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Elles étaient onze. Mais commençons par le commencement. Arthur Issoire, un de mes amis, très introduit dans le beau monde bordelais m’a demandé tout de go :

 

— Fulbert, il faut que tu me rendes un service, un grand service.

 

— Si je peux, dis-je un brin méfiant, car je connaissais le lascar, un ami d’enfance.

 

— Voilà : après-demain soir nous avons un concours de machines à écrire anciennes au Conservatoire et Monsieur Duchemolle (du « Club des dactylotapeurs ») qui devait le présider vient de se casser le col du fémur. Alors je ne vois que toi qui puisses le remplacer au pied levé…

 

— Mais…

 

— Non non, tu n’auras qu’à présider et donner ton avis de membre du jury de temps en temps.

 

— Bon… c’est bien parce que c’est toi.

 

Le surlendemain donc je me rends, un peu mieux sapé que d’habitude, au Conservatoire, accueilli par des gammes de piano et des solos de clarinette, assourdis je dois le reconnaître. Arthur est là, tout sourire et il me prend par le bras :

 

— Tu veux un café ?

 

— Oh non, merci. Je suis assez excité comme ça !

 

Nous pénétrons dans l’amphithéâtre dont les fauteuils grenat attendent stoïquement d’augustes postérieurs. Sur les bords extrêmes de la scène on s’affaire, qui à déballer, qui à astiquer, qui à tapoter telle ou telle « belle américaine » à ressorts. J’en aperçois un qui transpire à régler un petit problème de chariot, semble-t-il.
Et « tique tique tique, et cling cling » entend-on ça et là. Ce n’est encore que la mise en jambes. On s’accorde.

Après qu’Arthur m’ait présenté aux autres membres du jury, trois messieurs et deux dames pas des plus jeunes, dont j’oublie aussitôt les noms et qualités, je me retrouve assis devant une longue table à tapis vert, au beau milieu, Arthur siégeant à ma droite. Il connaît les convenances, ce cher ami. Un micro gris me dévisage effrontément et je lui tordrais bien le cou à ce bavard, mais bon…

L’amphithéâtre s’est rempli à moitié et le quart d’heure de sursis ayant été observé Arthur prend son micro :

 

— Toc toc toc ! Vous m’entendez ?

 

— O    u    i… halète l’assemblée.

 

— Bien… Mesdames et Messieurs, chers amis, en absence de notre président, Célestin Duchemolle qui a été empêché (il s’est cassé le col du fémur), j’ai demandé à mon vieil ami, Fulbert Cassin, de le remplacer. Vous le connaissez sûrement par ses chroniques hebdomadaires, les « Cassinades », très appréciées, dans Le Petit Bordelais.
 

Je ne vous ai pas dit que les onze et leurs interprètes ont entre-temps disparu dans les coulisses et que chaque machine est dotée d’un numéro.

Arthur se lève, micro en main, et prend un chapeau qui attendait sagement sur une chaise derrière lui :

 

— ?…

 

— Chers amis, ce chapeau contient onze bouts de papier portant les numéros de nos candidats. Madame, voudriez-vous avoir l’obligeance de tirer le premier numéro ?

 

Rougissante, une mignonne septuagénaire, plonge la main et tend un bout de papier à Arthur qui crie : « Huit ! ». Et aussitôt un des messieurs, le chauve à ma gauche écrit. Il en sera ainsi pour les suivants.

 

 Le numéro dix c’est Violette de la marque Japy. Entrez, Violette !

Alors Violette s’installe, enfin c’est un jeune homme roux qui l’installe sur une petite table devant laquelle il s’assied obliquement de façon à ce que public et jury puissent mieux juger de la performance.

 

— Nous vous écoutons.

 

Tique tique tique tic, cling cling raaash ! tique tique, bang, tique tique. J’admire le doigté de l’interprète, son phrasé bien conduit, sa virtuosité même jusqu’à ce que, soudain : « coingue ! » Le malheureux a fait malencontreusement un accord de seconde et deux touches se sont coincées. Tout penaud il les décoince et reprend l’œuvre à un tempo plus raisonnable. Mais le charme est rompu et nous n’entendons plus que le « coingue » incongru. Pauvre Violette, c’est fini pour toi.

 

— Numéro deux ! Rose de la marque Remington.

Cette fois c’est une jeune femme à chignon qui s’installe et qui, au signal, prélude maestoso ma non troppo. Elle tape son clavier comme le ferait un organiste pendant l’Offertoire. Ti-que ti-que tic bong ti-que, cling et re-cling, Ra-a-a-sh, Ti-que ti-que ti-que tic bong, etc.  Docile, Rose n’a pas coincé ses bras et si elle n’a pas réalisé une performance, elle a assuré. Bonne prestation bien dans la tradition Pigier. Rose et sa jeune partenaire repartent aussi discrètement qu’elles sont entrées.

 

— Numéro quatre ! Vertrude de la marque Royal.

Pendant qu’elles s’installent, je me dis in petto : « si ça doit continuer comme ça toute la soirée, pff… On n’est pas sorti de… du Conservatoire ».

Mais Vertrude va me surprendre. D’abord elle est comme chaussée d’un tapis Bordeaux (petite finaude !) qui lui tient le bas au chaud, et d’un ruban, encore Bordeaux noué au levier du chariot. Sa jeune interprète porte une robe également bordeaux, mais sans ruban dans les cheveux. On nage en pleine flagornerie. Je surprends l’expression amusée d’Arthur tandis que nos commensaux restent de marbre. Écoutons-la :

Digue digue di-gue, digue digue dong, gling et re-gling, La-a-a-sh. Digue digue di-gue, etc.

Ça m’évoque quelque chose, mais quoi ?…
Cette fois le « tapotis » du clavier sonne amorti, presque confidentiel. Il n’y a pas que sur les pianos que le feutre joue son office. Bon, ce n’est certes pas « Bonjour tristesse » de Chopin sur un Bösendorfer, mais cela tinte très distingué. Tiens, pour moi et malgré leur falbala, je les mets en tête du classement. Claude Debussy se serait-il réincarné en cette jouvencelle ?

 

— Numéro un ! Oranginette de la marque Underwood.
C’est le monsieur qui avait un problème de chariot. Je croise les doigts pour lui. Il n’y aura pas d’anicroches, mais pas d’« anidoublecroches » et

d’« aniblanchepointées » non plus. Il s’en est tiré sans plus. Soupirs à ma gauche. Quoi, aurait-on déjà besoin de faire une pause ?

 

— Numéro onze ! Bluebell de la marque Rheinmetall.
Carrossée de bleu, l’allemande Buebell s’approche aux petits pas d’une demoiselle d’âge avancé. Diable, il n’y a pas d’âge qui compte pour concourir ! J’avoue avoir été distrait par son look suranné : une jupe à carreaux et un corsage blanc auquel il ne manquait que des dentelles. Aussi n’ai-je rien écouté de sa prestation. Mais à la voir repartir très à l’aise, elle a dû bien s’en tirer.

 

— Numéro trois ! Albane de la marque Progress.
La machine est blanche et le monsieur qui l’apporte est en costume blanc tout en arborant une sacrée tignasse brune. D’où sort-il celui-là ? Du Casino de Monte-Carlo ? Allons, allons, ne nous laissons pas dominer par une première impression !
Au lieu de prendre une chaise comme les autres il a apporté un tabouret (non, pas de piano). Alors il prend son temps pour le régler à bonne hauteur… Cabotin, va ! Du calme, Fulbert, refrène tes émotions ! C’est vrai qu’en tant que membre du jury je dois me surveiller. Et bien, je ne me suis pas trompé : voilà un quidam qui agite les bras et dodeline de la tignasse. Pas sérieux !

 

— Numéro six ! Cerise de la marque Erika.
Voilà une machine à écrire d’un gabarit surprenant, catégorie poids lourds. Elle vient d’Allemagne de l’Est. À ma grande surprise je vois qu’elle comporte deux claviers : AZERTI et QWERTI. Alors si le petit homme rondouillard qui l’apporte arrive à taper sur ces deux claviers (non pas en même temps, voyons !), chapeau bas. Eh bien, il y arrivera et sans faire d’erreur. Après tout les violonistes ne rencontrent-ils pas sur certaines partitions quatre ou cinq clefs. Excellente pratique pour les neurones !

 

 Numéro neuf ! Prunelle de la marque Corona.
Une jeune beurette entre toute agitée et en transpiration. Apparemment elle a dû avoir du mal à garer sa voiture. À preuve, sa machine est encore dans sa valise. Fébrilement elle l’ouvre et manque de la faire tomber. Mauvaise entrée en matière… Elle met une feuille qui, bien sûr, se coince et se chiffonne. Une deuxième feuille et c’est bon. Évidemment dans ces conditions elle rate tout. J’en suis désolé pour elle.

 

— Numéro cinq ! Fauvette de la marque Halda.
La feuille de présentation m’indique qu’il s’agit d’une marque suédoise. Ah la Scandinavie ! J’ai tout de suite un préjugé favorable pour cette machine : l’acier suédois, Volvo, Saab, les fameux camions Scania Vabis, et ne serait-ce que les humbles allumettes suédoises sans lesquelles nous serions bien démunis. Et puis la charmante dactylo blonde est tout à fait dans le contexte. Nous assisterons à l’exécution d’une pièce transcendante en QWERTI, façon Liszt. Le jury se retient pour ne pas applaudir. C’est interdit. Voilà une concurrente sérieuse pour Vertrude.

 

— Numéro huit ! Golda de la marque Rooy.
Je m’attendais encore à une dactylo blonde, mais ce ne sera qu’une forte personne aux cheveux grisonnants et du sexe masculin. Lui est du genre méthodique : il prend son temps pour s’installer. Serait-ce une bête de concours ? Et voilà qu’il tape comme s’il était à son bureau, de façon pateline. Bien pour le calme !

 

— Numéro 7, le dernier de nos candidats ! Framboise de la marque Olympia.
Et c’est une jeune noire qui porte les couleurs de la marque allemande bien connue. Je ne reproduis pas la mélodie bien connue des auditeurs. Elle fera une excellente prestation et comme elle est gracieuse sous sa coiffure afro elle a ses chances.

 

— Mesdames et messieurs, le jury va à présent se retirer pour délibérer. Nous allons vite revenir avec le nom du lauréat.

Nous allons sur un côté des coulisses tandis que les bourdonnements emplissent l’amphithéâtre. On se détend et certains feraient des paris que cela ne m’étonnerait pas.

 

« Alors ? » dit simplement Arthur.

 

Nous sommes sept, n’est-ce pas ? Ainsi un seul nom l’emportera. Fauvette ou Cerise ? Mais l’un des membres du jury, une dame, n’arrive pas à se décider… et finalement elle s’abstiendra. De retour sur la scène Arthur tapote le micro et doit crier pour réclamer le silence.

 

?… !

 

— Mesdames et Messieurs, cette année nous aurons deux lauréats que nous n’avons pu départager tant leurs mérites sont grands. Ce sont… Fauvette de Halda et Cerise de Erika. Venez ici, Madame et Monsieur…

 

La jeune femme d’allure sportive s’approche à grandes enjambées tandis que son compère lauréat trottine gentiment. On se fait la bise. Comme il n’y a qu’une coupe je me demande comment Arthur va s’en tirer. Eh bien, c’est le « Club des dactylotapeurs » qui gardera la coupe, mais les noms des deux gagnants figureront sur une plaque fixée sur le pied. Ainsi tout le monde est content.

 

Nous terminerons la soirée par un vin d’honneur : Sauternes et cannelés à profusion. Nous en avions bien besoin, après cette expertise nocturne.

Je sortirai du Conservatoire quelque peu éméché et marchant pas très droit au point qu’Arthur m’offrira de me reconduire…

 

— Ce n’est pas si loin. Je roulerai lentement et pour ne pas voir double je fermerai un œil ! *

 

* Ce que disait faire mon oncle viticulteur au retour de ses réunions du « Syndicat viticole de l’Entre-deux-Mers » et il n’a jamais eu d’accident. Mais comme il aimait blaguer j’ai un demi doute.

 

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
dingue dingue donc

 

 

Quelle galerie de màquinas de escribir! C’est dingue dingue dingue, dingue dingue donc !devil

 

Je conseillerais à Oranginette une petite ani-sette pour se réconforter.

Pauvre petite Prunelle…je compatis.

Elle pourrait épouser Violette de Japy ! Ils pourraient faire des duos de claviers bien tempérés…

Et on les écouterait en fermant une oreille si on préfère les solos.laughwink

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