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Contraintes : Confitures - Mary Pratt

 

C’est l’été. Les arbres regorgent de fruits ; abricots, pêches, prunes, Mary en a à profusion dans son jardin. Ses petits-enfants sont en vacances. La cueillette avec eux est l’occasion de rires et de jeux. À la clé, de bonnes confitures à tartiner et savourer au petit déjeuner ou au goûter.

Une fois les pots remplis elle les a alignés sur la table de la cuisine. Elle a eu raison d’acheter ces verres anciens au ciselage gracieux. Ils feraient presque de ses banales confitures des produits de luxe ; des joyaux brillant de mille feux sous la caresse indécente du soleil qui réussit à s’imposer en cheminant par les béances des volets mi-clos.

L’air est chaud et l’ambiance douce.

Son esprit s’égare, vole et caracole. Elle est transportée à Rabat où elle a vécu petite fille. Le jaune et l’ocre, couleurs du soleil et du désert, se joignent dans son imaginaire aux odeurs d’oranger et de jasmin. De cette période ne lui restent que le souvenir de jeux insouciants, de rires, de liberté. Les mêmes rires que ceux que lui renvoient ses petits-enfants en train de s’ébattre dans la piscine du jardin.

Elle ne peut s’empêcher de comparer leur vie à la sienne et de se projeter dans leur avenir.

L’enfance est-elle toujours joyeuse et insouciante ? Si ses parents ont quitté le pays de son enfance, c’était pour un ailleurs dont ils attendaient le meilleur. Qu’en a-t-elle perçu ? Ses petits-enfants ont-ils conscience de vivre dans un monde fascinant et effrayant à la fois, dans un monde où se côtoient tous les possibles et tous les dangers ?

La notion de danger ne vient-elle pas principalement de la connaissance et de l’expérience de situations passées qui jalonnent notre vécu d’alarmes et d’alertes qui nous freinent ; la force de la jeunesse ne réside-t-elle pas a contrario dans cette fraîcheur virginale qui rend fascinant le champ des possibles qui s’ouvre devant elle ? Un instant, elle les envie. Quelle époque merveilleuse ! Au cours des cinquante dernières années l’étendue de la connaissance s’est prodigieusement élargie.

L’homme s’est posé pour la première fois sur la lune et s’apprête à conquérir Mars ; les progrès de la médecine ont permis d’améliorer considérablement diagnostic et traitement de nombreuses maladies, favorisant l’allongement de la durée de la vie ; radio, télévision, internet ont aboli les frontières de la communication et compressé le temps. Aujourd’hui, chacun peut quasiment tout savoir sur tout à la seconde. Et pourtant que sait-on de plus qui soit essentiel ? Ce progrès ne va-t-il pas trop vite ? Ne contient-il pas en germe les ingrédients de sa destruction ? Un froid glacial la saisit en imaginant les drames qu’il peut engendrer et auxquels seront confrontés ses petits enfants.

Leurs rires lui parviennent à nouveau. Leur enthousiasme est communicatif. Ses sombres pensées la quittent. Chaque génération s’est construite en prolongement et opposition à la précédente. La jeunesse a toujours su et saura transformer en opportunités les défauts et faiblesses des ingrédients transmis par la précédente.

Elle est heureuse de cette conclusion optimiste. Elle doit la figer pour s’en souvenir dans les moments de doute. Les pots de confiture qui ont entraîné si loin son esprit appellent à nouveau son regard. Elle se saisit avec frénésie de ses pinceaux et de sa palette toujours à portée de main et immortalise en un instant en une nature morte où le jaune flamboyant de la joie écrase le rouge menaçant du danger : prunes, pêches et abricots dans leurs écrins de verre.

Le tableau terminé elle le mettra bien en évidence sur un des murs de son salon pour ne jamais douter que la jeunesse est l’avenir de l’humanité.

 

5.04
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Commentaires

pinson
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/12/2017
Merci pour ces encoragements

Merci pour ces encoragements ; j'ai pris un réel plaisir à écrire la phrase citée...

pinson
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/12/2017
Merci pour ces

Merci pour ces encouragements.

Je n'ai pas eu beaucoup de temps à consacrer à ce texte, et j'ai eu du mal à passer des écrits en ateliers à la nouvelle. je me suis sentie enfermée et ai donc choisi de m'échapper...j'ai par ailleurs bien conscience que c'est une nouvelle un peu brève...et que je dois travailler davantage.....

pinson
Hors ligne
Inscrit depuis : 12/12/2017
Merci de ces

Merci de ces encouragements....

plumes
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Inscrit depuis : 12/09/2017
Pots de confiture

Merci pour ce joli texte 

j’ai aimé le passage des confitures à la peinture 

 

la plume 

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Un texte savoureux. J’aime

Un texte savoureux. J’aime beaucoup quand l’esprit « caracole ».

« L’enfance est-elle toujours joyeuse et insouciante ? » : coïncidence, cette semaine, Philippe Solal (voir Philo/Conférences/etc.) nous a parlé des âges de la vie. J’ai mis l’enregistrement du cours sur le site de l’UTL. Un peu philosophique ce texte... je ne m’y attendais pas. Je regrette juste qu’il soit aussi bref (mais sans pépins) et que les matériaux accumulés en ateliers soient peu utilisés.

plume bernache
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Inscrit depuis : 09/10/2014
      Des mots qui glissent

 

 

 

Des mots qui glissent tout seuls, comme une confiture réussie, goûteuse et prise à point.

Le jonglage entre présent, passé, réflexions philosophiques  (d’une grande justesse) s’opère naturellement par le biais des pots de confitures.

 

Le style est élégant, par exemple : «… des joyaux brillant de mille feux sous la caresse indécente du soleil qui réussit à s’imposer en cheminant par les béances des volets mi-clos »Cette longue phrase est très musicale.

Pour toutes ces raisons et par sa conclusion optimiste, voilà un texte qui donne « la pêche » !

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