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Contraintes : Confitures – Mary Pratt

Il y a le jaune, le jaune du soleil ayant inondé toute la journée la maison et les corps alanguis profitant de la douce chaleur en cette fin d’été.

Il y a l’orange, l’orange du fruit pressé qui, il y a peu, était encore dans les verres, arrosant les glaçons et attendant d’avoir fini de désaltérer les enfants.

Il y a le rouge foncé, voire grenat, tel l’apéritif italien choisi par les parents en ce début de soirée.

Oui, il y a les 3 couleurs d’un coucher de soleil, mis en flacon comme si l’on souhaitait conserver ses teintes magiques.

Et les flacons se reflètent sur la table tel, au bord de la mer, le soleil à la fin de sa course diurne. À l’arrière-plan, les rideaux frissonnent, tel le foc baissé du bateau de plaisance voulant rentrer au port, mais aussi jouir du spectacle et admirer ces trois couleurs qui, en dégradé, se reflètent dans le miroir tranquille de la mer calme… aussi calme qu’une table de cuisine.

Elle sort subitement de sa rêverie. Mais non, l’été est fini depuis plusieurs mois ! D’ailleurs, elle vient juste de rentrer chez elle, contente d’y retrouver une douce chaleur après quelques dernières courses avant Noël.

Elle a ouvert la porte, a posé ses paquets par terre et, pour se reposer un peu, s’est tout de suite assise sur le siège de l’entrée. Celle-ci n’est pas très grande mais l’étroit fauteuil qui y a trouvé sa place rend bien service. Elle y met souvent son sac, les invités y laissent leur manteau, et ses petits-enfants leurs jouets préférés en arrivant chez elle.

Juste en face du petit fauteuil, sur le mur opposé, « le » tableau de Mary Pratt. C’est en le regardant alors une énième fois, qu’elle était partie dans ses rêves, repensant, grâce à lui, aux vacances de l’été dernier.
Pourquoi l’avait-elle mis dans l’entrée ? Elle ne saurait le dire. Mais ce dont elle est sûre c’est que pour rien au monde elle ne le suspendrait, maintenant, sur un autre mûr.
Dès qu’elle rentrait, elle y jetait un coup d’œil et ce depuis… dix ans maintenant.

Son mari et Elle étaient partis en vacances au Canada où ils avaient visité une exposition sur Mary Pratt. C’est là qu’elle l’avait acheté. Bien sûr, quels que soient les commentaires au sujet du tableau, elle avouait très rarement qu’il n’était qu’une… reproduction, acquise à la boutique du musée.
Pour elle, cela n’avait aucune importance : d’abord, lorsque l’on voyait l’œuvre initiale, on pensait qu’il s’agissait d’une photo. Alors, en quoi la photo de l’original était-elle gênante ? D’ailleurs, elle l’avait fait fort bien encadrée dès leur retour en France, et elle trouvait vraiment que l’on pouvait s’y tromper.

C’est aussi pour cela qu’elle trouvait bonne l’idée d’avoir mis le tableau dans l’entrée, outre le fait qu’il illuminait l’endroit : les commentaires de ses visiteurs, lorsqu’ils arrivaient, la faisaient souvent sourire.
Il y avait le « Tiens, tu as pris en photo tes dernières confitures ? », ou le « Mais pourquoi tu n’avais pas mis d’étiquettes sur tous les pots ? », sans oublier ce qu’elle pensait elle-même « Ces couleurs sont magnifiques ! »
Une seule fois, le connaisseur de service s’était exclamé : « Waouh, vous avez un Mary Pratt ! »
Un peu honteuse de sa supercherie, elle avait vite fait diversion et trouvé un autre sujet de conversation.
Ce qu’elle aimait aussi, c’était les différentes pensées qui pouvaient lui venir à l’esprit en le regardant.
Car si, aujourd’hui, elle avait revécu des joies estivales grâce à ce tableau, il avait aussi le don de lui faire vivre un matin d’hiver durant lequel, certainement, il avait été peint. Comment le savait-elle ? Elle le sentait, tout simplement.

Parfois, à force d’observer fixement cette œuvre, elle voyait le rideau bouger. Illusion d’optique ou réalité ?
Peu importe, il frémissait, elle en était sûre : le vent, à l’extérieur, certainement. Peut-être, derrière ce voilage, la fenêtre était-elle restée entrebâillée ? Drôle d’idée par un matin d’hiver !
Elle avait envie de tirer le rideau afin de découvrir la poudre blanche qui, sans doute, recouvrait le jardin. Cela confirmerait bien que la peinture avait été faite en hiver.

Pour se réchauffer, et certainement faire plaisir à une ribambelle d’enfants, l’artiste avait décidé de faire des confitures, puis de les figer sur la toile, avec ces couleurs chaudes et estivales, même en hiver. La pièce était encore tout imprégnée du parfum des fruits cuits. Et même, peut-être, flottait une légère odeur de brûlé, car une marmite avait été oubliée sur le feu. Voilà pourquoi la fenêtre avait été entrebâillée. Et c’est en revenant finir les étiquettes que, dos à la fenêtre, Mary Pratt avait aperçu ces reflets rougeoyants sur la table : le soleil matinal paraît les bocaux de mille feux. Et c’est à ce moment-là, certainement, que le désir de figer ces teintes chaleureuses s’était emparé d’elle ; elle avait alors pensé : « Au diable la fin de l’étiquetage, il faut absolument reproduire tout de suite ces teintes chaleureuses ».

Des années plus tard, la reproduction était en France et faisait partie de leur maison.

Mais il est temps d’aller ranger tous ses achats et, tout en se levant, elle repense à la discussion qu’elle a eue, il y a quelque temps avec sa petite fille.
Celle-ci lui avait raconté sa visite d’une exposition sur les impressionnistes avec la classe et avait expliqué : « Il y avait plein de « mairiprates » ; des mairiprates de Renoir, de Monet ».
Elle avait souri, comprenant rapidement la confusion. N’avait-elle pas l’habitude, lorsque ses petits-enfants cherchaient un jouet quelconque de leur dire, « Regarde s’il n’est pas sur le fauteuil, en face du Mary Pratt » ? L’explication ne fut pas simple pour que l’enfant comprenne la différence entre la généralité et le cas particulier !

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
"mairiprates"

 

 

Les trois premières phrases accrochent bien : d'abord la couleur, puis l'objet, puis l'humain. Tout cela recrée  l'ambiance d'un soir d'été détendu. Belle amorce pour le souvenir qui se dévoile peu à peu.

J'aime bien l'imagination de la spectatrice qui se met à la place de la peintre faisant les confitures, les laissant "cramer" , ouvrant la fenêtre. Tellement bien qu'elle croit voir "bouger le rideau"! 

Et les "mairiprates": Génial !!! Et tout à fait plausible.

 

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