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Vrac

 

dépits

votre altesse et désordres

 

Le journal, notait Musil, c’est la manière la plus commode et débridée d’écrire[bequemste, zuchtloseste].

 

journal

 

mon associant

 

grâce auquel je souhaite m’entendre mieux

 

m’accorder une promenade sans vindicte

ni devoir de pénitence

 

vaquer erratiquement à un ouvrage

dans le plaisir d’être ou ses soudaines laideurs

 

sortir pour une balade où je croiserais

d’hypothétiques personnes « abstraites »

qui m’animeraient de la plus douce des intentions

 

journal donc

 

papier jeté en vrac

d’une passerelle

entre existence et désarrois

 

écrire dessille je crois

oblige à constater ce que l’on devient

après chaque phrase

 

potentiel ouvert et plein de désordres

où tantôt il se pourrait qu’existe « l’autrement »

 

je veux dire une réjouissance

telle que je pourrais partager

notre passionnante hébétude

 

je l’appelle « l’altesse »

 

***

 

je ne sais d’où ni de quand vous étiez vous

qui vous pensez être

qui vous imaginez que je suis

 

dans le fond nous sommes

et simplement ça c’est juste

 

que s’extirpent quelques-unes de nos lignes

 

***

 

donc j’écrirai

comme un malandrin nyctalope traverse

une forêt par nuit noire

 

je m’adonnerai sans vergogne

à cette absence de récit

en dénudements successifs

assemblage d’idées imprévues

plusieurs clés seyant au cadenas de la porte

 

journal de coin

griffé au vestiaire

 

***

 

un oikos

— du grec ancien οἶκος, « maison », « patrimoine » —

est l’ensemble de biens et des hommes

rattachés à un même lieu d’habitation

et de production, une « maisonnée ».

https://fr.wikipedia.org/wiki/Oikos

 

***

 

par grande fatigue,

on se déshabille avec négligence

sans se soucier si l’on vous regarde

 

partage de l’intime sans le briser,

désarticulé s’il l’est,

qu’importe,

puisque l’on tente de le prononcer

 

il ne s’agit pas de nu exhibé

mais de s’y résoudre,

s’admettre,

s’engager par-dessous le chambranle

vers la sombre chambre et l’inconnu

 

vivifier l’altesse

 

***

 

d’abord

 

ne pas tout nommer par la colère

juste en maîtriser l’expression

 

créer du courage

que perdure une conviction de la tolérance

 

remettre les bruissements en perspective

 

tenter de frôler d’autres ainsi,

continuellement,

sans cri ni ressentir d’ennui

 

transparences d’esprits ?

 

***

 

il reste des traces

 

premier amour

 

fléchi d’intensité

je n’en ai pas souhaité d’autre

 

vrai qu’ensuite, isolé,

il m’a fallu de plus longues foulées

dans un Nord excessivement pluvieux

 

vrai que, un peu plus tard encore,

il a fallu supporter, plus au Sud, cette initiale incurie, permanente de brûlure, désormais

 

braise à ne pas étouffer cependant

par la cendre d’autres ardeurs

 

claustré

 

***

 

alors que la mort s’annonce

de plus en plus vrac par moment

je ne fuis plus la page

 

j’avive à petites touches textuelles

la délicatesse du regard

que je porte sur le temps des arbres

et les esprits qui l’accompagnent

 

***

 

bien sûr

il pleut ici aussi et souvent

où s’étale le velours des belles pelouses

bien sûr

beaucoup de cheveux gris traînent sur mes épaules

 

***

 

mais

cargaison de vie chargée

essayez d’écrire « donc »

avant la fin

 

***

 

 

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Commentaires

jfmoods
Portrait de jfmoods
Hors ligne
Inscrit depuis : 29/09/2014
Ce poème se présente comme la
Ce poème se présente comme la préface d'un recueil de textes poétiques dont l'intitulé ("Vrac") laisse déjà entrevoir l'aspect hétéroclite du contenu. 
 
Le poète s'efforce ici d'éclairer la démarche qui le conduit à adopter un nouveau mode d'écriture, un mode d'écriture qui ne chercherait pas la maturation du texte, sa lente procédure serpentine, son accouchement au long cours.
 
Prenant à son compte le propos d'un auteur célèbre, il va désormais utiliser le support le plus adapté à l'éclat de l'immédiateté ("Le journal, notait Musil, c’est la manière la plus commode et débridée d’écrire").
 
Sans plus donner de direction précise, d'orientation préétablie à sa pensée, il va s'offrir à la sollicitation impromptue de l'instant ("promenade", "balade", "vaquer erratiquement", "remettre les bruissements en perspective", "je m’adonnerai sans vergogne à cette absence de récit", "assemblage d’idées imprévues"), aux routes de hasard de la pensée ("désarticulé s'il l'est, / qu’importe, / puisque l'on tente de le prononcer").
 
Véritable défi intellectuel pour qui s'observe, s'étudie, se surveille sans cesse, reprenant, raturant, approfondissant. 
 
Cette démarche est une exploration  ("s’engager par dessous le chambranle vers la sombre chambre et l’inconnu"), non pas une manière détournée de se mettre en avant ("il ne s'agit pas de nu exhibé"). Elle se nourrit de la conscience aiguë de la finitude ("alors que la mort s’annonce", "avant la fin", "beaucoup de cheveux gris traînent sur mes épaules"), obéit à un impératif d'authenticité ("je l’appelle "l’altesse"").
 
Il s'agira de se surprendre, de se considérer dans son émiettement, de se donner à voir dans le morcellement qui nous fonde ("constater ce que l’on devient après chaque phrase", "partager notre passionnante hébétude").
 
Le journal ouvre un angle d'approche supplémentaire à cette énigme vivante qu'est le poète.
 
Merci pour ce partage !
plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
face à face

 

   Après plusieurs lectures, je me familiarise avec ce texte dans lequel il me semble lire le dialogue entre l'auteur et son journal intime (illustré par les deux statues qui se font face : le "soi" face à "soi-même" ???)
"mon associant grâce auquel je souhaite m'entendre mieux"
"une passerelle entre existence et désarroi"
"constater ce que l'on devient après chaque phrase--------l'autrement"
"plusieurs clés seyant au cadenas de la porte"
"remettre les bruissements en perspective"
"frôler d'autres ainsi"

 

  Stop! j'arrête les citations . Je les trouve tellement pertinentes et poétiques ! Cela me donne envie d'écrire un journal comme j'ai fait dans ma lointaine jeunesse. Je sens que j'ai encore plein de choses à m'écouter et à me dire…
 Merci RB pour toutes ces pistes de réflexion.

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