante. J’allume mon sourire. Ce matin, je me suis éveillée en entendant le « Filiae maestae Jerusalem » de Vivaldi, hanté par la voix de Philippe Jaroussky ( 2 ). Ce n’est pas tant les paroles qui m’ont troublée, je ne comprends pas le latin, mais sa voix et ta présence. Tremblante, j’ai fermé les yeux, disparu dans la musique. Peut-on se dissoudre dans un poème, se confondre avec la douceur qui habite les mots ?*  Je n’avais pas, jusqu’alors, compris ce que tu m’avais un jour murmuré :

« Les cordes vocales de l’être humain partent de la gorge et mènent droit au cœur. Elles pénètrent ses profondeurs : c’est de là que vient le chant. Voilà pourquoi il nous arrive de trembler en l’écoutant. Voilà pourquoi il a le pouvoir de changer le monde. »*

 

 

Devant la véranda, la rosée scintille sur les pierres et les transforme en diamants.

 

Sileant zephyri,
rigeant prata,
unda amata,
frondes, flores non satientur.

 

* Jón Kalman Stefánsson

 

1) Arthur Rubinstein plays Chopin - Nocturnes : ICI

2) A. VIVALDI: «Filiae maestae Jerusalem» RV 638 [II.Sileant Zephyri], Ph.Jaroussky/Ensemble Artaserse : ICI

 

 

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Commentaires

plume bernache
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souffrance ou plaisir ?

 

 

Je comprends qu’écrire  peut-être une souffrance, d’autres fois c’est une délivrance et parfois c’est un plaisir, oui.

Tout est  fonction du moment. Seul celui qui tient le crayon(ou le clavier)  peut choisir.

 En pleine tourmente on n’a  ni le recul ni la force suffisante. En proie à de trop fortes émotions on n’est plus maître de rien. Ni de sa parole ni de ses écrits. On n’en est pas responsable mais c’est douloureux.

Quand les choses s’apaisent   écrire redevient possible et même cela peut permettre de prendre une distance. Pour écrire on est bien obligé de mettre un peu d’ordre dans ses émotions  et ses pensées, voire les traduire en prose poétique par exemple … et donc ne plus en être totalement l’esclave.

Et le plaisir d’écrire devient possible. Mais c’est à l'écrivain de choisir (ou plutôt de sentir) le bon moment.

 Bien sûr il n’est pas question d’interdire ni d’obliger qui que ce soit. D’ailleurs le pourrait-on ?

La phrase d’olala n’était qu’une simple boutade amicale, j’en suis sûre.

 

luluberlu
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Citation « Sais-tu quoi

Citation « Sais-tu quoi Christian ? On devrait interdire au quidam capable d'avoir une aussi belle écriture d'arrêter d'écrire et de nous priver de pareils moments de lecture !! »

 

Pour toi l'écriture est (peut-être) un plaisir, pour moi une souffrance. J'en ai bien assez avec la gestion de ma tête, si en plus je dois coucher tout ça sur le papier, il ne reste qu'une option : le suicide.

luluberlu
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Parfois, je songe à un

Parfois, je songe à un brouillard qui viendrait tout refermer d'un souffle.

 

Car « il y a plus de choses naufragées au fond d'une âme qu'au fond de la mer. » (Victor Hugo).

 

Parmi les choses qui ne font qu'augmenter si on les partage, il y a la douleur et la misère.

 

olala
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Deux souffles

Pardon à l'avance. Le commentaire ne pourra pas être à la hauteur de ce que tu nous offres là !!

Nostalgie... nostalgie encore et toujours mais si superbement exprimée, si superbement mis en mots et silences.

L'amour, la maladie, le temps qui passe, rien n'est dit expressément, seulement suggéré, effleuré.

Un texte magnifique tout en poésie, réserve, pudeur et délicatesse.

" Tu as su poser tes pas où les mots ne sont que des parenthèses du silence "

"Donner du voyage à la vie "

" Se dissoudre dans un poème, se confondre avec la douceur qui habite les mots " Trop à, tout à relever... je ne le ferai pas bien sûr

Ce qui compte dans un texte c'est la couleur dis-tu et elle est tellement présente ici.

Sais-tu quoi Christian ? On devrait interdire au quidam capable d'avoir une aussi belle écriture d'arrêter d'écrire et de nous priver de pareils moments de lecture !!

Et puis n'oublie pas : "Une plaie qu'on ne soigne pas devient avec le temps un mal intime et incurable " Qui donc a dit çà ? wink

luluberlu
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Ce qui compte, dans un texte,

Ce qui compte, dans un texte, c’est la couleur : elle dit les doutes, elle dit la vie et les malheurs, les joies parfois, les rêves ; elle est musique aussi. Cherchez le kaléidoscope, comme en musique. Écoutez les œuvres de Mozart, Vivaldi, Sibelius, etc. Juste la couleur. Écoutez la couleur. Les choses ne deviennent pas plus simples parce qu’on les joue souvent. Elles sont. Combien d’octaves dans une vie ?  Trop ou si peu ?

plume bernache
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se dissoudre

 

 

  Je viens de refermer "Asta"  le dernier livre de Stefansson, et en lisant ce texte "Deux souffles", j'ai l'impression de le continuer.
Peut-on se dissoudre dans un poème, se confondre avec la douceur qui habite les mots? Les nocturnes de Chopin en effet effacent la frontière …
Très belle cette citation sur les cordes vocales et si juste. Il dit aussi que" tout être humain est un instrument à six cordes".
 

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