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Contraintes : Confitures - Mary Pratt

 

Chouette !

On est arrivé chez mamie. Il n’était pas tard mais il faisait nuit. Quelle délicieuse aventure de venir ici. La cabane posée au bord du lac fut dans le temps un refuge accueillant chasseurs et pêcheurs au milieu de l’hiver, et toujours habitée par ma grand-mère. Ce beau chalet de grumes bien entravées s’est habillé de neige. À l’intérieur le bois brut se pare de couvertures de laine aux chatoyantes couleurs, de fourrures qui content en secret les coureurs des bois.

On commençait à avoir un peu froid. À peine rentrés la chaleur nous a saisis. Dans le miroir j’ai regardé mon visage, attentive à la fonte du maquillage givré de mes cils, à la chaleur poudrant peu à peu mes joues. Et puis la soupe a fini de nous réchauffer de l’intérieur. Détendus on est monté se coucher sous les volumineux duvets. Demain c’est Noël.

L’odeur des pancakes nous fait sortir du lit.

Ah ! Vous voilà, vite à table c’est presque prêt !

Devant la cuisinière ronflante mamie retourne les tranches de lard. Les œufs jetés à même la fonte grésillent et toutes ces bonnes odeurs chatouillent mon nez et font trépider mon estomac. La table patinée par les repas au coin du feu offre à nos yeux encore ensommeillés, mais pas moins émerveillés, des piles de crêpes dorées, le bol ébréché débordant de crème saure, la cruche tiède de sirop d’érable fraîchement recueilli, les pots de verre anciens enfermant tous les parfums de baies sauvages préservées en gelée.

Il faut bien ça pour affronter le froid, la course en traîneau à chiens sur la rivière, les batailles de boules de neige avec les voisins. Se retrouver à seize heures trempés et heureux, un bol de chocolat au creux des mains. Le soir tous viendront et on fera une chaleureuse veillée pour repasser les histoires et souvenirs ressassés mais malgré tout attendus comme tant de repères chéris ou tristes emprisonnés dans le temps.

Alors, ces heures couleront de bonheur, de joie d’être ensemble, de jouer, de perdre et gagner dans de grands éclats de rire. Il y aura sûrement aussi quelques bouderies momentanées. Jean boira encore un peu trop, mais l’un dans l’autre on passera une bonne soirée. Sur le seuil on se souhaitera bonne nuit, avec la hâte d’être à demain pour que tout recommence.

C’est Noël, je roule vers la cabane. Le thermomètre au tableau de bord affiche moins huit mais le ciel bleu est radieux, le paysage immaculé, pourtant je me sens mélancolique et même malheureuse.

Ma grand-mère est morte, seule dans sa maison des bois. Je pousse la porte et je m’attends à la trouver là. Je ne me suis pas encore habituée à son absence définitive. Mon esprit refuse d’admettre que je n’entendrai plus jamais sa voix. Son regard ne se posera plus sur moi avec cette discrète fierté au fond des yeux. Elle ne sera pas devant les fourneaux demain matin, la table sera vide, le poêle éteint, la salle froide sans la chaleur de sa présence.

Une boule de révolte leste mon estomac. Comme le sourdough elle se nourrit du vide telle une tumeur qui s’accroche. Il y a tant de souvenirs de moments heureux. Ancrés en moi ils me donnaient confiance en l’avenir. Maintenant j’appréhende la vie. Les jours passent, se traînent dénués d’intérêt pour quoi que ce soit. Je suis en colère ! Je ressens avec déchirement mon impuissance. Je pleure doucement la tête entre les mains. Les coudes sur la table je contemple mon reflet sans reconnaître mon visage bouffi de tristesse où les larmes ont creusé des sillons noircis de khôl. Je relève la tête, mes yeux se posent sur les pots de confiture abandonnés.

Des pots ! Dérisoires ils attirent mon attention. Ils sont habités de chaudes couleurs, transpercés par la lumière du matin. Opalescents ils semblent fragiles et précieux. On dirait qu’ils m’invitent à goûter leurs pâtes orangées. Ils ressemblent à des sentinelles qui me mettent au défi de découvrir les fruits compotés qu’ils conservent jalousement. Mes papilles s’éveillent étrangement à une gourmandise inattendue. Je sèche mes larmes. Un peu réconfortée j’observe vraiment pour la première fois les perles de verre grimpant en treille, les losanges ciselés évoquant des diamants. Je me lève, soulève un bocal au hasard et après quelques difficultés pour dévisser le couvercle je trempe mon doigt dans la gelée !

Reine-claude ! Je repose celui-ci et avec enthousiasme m’acharne un peu sur le couvercle suivant. Coing ! Groseille à maquereau ! Myrtille, fraise, mûres sauvages. Un sourire se dessine sur mes traits tirés que le vitrage discrètement me renvoie.

 

Ma peine s’est adoucie avec la saveur sucrée qui a envahi ma bouche. Je replace tous les couvercles, et rassérénée je suis dehors le rayon de soleil qui filtre la poussière pour en faire étinceler les particules dansantes.

 

 

 

5.04
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Commentaires

plume
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
gourmande !

   

   Une chose est sure : ce texte est écrit par une gourmande ! La description du petit déjeuner de pancakes et des œufs au bacon,"le bol ébréché débordant de crème sûre, la cruche tiède de sirop d'érable…et bien sûr les fameux pots renfermant les parfums de baies sauvages" tout cela chatouille le nez et éveille l'appétit. L'ambiance chaleureuse est très bien rendue.

 

 Juste une petite réserve : La transition entre les souvenirs d'enfance et le présent si mélancolique ne m'a pas semblé très nette. Une question de temps peut-être ?

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