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Musta appuya ses deux moignons sur l’éponge imbibée d’encre. Le policier lui présenta un cahier d’écolier ouvert. Musta appliqua doucement le bout de ses deux bras sur la page de droite. Deux taches informes. Le regard de Musta glissa sur la page de gauche, celle d’hier. Deux taches. Comme tous les jours le policier lui fit remarquer qu’elles étaient presque identiques. Celui-là avait fait partie du groupe de trois venu l’arrêter à son domicile. Un mois déjà ou peut-être deux… Musta ne comptait plus. Il aurait fallu consulter le cahier d’écolier…

Ça n’avait pas été une arrestation violente comme il s’en passait chaque jour, défenestrations, viols collectifs sur le trottoir, égorgements au milieu des rues, bastonnades, pendaisons, rafales d’armes automatiques, corps attachés derrière une camionnette dans un nuage de poussière, et puis des cris, des cris, des cris le jour, des cris la nuit…

Il avait été conduit dans un bâtiment quelconque du quartier administratif. Une succession de pièces vides ou encombrées d’objets hétéroclites, des portes fermées aussi d’où filtraient des paroles inaudibles… des supplications peut-être… des cris encore… de temps en temps…

Murs blancs, une table, un journal du jour, il en avait aperçu la date d’édition. Deux stylos, un rouge, un bleu, un registre écorné et puis une chemise, son dossier.

L’homme gros et suant en tira deux feuillets.

 

  • — Musta, vous êtes accusé de pratiquer un sport… la… la varpe…
  • — La varappe.

 

Musta l’avait repris. La varappe faisait partie intégrante de sa vie… jusqu’à maintenant.

 

  • — Oui, la varappe… donc tu avoues ?
  • — Bien sûr, mais…
  • — C’est interdit ! Nous te condamnons à avoir les deux mains coupées, sentence applicable immédiatement. Gardes, emmenez le prisonnier.

 

Le camion s’arrêta en plein centre-ville. Il fallait être remarqué, il fallait des exemples journaliers pour les autres, pour maintenir l’ordre. Un boucher attendait devant son étal. Musta fut poussé hors du camion, ses mains saisies et maintenues fermement sur un billot. Des gens passaient, le frôlaient presque… Le boucher officia. C’était trop… irréel… irréel… Trois mouvements de poignet, le boucher jeta une main dans une bassine posée par terre… trois mouvements encore, l’autre main tomba… des lacets serrés pour empêcher le sang de couler et puis… des mouches… des mouches ! La douleur !

Musta se réveilla allongé sur un carrelage frais. La douleur était maintenant supportable, les démangeaisons moins. Il leva ses bras et contempla, comme chaque jour au réveil, les deux pansements immaculés.

 

On le leva.

 

  • — Musta, tous les jours tu viendras donner tes empreintes au poste de police de ton quartier.

 

Il fut jeté à la rue

Des fois ils tuaient sans torturer, des fois ils torturaient et tuaient, d’autres fois, oui d’autre fois ils laissaient en vie… en vie, mais estropié.

Musta avait donc été soigné par un bon médecin et sa cicatrisation était maintenant terminée.

Mais demain… le cahier.

Musta rentra chez lui, dans sa grande maison vide. Il avait fait partir sa femme et ses deux filles dès les premières exactions. Depuis, plus de nouvelles.

Il ne savait plus pourquoi… pourquoi il n’était pas parti avec elles… il ne savait plus…

Sans ses mains il dépérit. Un voisin et ami le recueillit. Musta se laissa vivre.

 

Le policier ferma le neuvième cahier…

 

Son voisin et ami apprit par une bonne âme qu’il était listé intellectuel et donc potentiellement condamnable à mort par pendaison. Pauvre Rama, lui qui n’avait jamais fréquenté aucune école, ne savait ni lire ni écrire. Mais Rama savait compter. Son grand-père lui avait appris les chiffres. Le commerce qu’il avait monté avec ses frères lui avait rapporté beaucoup d’argent qu’il avait su habilement soustraire à l’avidité du pouvoir.

 

Ils partirent donc tous deux, poches pleines.

 

Rama, petit malin, avait tout prévu et apparemment de longue date. Filière de luxe, les passeurs étaient charmants, compétents.

Grâce à l’argent, leur voyage fut tranquille.

 

Son voisin et ami le quitta pour l’Italie. Longue accolade gorges serrées. Pas de promesses.

Musta devait rejoindre Londres. C’est de Londres qu’il avait finalement reçu un court message. Sa femme et ses filles se portaient bien, elles mangeaient à leur faim. Les filles grandissaient et toutes trois n’attendaient plus que lui pour commencer une nouvelle vie.

 

Sans ses mains… elles ne savaient pas.

 

Paris

 

… tous ces gens… et lui debout, immobile. On lui avait dit d’attendre ici sur ce bout de trottoir. Quelqu’un viendrait le prendre en charge. Son voisin et ami avait payé.

 

Il n’y eut qu’une ou deux personnes à lever la tête. Puis toute la rue sembla vouloir embrasser le ciel. Les gens se tenaient comme lui, immobiles, bouches ouvertes. Quelques-uns criaient déjà des paroles qu’il ne comprenait pas. Il leva à son tour les yeux et vit l’enfant. Il était suspendu à un balcon du quatrième étage d’un immeuble. Rien ne semblait pouvoir empêcher sa chute… irréel… Musta allait s’élancer. Vieux réflexe. Une année plus tôt, il aurait avalé cette grimpe en rigolant. Ses pieds ne bougèrent pas. Pas de mains pas de grimpe.

Un jeune homme sur sa gauche traversa la rue et s’élança lui. Un jeune homme de couleur.

Beau coup de reins… bon début… la main droite... bien… encore une fois… allez… encore… encore…

L’enfant était sauf.

Les policiers français mirent longtemps pour disperser la foule applaudissant.

 

  • — … Monsieur… Monsieur ? Vos papiers s’il vous plaît… Monsieur ?...

 

Crut-on son histoire, il ne le sut jamais. Le retour en avion vers son pays fut lui aussi… irréel…

Le gros homme suant n’était plus là, mais il y avait toujours un journal du jour sur la table.

Un autre parla.

… désertion… traitre… inadmissible… lâche… nous vous condamnons… emmenez-le…

Le camion, le centre-ville, le boucher…

Ses deux pieds tombèrent dans la bassine pleine de mouches.

 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
On fait dans le glauque ? Je

On fait dans le glauque ? Je ne dirai pas que cette histoire est toute moignonne ! Efficace, oui (style et tout et tout). Faudrait pas qu’en plus on accueille des handicapés subventionnés par la sécurité sociale. Non, mais ! On va où, là ! Voilà un personnage qui faisait de la varappe et qui retourne là où ça dérape. Un manque de jugeote sans doute.

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
à bras ouverts

 

  Brrrr! D'un réalisme qui fait froid dans le dos. Horriblement en phase avec l'actualité.

 

  Quelle parabole ! L'acte héroïque monté en épingle  souligne le sinistre revers de la médaille.
  

 

 Lu ce matin- même un article sur la façon dont l'OFPRA examine les demandes d'asile , c'est à pleurer.

Ces pauvres bougres doivent raconter leur histoire avec tous les détails, dates lieux précis etc…En général après tout ce qu'ils ont subi avant et pendant le voyage, ils sont complètement déstabilisés et ont du mal à s'exprimer, souvent ils n'ont même plus de mots… Or à la moindre hésitation, on ne les croit pas et comme dans ce récit, c'est le retour au pays…où ils sont attendus "à bras ouverts"…
Je croise les doigts((tant que j'en ai encore)pour que ce texte ne soit qu'une parabole…

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