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Contraintes : Confitures – Mary Pratt

                                
Un ciel de velours bleu irradie la montagne et tout autour le soleil enflamme déjà genêts, ormes, églantiers et prunelliers sauvages. La journée promet d’être chaude.

Bravant nids de poule et crevasses qui encombrent le chemin menant à la maison, l’homme rejoint à pas mesurés le portillon moussu clôturant le jardin puis s’immobilise, en proie à une soudaine et violente émotion. Un peu plus de deux ans qu’il n’est revenu, depuis ce terrible accident qui coûta la vie à Seany et lui valut à lui de longs séjours hospitaliers. Ses yeux, curieux de tout, pareils à ceux d’un enfant qui découvre le monde, vont, viennent, inspectent, furètent, se font presque inquisiteurs. Étonnamment, hormis, un peu partout, l’intrusion indiscrète d’herbes indésirables et envahissantes rien n’a vraiment changé : ni l’étroite allée bordée d’arbres fruitiers, ni le vieux puits, ni le joyeux fouillis du jardin où s’entremêlent gaiement arbres et arbustes, fleurs et buissons. Contre le puits les coquelicots font une énorme tâche rouge. Toute roses d’émotion, les cerises commencent à parader et à se trémousser au sein d’une luxurieuse frondaison et les framboises à frimer par-dessus les herbes hautes un peu folles.

            « Partager ce moment de grâce et s’extasier ensemble. »

 Mais... Seany n’est plus, elle ne reviendra pas.

Un instant de douloureuse hésitation avant de pousser le portillon et de s’engager dans l’allée. Face à lui, la maison, tout enluminée du rouge flamboyant des pommiers du Japon. Partout des éclats de rouge, couleur qu’elle chérissait par-dessus tout.

Un peu las Jérôme s’assied sur le vieux banc à l’abri du grand tilleul. Images du passé et souvenirs des jours heureux l’assaillent : Seany et son grand tablier bleu s’affairant avec diligence au-dessus du grand fourneau de la cuisine. Dans la bassine devant elle, la confiture chuchote, froufroute, bouillonne doucement et, un rien provocante, exhale avec volupté ses délicats parfums annonciateurs d’une prochaine fournée de gelées suaves dont il parvient à se délecter quasi religieusement tant le souvenir se fait précis. Ah ! les confitures de Seany : un poème haut en couleur, une musique de tous les sens où se mêlent avec bonheur, selon la saison, les rouges, les orangés, les jaunes, les blonds et les bruns dans un joyeux méli-mélo de teintes chaudes et lumineuses ; un feu d’artifice, un festival de nuances, saveurs et consistances plurielles. Groseilles, framboises, abricots, prunes, mûres gorgées de soleil deviennent sous ses mains expertes et chaleureuses sucs colorés et gélifiés, confitures et marmelades savoureuses, mémoire vivante des beaux jours. Pour écrin, de longs bocaux aux belles rondeurs et au verre délicatement ouvragé pour certains, alliance voluptueuse et sensuelle de la couleur et de la transparence. Coquetterie de femme ?  Avant de regagner les longues étagères de bois, les bocaux reposent sur un coin de miroir histoire peut-être de mieux capter la lumière et de faire chanter le mur nu de la cave.

                « La voir, l’entrapercevoir, lui parler un instant seulement. »

Mais... Seany n’est plus, elle ne reviendra pas.

Jérôme frissonne mais pas de froid. Quittant le banc il s’approche de la porte qu’il s’emploie maladroitement à ouvrir. Un trop-plein d’émotions l’envahit alors et l’oblige à s’asseoir à nouveau.

Au-dessus de la grande cheminée, insolente de lumière et de réalisme, une huile de Mary Pratt : “Étagère de gelées”. Une telle connivence entre les deux femmes, se souvient avec précision Jérôme : le même goût de la nature, de la terre et des choses simples ; la même boulimie des petits riens de la vie. L’une dans le » faire », l’autre dans le « refaire », l’une dans le tangible, l’autre dans le figuratif, guidées l’une et l’autre par un ressenti, une émotion forte... En cet instant précis un rayon de soleil vient flirter avec le tableau et en rehausse les tons déjà chauds pourtant. C’est ce que souhaitait Seany : « soleil la journée et flammes dans le feu le soir de l’hiver pour donner vie à lui et réveiller le contrasté très fort » comme elle disait.

Trop d’émotion d’un coup. Jérôme s’est assoupi et ses rêves le ramènent à ses enfants lorsqu’ils étaient tout jeunes encore. 16 heures viennent de sonner à la vieille horloge. Une soudaine et tapageuse cavalcade à l’autre bout de la maison : rires en cascades, bousculades effrénées, cris, un joyeux tintamarre qui se rapproche et, dans l’embrasure de la porte... un, deux, trois, cinq caboches rousses comme un feu de forêt, cinq frimousses toutes piquetées d’éphélides et rosies par la course et le grand air, cinq paires d’yeux vifs et pétillants, cinq bouches aux lèvres perlées et rieuses. L’évier aussitôt assiégé, de l’eau qui gicle partout, des rires argentins à nouveau et la table familiale prise d’assaut par cinq petits monstres affamés. Seany souriante et affable dans sa jolie robe à fleurs s’attaquant à la grosse miche de campagne, le pain qui croustille, cinq énormes tranches généreusement tartinées de confiture et distribuées au hasard des mains tendues. Mimiques gourmandes, regards avides, on engloutit avec des « hum miam » satisfaits ! Barbouillis barbouilla, pommettes, lèvres et mains prennent des couleurs d’automne ! Qu’importe !! On se lèche, on s’essuie d’un revers de main puis... comme une volée de moineaux, on repart en courant vers d’autres plaisirs, d’autres jeux. Jérôme s’éveille et revoit Seany, tellement réelle, tellement désirable.

                  « La prendre dans ses bras, s’étreindre et s’aimer encore une fois »

Mais... Seany n’est plus, elle ne reviendra pas.

Elle est là pourtant, présente, si présente. Amusée et attendrie, observant sa petite nichée. Elle sourit, oublie les larmes de confiture sur la table et les vêtements des enfants, le bruit, la fatigue... s’émerveille de leur jeune insouciance, de cette capacité toute juvénile à vivre le moment présent. Et les souvenirs de remonter à la surface et de l’assaillir à nouveau.

Oui, souvenirs encore les soirées au coin du feu, les jeux et parties de carte en famille, les sorties et pique-niques sur l’herbe, les longues discussions, les disputes parfois. Et puis il y a les jours plus sombres, les jours où un voile de tristesse vient heurter le sourire, l’embuer de larmes muettes, le ciel froissé dans les beaux yeux de Seany. Lassitude ? Nostalgie de son Irlande natale, de ses vertes forêts, ses lacs, son climat et ses verdoyants paysages ?  Malaisé bien souvent de marcher dans les rues de l’exil, coupé de ses racines, des siens et de tout ce qui vous a construit... Nostalgie peut-être aussi de sa jeunesse face à celle exubérante de ses enfants, face au temps qui passe et ne lui laisse que peu d’opportunités de répit, de détente ou d’enrichissement personnel.

                   « La réconforter, la rassurer, lui dire que je l’aime simplement. »

Mais... Seany n’est plus, elle ne reviendra pas.

Alors ?  Continuer son chemin dans la » jungle des regrets ». Malgré le départ de Seany, malgré la douloureuse évidence Jérôme sait. Il sait qu’ils sont deux et qu’ils seront toujours deux.

 

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Commentaires

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Une nature morte... bien

Une nature morte... bien vivante. J’avoue éprouver une certaine jubilation quand je t’entends râler en atelier d’écriture, mais aucun regret. Il y a des êtres qui sont ainsi faits.cheeky

 

Très bonne idée que cette structure narrative : partager, la voir, la prendre dans ses bras, la réconforter, ponctuée de « Mais ». L’élément déclencheur, 4 pots de confiture, quoi de plus banal. Sauf que là, ce sont les couleurs qui subliment et inspirent. Merci pour cette belle histoire. Bravo l'artiste ! Tu as bien mérité quelques jours de vacances.cool

plumes
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/09/2017
Pots de confiture

Un très beau texte de couleurs, de douceur et d'émotions

 

merci 

 

la plume 

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
tendre nostalgie

 

  

Ces lignes sont empreintes d’une douce nostalgie.

À travers plusieurs scènes, les mots précis brossent un tableau joyeux et vivant du jardin, des moments passés. L’arrivée des enfants, particulièrement réussie, la confection des confitures, sensuelle, voluptueuse même ;  couleurs odeurs saveurs, tout y est, on y est aussi. Miam !

Il faudrait tout citer depuis les cerises qui « paradent et les framboises qui friment »…jusqu’aux bocaux captant la lumière pour « faire chanter le mur nu de la cave »

 

Mais ce que j’ai le plus apprécié c’est la description du deuil encore très  récent, la douleur de l’absence, le manque rendu par ces répétitions poignantes telles des prières « la voir…l’entrapercevoir…la réconforter…la prendre dans ses bras » Mais Seany n’est plus …Et finalement un arrangement avec le manque, une acceptation douce. Grâce aux souvenirs, la résilience se fait.  Superbement émouvant.

 

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