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Lors d’une très belle soirée de printemps, le bébé Marcel Amour naquit. La ferme n’était qu’à trois lancers de caillou du bourg. Le docteur était venu à pied pour aider la future maman et il repartit titubant et chantant aux cieux. La gniole du père Amour ne volait pas sa réputation.

Enclavée depuis des temps immémoriaux par d’ondoyantes et verdoyantes collines, la ferme des Amour avait traversé guerres, conquêtes et périodes calmes sans soucis. Un endroit discret où personne ne pensait à porter le regard. C’était tant mieux pour ses occupants successifs.

Fils unique, Marcel fut un enfant choyé, adoré. Sa prime enfance ne fut qu’un long moment de bonheur emplie de douceurs.

Du moins, jusqu’au jour de ses dix ans.

À cette occasion, des cousins de passage furent invités.

Ils se présentèrent à la ferme des Amour le jour dit et à l’heure dite. Ils se présentèrent... avec leur fille !

Un regard suffit à Marcel pour tomber amoureux fou de sa petite cousine.

Ma doué ! Cette magnifique robe à fleurs, ces petits mollets dodus, ces épaules toutes rondes et dorées comme des biscuits, ces deux tresses blondes virevoltant sans cesse, ces yeux en amande coquine et ce petit nez en trompette !

C’est dans le grenier débordant de foin odorant qu’il confondit les lèvres de la jolie avec deux grosses cerises gonflées de jus sucré.

La nuit tombée, les cousins partis, maman Amour remarqua l’exceptionnelle rougeur des joues de son petit homme.

 

— Marcel, n’aurais-tu pas un peu de fièvre ?

 

Non, Marcel n’était pas fiévreux. Sa cousine n’avait pas apprécié.

Ah les filles...

Premier amour et première déception.

Sensible, Marcel l’était plus que de raison, il décida donc que cet... accident ne se reproduirait plus, jamais ! La prochaine fois qu’il embrassera une fille, ça sera la bonne !

De dix ans à quinze ans Marcel examina le problème, de quinze à vingt il mit au point un projet et de vingt ans à trente ans Marcel travailla à le mettre en œuvre.

Pour sa trentième année, Marcel se tenait sur le seuil de sa ferme. Ses parents avaient déjà quitté la vie, sans bruit, sans regrets. Marcel se retrouvait donc seul...

Pas pour longtemps !

Il contemplait avec sérénité les collines alentour qu’il connaissait par cœur.

Tout avait fonctionné selon ses souhaits, comme sur des roulettes !

La mise au point du questionnaire lui avait quand même pris quelques années de très dur labeur.

Marcel avait créé un questionnaire, appelé « Questionnaire Amour », tellement parfait, tellement sophistiqué que n’importe qui y répondant honnêtement, via un site internet, recevait dans la minute le nom, prénom et adresse de la personne de sexe opposé, ou pas, pour laquelle son cœur était destiné sans erreur possible.

Les premiers mariages eurent lieu dans son village. À cette époque Marcel n’avait pas encore informatisé son système et il se contentait de faire du porte-à-porte.

Au début, il ne fut pas accueilli à bras ouverts. On le trouva bizarre, ses questions indiscrètes, on lui lâcha les chiens, on lui jeta des cailloux, des seaux d’eau sale, on le bouscula.

Une réussite ! Une seule au bout de trois ans de démarchage têtu. C’est à partir de là que tout changea.

Le bonheur du couple formé par Marcel fut tel qu’il rayonna littéralement dans les rues du village.

Jalousie.

Curiosité.

Questionnaire !

Une deuxième réussite, trois autres, vingt, cent, dix mille ! Marcel s’entoura d’une équipe de pros et se lança sur le web. Cent mille, deux millions, cent millions ! Les mariages et forcément les divorces se répandaient comme une traînée de poudre sur la surface de la Terre. L’efficacité du système était telle qu’il n’y eut aucune réclamation. Tous et toutes trouvèrent l’âme sœur en un clic.

Les guerres cessèrent, les frontières tombèrent, les maladies même, dégoûtées par tant d’amour, disparurent, la nature sentit aussi le changement et donna aux humains tout ce dont ils eurent besoin.

Tout allait donc pour le mieux du monde, l’amour et la joie brillaient dans tous les yeux... tous ?

Hum, malheureusement non...

Le président Thomas Purple fut l’avant-dernier humain à cliquer et il n’avait pas du tout, mais alors pas du tout apprécié la réponse.

Son âme sœur était en fait une âme frère ! Et ça, même si au fond de lui il le savait depuis toujours, ça, il ne l’accepta pas.

Jamais, jamais, jamais ! Il n’ouvrira sa porte à ce... ce... cet homme, jamais ! Tiens d’ailleurs, il allait tout faire sauter ! Bien fait pour ces abrutis !

Le président Thomas Purple ouvrit son coffre ultra sécurisé, y prit une clé très... bizarroïde et se dirigea d’un bon pas vers la salle de commandement. Un tour à droite, deux à gauche, sept à droite et trois à gauche, le code...

 

— Ah, ça fonctionne ! Y a au moins quelque chose qui marche encore comme avant dans ce foutu pays... Eeet vlan ! C’est parti mon kiki !

 

Le président venait, d’un coup de pouce bien placé, de commander le départ de cent trente-deux fusées à ogive nucléaire.

— Et la première, je l’ai programmée pour ce foutu français, yes, fuck !

Porte close, portable éteint, Marcel s’assit devant son écran d’ordi. Vingt ans de travail sans relâche, vingt ans à surmonter tous les obstacles, vingt ans de sacrifices, vingt ans d’attente...

Marcel était le dernier. Au moment où son index appuya sur la touche entrée, au moment où le visage de sa princesse allait apparaître sur l’écran, la bombe explosa à quatre cents mètres d’altitude.

Le souffle balaya tout, il n’y eut plus rien...

Les autres cent trente et une bombes firent leur office et la surface de la Terre fut balayée de toute vie, de tout Amour.

Marcel ne sut jamais.

 

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Commentaires

luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Merde alors ! quand l’amour

Merde alors ! quand l’amour frappe à la porte, il frappe fort (comme quoi, quand le coeur fait boum !). Il n’a même pas eu le temps de découvrir la bombinette de sa future le Marcel.

Moi, ce que j’ai découvert, c’est un conteur. Et ça, c’est un évènement. Bon, je m’en doutais depuis longtemps, mais le style s’affine, le vocabulaire s’enrichit (il a dû avaler un dico... Attention, parce que l’encyclopédie c’est plus coriace).

En passant, il va falloir réveiller ce site. Merci pour cette contribution.

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