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Contrainte : Sur une musique d’A. Vivaldi (Les exos de l’atelier) - Nisi Dominus

 

Elle posa le stylo sur la feuille. Quelle étrange musique que celle de Vivaldi ! « Nisi Dominus- Cum Dederit »... C’était comme une invitation sur un chemin. Un chemin vertical qui l’aspirait irrésistiblement, toujours plus haut et descendait en même temps au plus profond de soi. Une vibrante conscience d’exister... Un chant de sirènes inattendu, hors du temps, qui l’attirait vers un ailleurs... Une sublime promesse de vie au-delà de la vie...

Elle tourna son regard vers la fenêtre proche.
Il y avait un dedans et il y avait un dehors.
Un dedans où le temps s’arrêtait au cadran de l’horloge, où seule la musique parlait de l’indicible.
Il y avait un dehors où le temps et la nature conversaient en toute harmonie dans une paix lumineuse.

Derrière la vitre, les hortensias balançaient doucement leurs têtes rondes d’un bleu mauve obsédant.
De l’autre côté, en partie caché par la broderie du rideau, le rosier rouge orangé faisait signe de tous ses pétales veloutés.
Entre les deux, l’allée ornée de quelques sauges serpentait et finissait par tourner plus loin derrière les bouleaux blancs.
En levant les yeux, on pouvait apercevoir quelques aplats de ciel si bleu agrémentés de vigne vierge qui allumerait la fenêtre à l’automne prochain.
Le jardin avait tellement l’air d’être heureux derrière la vitre !... Il n’avait besoin de personne. Il était là, tout simplement, et c’était bien ainsi.

La vie suivait son cours sans elle. Elle, elle ne faisait que regarder, spectatrice clandestine de ce bonheur toujours renouvelé, ce carrousel des saisons que scandait le temps comme l’horloge du salon.
C’était dehors. Le jardin resplendissait, indifférent à ce qui se passait dedans.

Alors, imperceptiblement le jardin s’agita. De petites ombres passèrent là-bas sous les bouleaux. Une tête blonde courrait dans l’allée, une tartine rougie de confiture à la main.

—  Allons, viens t’asseoir pour goûter, on ne court pas en mangeant !

Et la tartine de voler dans un éclair ensoleillé... Elle se vit alors consoler le turbulent. Essuyer une larme sur cette peau de pêche...
Et là, ce petit bolide sur trois roues... Ah ! il en a parcouru des kilomètres ce petit vélo...
Là-bas, les jumelles ont entrepris d’escalader le vieux prunier. Il faut que j’y aille avant qu’elles ne se rompent le cou...
Et mon grand, quel âge avait-il ? dix ou douze ans ? Heureux comme un roi dans sa nouvelle cabane. C’était le temps béni de l’enfance, le temps de tous les possibles...
   
Elle les revoyait tous dans tous les recoins du jardin. Chaque endroit gardait son souvenir comme une identité. Les enfants... Les enfants des enfants... Tous ces trésors enfuis...
Mais où sont les enfants ?...

Dedans, la musique continuait de ciseler son âme. Un travail de sculpteur... Le chant de l’invisible. Le silence à l’ombre des mots.

Dehors, soudain, une voix d’homme :

— Les enfants, allez dire au revoir à mamie, c’est l’heure de partir.

Des bruits de pas, des galopades, des rires pressés. Une portière qui claque. Le bruit d’un moteur qui s’éloigne derrière les bouleaux. Le poids sur ses épaules. Le silence à l’ombre des mots...
        Mais où sont les enfants ?...
Seule, désormais, la pendule pour broder le temps de ses fines aiguilles...

Alors, elle pose sa main sur la vitre. Peut-être pour répondre aux petites mains qui s’agitaient dans la voiture en partance...
Mais cette main sur la vitre... Comment est-ce possible que ce fût la sienne ? Une main si vieille... Une peau usée, tachée de brun, fripée d’avoir tellement servi... Une peau transparente blanchie à l’endroit des tendons qui laissait voir un bouquet de grosses veines bleues et violettes. Une main qui n’était plus que l’idée d’une main, noueuse tel un vieux cep de vigne, une branche d’olivier dans les bourrasques de la vie... Comme le temps a passé vite ! Déjà !...
                   Mais où sont les enfants ?...

La musique s’est arrêtée.
Et la pendule qui ne perd pas son temps continue de broder. Et tic... Et tac... Et tic... Et tac...

Elle revoit pourtant ses mains fines et blanches courir, effleurer, s’imposer sur un clavier... Le bonheur...
Elle se revoit danser, entendre le maître dire que la danse est un langage qu’il faut parler jusqu’au bout de ses doigts...
Elle sent de nouveau au creux de sa paume le petit crâne rond et tiède du nouveau-né, ce précieux si fragile... Les petites mains que l'on enferme délicatement dans la sienne comme un moineau tombé du nid.
Elle ressent le moelleux de l’argile que l’on écrase à pleine main...
Elle se souvient de la caresse de l’aimé sous la pulpe des doigts affolés...
Elle a encore dans la peau la douceur satinée d’un chagrin consolé sur une joue d’enfant...
Les doigts qui s’enfoncent dans le pelage chaud d’un animal...
           Et cette main tendue en garde le vertige...
                                                 Mais où sont les enfants ?...
   
Le chemin du jardin, dehors, s’est refermé si vite !
Alors elle se tourne vers celui du dedans. Elle veut encore entendre cette musique qui l’emmène au silence de soi, à cette pure présence que le temps n’atteindra jamais.

 

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Commentaires

Manuella
Portrait de Manuella
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/08/2015
Le temps qui nous nous marque

Le temps qui nous nous marque ! Et puis, emplis de souvenirs lointains comme récents l’immobilité du présent nous renvoi au passé de la vie.

 

J’ai beaucoup aimé toute l’émotion qui se dégage de ce texte arrêté et mouvant d’instants.

 

Petits joyaux :

- Dedans, la musique continuait de ciseler son âme. Un travail de sculpteur... Le chant de l’invisible. Le silence à l’ombre des mots.

 

- Le poids sur ses épaules. Le silence à l’ombre des mots...
        Mais où sont les enfants ?...

- Seule, désormais, la pendule pour broder le temps de ses fines aiguilles...

 

- Elle ressent le moelleux de l’argile que l’on écrase à pleine main...
  Elle se souvient de la caresse de l’aimé sous la pulpe des doigts affolés...
 Elle a encore dans la peau la douceur satinée d’un chagrin consolé sur une joue d’enfant...
 Les doigts qui s’enfoncent dans le pelage chaud d’un animal...
           Et cette main tendue en garde le vertige...
                                                 Mais où sont les enfants ?...
  

enlightened

olala
Hors ligne
Inscrit depuis : 01/02/2014
Beaucoup de poésie dans ton

Beaucoup de poésie dans ton texte et de très beaux passages, particulièrement tout le dernier paragraphe.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
poésie du temps qui passe

 

  

J’aime bien le parallèle entre le dedans et le dehors, l’ici et l’ailleurs, le soi et le monde extérieur dont elle n’est que spectatrice jusqu’à ce que le lien se fasse par le biais des petites « ombres » qui sorties de sa mémoire rendent vie à chaque recoin de ce jardin.

Et puis… les mains (la ridée et les petites agitées, comme la transmission d’un témoin relais entre deux époques enchaînées)

Et ces sensations de toute une vie gravées au creux de cette vieille main…

Que c’est fort tout cela, et tellement poétique.

Merci Vivaldi et bravo A.Nonyme !

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Quand on lévite, y-a-t-il un

Quand on lévite, y-a-t-il un dedans, un dehors ? « Une sublime promesse de vie au-delà de la vie... » ? Un indicible ?

 

Il y a des musiques et des textes qui vous emportent et transcendent.

 

J'ai aimé les ombres, et la tartine, le petit vélo et la peau de pêche si douce au toucher et rugueuse sous la langue, « Seule, désormais, la pendule pour broder le temps de ses fines aiguilles... » et « l’idée d’une main » et « la danse qui est un langage qu’il faut parler jusqu’au bout des doigts... » et la plume qui a su me parler et exprimer la musique de Vivaldi.

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