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Cette histoire se situe durant l’hiver 1915, en Picardie, non loin du front, dans un village complètement détruit durant l’offensive de juin 1915… Dans la région de Moulin sous Touvent. J’ai dit un village, mais je devrais dire une ferme isolée à l’écart du bourg, isolée et miraculeusement intacte, car si de la commune, il ne reste rien après les bombardements du printemps la ferme était debout épargnée par le déchaînement des canons. Là vivaient des oubliés : un vieillard patriarche, des femmes, et un enfant d’une dizaine d’années. Pour les hommes, jeunes ou moins jeunes, pas un, tous bons pour le service, tous partis loin, même si le front de la furie guerrière était proche. D’autres civils dans les alentours ? : Aucun ! Toute la population ayant fui dès la fin de l’hiver. Le clan, plus qu’une famille, n’avait pas voulu quitter leurs biens, ils étaient là à faire survivre la ferme tant bien que mal. Pour le vieux, la guerre aurait une fin et il devait continuer jusqu’au retour des garçons.

 

Le gamin entre deux corvées aimait aller au village, comme il le faisait avant la guerre. Ses pas machinalement le ramenaient souvent à l’école. De l’école, il ne restait que les murs et le sol. L’enfant frappait toujours plusieurs coups irréguliers sur la porte ébranlée avant d’entrer, comme quand il arrivait en retard, s’amusant dans sa tête, à chercher une excuse à dire au maître d’école. Mais il n’y avait plus personne, que du vide, rien que du vide. Le sol de sa classe avait pour originalité une estrade faite en dur et non en bois ; recouverte de céramique alternée blanche et noir. Elle tranchait avec le reste fait en pavés de terre cuite. De ce promontoire le maître délivrait son savoir et les élèves y étaient invités pour y être interrogés devant le tableau noir. C’est précisément là que commence l’histoire, dans un hiver froid et fort neigeux. Un jour sans date, ni espoir. Le gosse y vit, à l’endroit même où le maître d’école se tenait debout face à sa classe, un oiseau inanimé. L’enfant le prit, pour l’observer de plus près. Il n’était pas raid. « Une colombe ! » dit-il. Puis regardant l’oiseau plus en détail, il rajouta « Un pigeon messager de l’armée sans message. » 

 

Un ornithologue aurait reconnu un Columba oenas : le pigeon Colombin, espèce sauvage, migrateur partiel, passant parfois l’hiver dans ces régions, dont le cri est différent de son cousin domestique ; et non un Columba livia : le pigeon biset, domestiqué et utilisé dans les armées comme pigeon voyageur. Le fameux soldat messager dont le plus célèbre d’entre eux fut le Vaillant matricule 787-15 qui fut lâché du fort de Vaux le 4 juin 1916 à 11heure 30. Après avoir traversé des lignes gazées, le Vaillant est arrivé mourant à son pigeonnier avec le dernier message du commandant Raynal. Le Vaillant a obtenu, à titre posthume, une citation à l’ordre de la nation. Le plumage du pigeon (ramassé par l’enfant) semblait parfaitement blanc. Il n’était que légèrement grisé sous le dessous. Mais l’animal était bien mal en point et l’erreur d’identification était possible même pour un enfant de la campagne. L’oiseau ne lui semblait pas mort, le gamin l’approcha de ses lèvres en soufflant très lentement par trois fois sur son plumage, de toute sa chaude respiration. Le pigeon ouvrit un œil. Leur regard se fixa l’un sur l’autre un long instant. Le garçon mit l’animal dans sa chemise et regagna la ferme sans courir, mais d’un pas fort et pressé. En arrivant, il évita toute rencontre avec un adulte. Il se glissa sans être vu dans la grange. Par une échelle de meunier, il monta dans le grenier et s’enfonça derrière la maigre réserve de foin, dans l’espace le plus inaccessible pour des grandes personnes. Là, ayant pris une vieille nasse qu’il transforma en cage à oiseau, il installa son trésor du jour. Puis, le plus discrètement possible, il fit trois voyages pour apporter au volatile : de l’eau, des miettes de pain, des graines. L’oiseau était trop faible pour manger. Le gamin commença par le faire boire. Quelques gouttes d’eau sur le bec : trois par ci, trois par là. Il recommença ce traitement autant de fois qu’il put revenir voir l’animal.

 

La nuit suivante était une belle nuit d’hiver, très froide, au ciel clair et à la voûte étoilée. Il aurait aimé faire des allers et retours pour voir son protégé, mais au nord l’horizon n’arrêtait pas de s’éclairer par les lueurs furtives et violentes des combats d’artillerie lointains. Le bruit sourd des canonnades arrivait étouffé. C’était pour ceux de la ferme la principale source d’information sur l’état d’un front de guerre pas si lointain. En comptant le retard entre la lueur et le bruit, l’enfant avait appris à estimer la distance qui les séparait des combats. Ce soir-là, il en déduisit que le front n’avait pas bougé depuis les derniers bombardements. Il savait aussi que durant ces périodes nocturnes les femmes de la maison ne dormaient pas. Elles priaient, priaient tout en pleurant le plus discrètement possible. Il était dit dans ces campagnes picardes que la mort avait l’habitude de frapper par surprise alors elles restaient éveillées le plus longtemps possible, espérant inconsciemment que cela profiterait à leurs hommes. Le lendemain matin, le pigeon but sans difficulté, alors l’enfant fit une mixture de miettes de pain avec sa salive et lui donna le becquet. Il lui fallut plusieurs jours de cache-cache avec les adultes et de soins délicats avec le pigeon pour que l’oiseau se remît à picorer des graines. L’animal n’était pas craintif envers l’enfant, au contraire.

 

L’enfant l’avait appelé « Sa Colombe ». Un lien étrange les nouait entre eux… une amitié : pas une de ces amitiés humaines comme l’écrivit Montaigne dans ses essais « qui ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelques occasions ou commodités par le moyen de laquelle les âmes s’entretiennent », mais plutôt de ces amitiés « qui se mêlent et se confondent l’une dans l’autre d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes… » Un oiseau et un enfant, certains poseront la question : peut-on vraiment parler d’amitié ? Le garçon avait apprivoisé l’animal. Mais à bien réfléchir devant tant d’attentions, d’efforts, d’instants dérobés aux adultes pour soigner ce pigeon, l’oiseau avait apprivoisé l’enfant. Ils étaient l’un à l’autre… « Heureux celui qui voit l’ombre d’une amitié » disait un sage. L’enfant qui sait se pencher sur un animal avec tant de compassion sera l’âge venu le faire sur ses semblables. Et puis en cette période de guerre, ces moments de douceur sont à vivre pleinement ; l’enfant découvrit par cette aventure que c’est dans l’instant présent et seulement dans l’instant présent que réside le bonheur. Aujourd’hui dans ce temps de paix à toujours parer des urgences souvent mercantiles les hommes oublient cet essentiel.

 

Le pigeon avait retrouvé la santé ; alors l’enfant, confiant, osa libérer l’oiseau de sa cage. Il vola de quelques mouvements d’aile toujours près du gamin, sans chercher à s’enfuir, puis se posa sur une poutre. Reprit un court vol toujours auprès de son soigneur. Les choses auraient pu durer bien longtemps, jusqu’au printemps suivant et plus encore, mais ses frères étaient de retour pour une permission à la ferme et son manège discret devenait impossible. La crainte de trouver son oiseau était trop grande. Un volatile bien requinqué dans ces temps difficiles pouvait finir dans une marmite. Aussi le jeune garçon préféra lui redonner la liberté. Il prit l’oiseau, le cacha à nouveau dans sa chemise et quitta la ferme en direction du village. Suffisamment éloigné, il sortit son protégé et lui donna ses derniers conseils : « Va-t’en là-bas, par le midi, ne remonte pas vers le nord, car il y a la guerre. Et beaucoup d’hommes qui ont trop faim pour se rappeler qu’un ami est plus précieux qu’une bonne soupe. Va par le midi, tu retrouveras ton colombier ». D’un geste ample il projeta le pigeon dans les airs. L’oiseau, la liberté retrouvée poussa de toutes ses ailes pour prendre de l’altitude. L’enfant, les yeux dans le ciel, courrait pour suivre l’oiseau. L’oiseau grimpait, à chaque battement, plus haut. L’enfant traversa la grande rue battant lui aussi l’air de ses bras déployés. L’oiseau regarda le soleil pour s’orienter vers son destin. Un souffle lui fit détourner son regard vers le bas. Malgré sa cervelle d’oiseau, il vit une chose incroyable… l’enfant volait. Un instant… juste un très court instant… l’enfant volait très haut puis il retomba dans la neige… Inerte… Le pigeon vira tout net, entama un piqué, suivie d’un vertigineux ras motte sur le corps de l’enfant pour remonter au plus vite. Puis à grands battements d’ailes, le pigeon mit le cap sur la ferme. Là dans la cour il y avait les deux frères qui coupaient du bois. L’oiseau se mit à virevolter au-dessus d’eux, poussant tous les cris qu’il connaissait. « Tu vois cela » dit le plus jeune des deux « un morceau de lard qui vole » en désignant l’oiseau. « C’est bon pour le souper de la mère » repris l’aîné, qui, à la hâte, chercha le fusil. Le cadet prit une fronde et des cailloux que le gamin avait laissés, posés sur des rondins. La chasse était ouverte. Pour l’oiseau, il lui fallait voler suffisamment haut pour ne pas être touché, mais aussi suffisamment bas pour que les deux hommes ne lâchent pas la partie. Pourtant ce jour-là, le pigeon volait bien trop bas pour ne pas prendre de risques. Mais les deux frères qui avaient visé tant d’hommes durant ces derniers mois, courant derrière l’oiseau, pris d’un fou rire, étaient incapables de descendre le pigeon… Et à la vue du gamin… ils l’oublièrent. Ils ramassèrent le gosse et s’en retournèrent.

 

Ce soir-là, il y eut beaucoup d’allées et venues à la ferme, sans l’ombre d’un souper. Un pigeon se tenait à l’écart. Durant plusieurs jours l’oiseau resta dans les parages. Puis il prit le sud comme unique horizon ; le jour même où l’enfant apparu sur le perron de la ferme porté par des béquilles en bois. A la ferme et aux alentours, la Colombe de l’enfant n’est jamais réapparue. Lui, il a grandi, son nom et son prénom l’histoire ne s’en souvient pas. Pour les gens du pays, il était le Boiteux. Après la deuxième guerre mondiale, il est devenu le maire du village et il a eu la douloureuse tâche de faire graver sur le monument aux morts la liste de ceux qui étaient tombés pour la France durant ce second conflit mondiale. Il profita de ces travaux pour faire surmonter la colonne du monument si lourdement inscrite, par les deux guerres, d’une colombe. Vous ne saurez pas surpris si je vous dis que le sculpteur tailla dans un marbre presque blanc un magnifique Columba oenas en guise de pigeon voyageur.

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Commentaires

pifouone
Hors ligne
Inscrit depuis : 17/03/2013
Bonjour. Votre histoire m"a

Bonjour. Votre histoire m" a ému, surtout ce matin, c’est le moment où je suis le plus « accessible ».

 

« L’enfant qui sait se pencher sur un animal avec tant de compassion saura l’âge venu le faire sur ses semblables ». Oui, oui, mais encore faut-il qu’il n’ait pas oublié son enfance justement. Nombre de personnes ne se servent pas de ce qu’il ont vécu, quel gâchis.

 

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