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Contraintes : Confitures – Mary Pratt

 

La petite se haussa sur la pointe des pieds. Son nez arrivait au ras de la table. Alors, ce fut l’éblouissement...
Une avalanche de lumière lui fit presque cligner des yeux. Mais c’était bien trop attirant !
Tout d’abord elle ne vit que du jaune, un jaune d’or hypnotisant serti de caramel : le soleil était entré dans un pot de verre. Il devait se sentir à l’étroit là-dedans et cherchait à s’en échapper. On entendait presque la lumière aveuglante taper contre les reliefs du verre. Cette lumière exquise en avait alors fait fleurir une guirlande de roses dans la matière même du pot. Dans le reflet, sur la table, il avait aussi réussi à dégouliner hors de ce pot en une langue d’or bordée de brun rougeâtre.

La petite s’aperçut que deux autres pots se cachaient aux trois quarts derrière : elle entra dans le monde translucide des orangés... Là, tout devenait calme et savoureux... Une lumière tiède qui chuchotait... Une étrange sensation de bien-être où l’on aurait aimé se lover... Une couleur qui n’en est pas vraiment une parce que jamais la même, changeante et rassurante à la fois. Ce n’était pas du rouge, si, un peu mais pas vraiment... C’est le soleil quand il va s’endormir et qu’il barbouille tout le ciel... C’est le sourire des braises dans la cheminée quand le feu se repose... C’est la douceur d’un bel après-midi d’automne quand les arbres ouvrent la cage aux feuilles... Elle aussi a pleuré hors du pot, elle aussi voulait sortir, mais tout en douceur, en emportant quelques nuances d’ombres qui la rendent si vivante...

Tout à côté, à l’opposé du soleil blond, du brun violiné se cachait dans le quatrième pot. Cette couleur-là fermait les yeux, mais on savait qu’elle écoutait. Elle était là comme une amie discrète et recevait la lumière des trois autres. La petite ne pouvait l’expliquer, mais elle savait très bien que sa présence avait de l’importance pour que les autres soient si belles... C’était ce qui se passait aussi avec le cadre brun foncé qui entourait le beau paysage dans la chambre de maman.

Pour l’heure, plus rien n’existait de son petit quotidien : ni la cuisine, ni la maison, ni même sa mère. Un autre monde s’était ouvert dans cette orgie de lumière. Un monde qui l’attendait de toute éternité. Un monde fait pour elle venait de lui ouvrir  sa porte. Elle touchait là du doigt le bonheur d’exister.

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La petite était là depuis un bon moment.

— Mais qu’est-ce que tu fais là Mary ? Je te cherche partout ?

La mère était entrée, active, précise, occupée par mille tâches comme toujours. Elle vivait seule avec sa fille depuis le décès du père à Vancouver au Canada. Elle était revenue vivre en France, son pays d’origine. Se rapprocher de sa famille française allait peut-être adoucir l’absence trop criante. De toute façon il fallait rapidement réagir, ne pas se laisser couler. Une petite fille attendait la permission de vivre. Alors cette mère avait endossé des vêtements de migrant, de volontaire pour un nouveau départ, pour une nouvelle vie. Ce qu’elle était à l’intérieur ? Elle verrait ça plus tard. Pour l’instant elle avait un rôle à jouer, elle n’y dérogerait pas. La petite était l’enjeu. La petite aurait sa part de vie qui lui revenait.

Et la petite dans tout ça ? La petite était une enfant, rien qu’une enfant, mais une enfant : ce champ de tous les possibles. Une petite graine gardienne de mystères. Une œuvre en devenir...

La petite Mary avait des yeux et toutes les couleurs et la lumière du monde qui pouvaient y entrer lui chantaient que la vie était délicieuse. Mordre dans ce bonheur !... Il suffisait d’ouvrir les yeux.

Là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, M. et Mme West avaient été tous deux peintres et professeurs de dessin dans une école. La vie avait été heureuse et comblée avec l’arrivée de leur petite Mary. La petite se souvenait parfois de ce père accidentellement disparu. Quand il peignait, elle avait le droit de rester tout près, à condition de ne toucher qu’avec les yeux. C’était un souvenir fugace mais ô combien délicieux ! Elle en gardait encore les odeurs de peintures et d’essence qui ne pouvaient qu’être celles des créations magiques émanant des pinceaux.

Ici, en France, Mme West espérait un poste d’enseignante. En attendant, elle s’occupait de sa fille. Le travail ne manquait pas dans la maisonnée. Aujourd’hui, elle venait de faire quelques gelées et confitures. Une promesse de lumière sucrée pour l’hiver prochain. Elle les avait posées sur une petite table recouverte d’une vitre, près de la fenêtre de la cuisine. Pourvu que Mary n’y touche pas. La petite y touchait... seulement avec les yeux ! Elle faisait bien plus qu’y toucher. Elle s’immergeait toute entière dans cette splendeur incandescente...

— Tu ne touches pas les pots de gelée ? Ils sont encore un peu chauds. Ce sera un vrai régal cet hiver à l’heure du goûter !

L’heure ? Le temps n’existait plus... Pas plus que les promesses de tartines sucrées... La mère repartie, la petite prit quatre verres dans le buffet de la cuisine. Elle alla dans sa chambre, y mit de l’eau, et un peu de peinture de sa petite boîte. Ensuite, elle les rangea devant la lampe de chevet pour que la lumière accomplisse de nouveau sa magie. Elle fut un peu déçue. C’était moins beau que tout à l’heure dans la cuisine. Mais beau tout de même... Elle se promettait de renouveler cette merveilleuse sorcellerie de temps en temps, en cachette de maman qui n’aurait pas voulu d’eau dans la chambre évidemment...

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Quelques années plus tard, petite Mary avait grandi, était devenue une belle jeune femme. Elle avait toujours son joli visage ovale aux traits harmonieux, ses yeux clairs et ses boucles châtain. Elle s’était mariée avec un artiste peintre rencontré lors de ses études – un certain Christopher Pratt – et avait deux beaux enfants...

Et la peinture dans tout ça ? Mais oui, Mary peignait, bien sûr. Elle était née pour ça. Comment aurait-elle pu se passer de cette nourriture-là ?

Après s’être essayée au genre impressionniste, elle n’avait pu résister à ses premières amours. Elle se souvenait toujours d’une certaine rencontre avec quatre petits pots de gelée remplis de soleil, alors qu’elle n’était pas plus haute que le bord de la table. Ce moment avait été une révélation. Elle avait ce jour-là été adoubée, intronisée dans un monde nouveau, le seul qui la rassurerait, le seul qui ferait d’elle une plus que vivante.

Aujourd’hui, Mary devait accomplir ce pèlerinage qui l’appelait depuis quelque temps. Elle avait un regard neuf sur les petites choses du quotidien. La lumière les habillait, il suffisait d’y accrocher ses yeux. Elle aimait faire la cuisine, et c’était toujours avec beaucoup d’amour qu’elle considérait ses créations culinaires. Tout l’interpellait. Ah ! le rouge des pommes... Le souvenir des Noëls de sa petite enfance au Canada revenait comme un leitmotiv. La lumière dans le sapin décoré... Les odeurs de pain d’épices et de vin chaud... Les reflets caramel du café dans la cafetière en verre posée sur la nappe en plein soleil... Quelque temps auparavant, elle avait confectionné une gelée de groseilles, juste pour voir la lumière traverser cet incendie. C’était le bonheur...

Les rouges et les orangés l’obsédaient. Elle peignait certes du figuratif,  mais le sujet n’avait aucune importance. Elle avait besoin d’immortaliser seulement cette chose impalpable qui était la lumière que l’objet renvoyait. Son seul objet était donc cette lumière qui l’attirait si fort du plus loin qu’elle s’en souvienne.

Les rouges, rouge-orangés, orangés la retenaient captive. Elle pouvait se perdre dans des rouges, cette teinte tellement sensuelle, charnelle par excellence. La lumière prenait corps, s’incarnait, éveillait tous les sens. Du Rouge violiné, rouge corail, au rouge orangé d’un géranium, il suffisait de nuancer par quelques tons voisins et la couleur vibrait jusqu’à l’hypnose.

Aujourd’hui elle avait, comme sa mère autrefois, refait des gelées de couleurs différentes. Elle allait les poser sur une plaque en verre et laisser la lumière jouer tout à travers. Bien sûr, ensuite, elle ne résisterait pas à l’appel de ce feu gélifié. Elle peindrait jusqu’à ce que cette lumière devienne si prenante, si intense, si présente qu’il en émane l’odeur même des fruits et que le goût du soleil vous coule dans la gorge.

Il fallait arrêter le temps, la fulgurance d’une révélation qui n’avait pas de nom, mais qui était de la vie au-delà de la vie. Un de ces instants miraculeux, infiniment précieux qui nous font parfois respirer un petit souffle d’éternité. Cela n’a pas de nom, mais on le reconnaît. On l’a toujours su. C’est notre vraie nature, notre devenir.

Pour Mary, elle pouvait ressentir la lumière qu’elle voyait jusque sur sa peau, satinée ou rugueuse, piquante, craquante, croustillante ou veloutée. La dureté du verre ou le frôlement d’une mousseline soyeuse. Elle la respirait jusqu’au bord des larmes. Elle la dégustait et c’était gourmandise. Elle l’entendait chanter ou quelquefois crier... Dans la banalité de son quotidien, une tache de soleil sur un mur, des gouttes de pluie sur la vitre, et c’était un ravissement...

C’est dans les petits riens qu’elle savait trouver la grandeur d’un monde de lumière, son amour, le sens de sa vie, cette transcendance qui la faisait vibrer. L’essence même de sa vie.

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Mary avait terminé son tableau.

Trois pots de gelées et un pot de confiture. La lumière avait fait le reste... Les muses ne l’avaient pas quittée. C’était sublime. On regardait et on se sentait regardé. Quelqu’un nous observait. On se sentait aimé dans un miroir aimanté. La grâce d’exister...

Mary savait le pourquoi d’exceptionnel de son œuvre. Elle n’avait pas peint pour plaire à quiconque ou pour « faire » une réalisation. Il n’y avait aucune complaisance. Elle peignait pour soi, seulement pour soi. Ces instants fugitifs volés à la réalité de son quotidien la transportaient sur un chemin de pure joie, de quiétude indicible. C’est alors que l’œuvre s’accomplissait dans la jubilation, presque en dehors d’elle-même.

Et pourtant, ce n’étaient que quatre malheureux petits pots de confiture transfigurés par la joie d’un soleil d’été... Un peu ridicule et si touchant à la fois...
Qu’allait-elle faire de cette « petite peinture » ?
Elle voulait la garder à portée de regard. Il aurait été impensable de la remiser avec tant d’autres au fond d’un atelier... Qui aurait le cœur d’éteindre cette lumière ?...

 

Cette apparition-là lui était bien trop présente, faisait désormais partie de son cocon familial. Oui, c’est ça, faisait partie de sa famille en quelque sorte. Son absence serait un manque, un silence, un vide. Elle la voulait près d’elle dans la banalité de son quotidien.
L’endroit parfait serait finalement dans sa cuisine.
C’est de là qu’elle venait. C’est là qu’elle était née, dans l’alchimie amoureuse des choses simples et évidentes. Ce qui ne peut pas vraiment s’expliquer mais qu’il faut juste vivre... Cette grandeur des petits riens qui nous amène à l’essentiel... Ce monde qui se révèle par-delà l’ordre de nos pensées...

Mais justement.....   arrêtons de tourner autour : ce n’est rien que de la Lumière dans quatre petits pots !!!  

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
pinceau ou stylo

 

 Ce texte a-t-il été écrit au stylo ou au pinceau ?

 J'opterais pour le pinceau, trempé dans l'encre de la poésie.

 

Le premier paragraphe est très original et poétique. J'aime bien l'idée de l'orangé qui chuchotait, du brun violiné qui fermait les yeux mais qui écoutait ! Quand au sourire des braises…

 

Jolie pirouette finale.

plumes
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/09/2017
Le tableau de Mary Pratt

 

Bonjour 

 

ce texte m’a beaucoup plu il corresponde très bien au tableau et la nouvelle est très bien structurée. Vous vous êtes bien documenté sur la peinture et le jeu des lumières est très bien rendu. 

 

Merci 

 

la plume 

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