Accueil

Contraintes : Confitures - Mary Pratt

 

1996 ?

 

Ils étaient quatre, comme les Trois Mousquetaires. À gauche, en pourpoint chamarré, tout couvert d’or et roulant les mécaniques, ce pourrait bien être le modeste Porthos. Au centre et au garde-à-vous, deux sentinelles « abricotes » se donneraient bien la main s’ils en avaient une : Athos et D’Artagnan ? À droite, un personnage en noir, au matricule indéchiffrable : bezeu bezeu quatre-vingt-seize ? Berry… du Barry, même sexy ? Bien ambigu ce personnage s’est arrangé pour ne pas figurer en entier sur le tableau. Il me fait penser à Aramis, mi-ecclésiastique, mi-mousquetaire. Son habit sombre, mûre ou myrtille, plaide en faveur de cette hypothèse.

En guise de chapeaux nos gaillards arborent des casques, naguère dorés, mais las, ils en ont tellement subi de dures… En tous cas ces casques sont bien vissés sur… sur leurs cous et ne risquent pas de s’envoler.

Mais, notre quatuor, qui a bien voulu poser pour le pinceau de Mary Pratt, se doute-t-il que deux yeux les scrutent à leur insu ? C’est Bingo, le chat de la maison, qui se chauffe au soleil sur l’appui de fenêtre. Ne voyez-vous pas ses deux oreilles qui pointent, à gauche, et son dos qui frétille d’aise ?

À ce point du récit je sens chez mes quatre lascars comme une certaine impatience. D’Artagnan, au pourpoint rouge sombre, piétine et voudrait bien se dégourdir les jambes. Et soudain, hop ! il s’élance sur le glacis, vite suivi par ses comparses, pour partie de patin-glace échevelée. Bingo et le pinceau de Mary sont stupéfaits !

 

Jeune fille au pair

 

Juliette était depuis quatre mois chez les Woodrow à Baltimore. Avec ses presque dix-sept ans et son expérience de cheftaine aux Guides de France, au Vézinet, elle n’avait pas eu de difficultés à se faire aimer des enfants Woodrow : Dan (8 ans), Charlotte (6 ans) et Peter (4 ans et demi). Il faut dire que son opulente chevelure blonde avait été une excellente introduction. Comme vous le remarquez, ses cheveux sont aujourd’hui tressés en couronne.

Mr. Woodrow est ingénieur papetier et son épouse est première violoncelliste à l’Orchestre philharmonique de Baltimore (Baltimore Philharmonic). Elle passe le plus clair de son temps à étudier et répéter les partitions du moment. Aussi était-il nécessaire de prendre une jeune fille au pair, et de préférence française.

Le tableau représente les enfants Pratt et leur jeune gouvernante. C’est l’œuvre de Mary Pratt, une amie d’enfance de Cyntia Piccolani, devenue depuis Mrs. Woodrow. Il y avait eu des séjours réguliers de Mary à Baltimore et de Cyntia à Ottawa, chez les Pratt, de leurs neuvièmes à leurs quatorzièmes années. Juliette, bien sûr, se tient à gauche, brillant de tout l’éclat de sa chevelure et de ses dix-sept ans. Dan, le rêveur de la famille, se tient tout près d’elle, un peu en retrait, dans son ombre lumineuse. Puis c’est Charlotte, un tout petit bout de femme qui sait très bien ce qu’elle veut. À droite, Peter, le taciturne et néanmoins gourmand, qui profite de sa petite taille pour chaparder en douce, dans l’armoire de la cuisine, une cuillerée de confiture aux myrtilles et, bonjour les dégâts, voyez comme il en est tout barbouillé ! Ah mais, j’allais oublier le chat, William (aucun rapport avec Shakespeare ou Pitt) qui digère sa dernière souris sur l’appui de fenêtre. Avez-vous remarqué la forme des couvre-chefs des posants ? Il s’agit de la kippa, car j’ai oublié de vous dire que l’artiste a commencé sa toile un jour de Shabbat. Elle compte la terminer l’an prochain à Jérusalem.

 

Introspection « prattique »

 

Je m’inspirerai d’un article du Professeur Marmelle, psychanalyste de renom, pour essayer de comprendre la démarche « prattique » de Mary Canada. Notons d’abord le quaternaire, un quaternaire réduit à trois et demi, puis le binaire haut et bas, coupé par une large barre presque entièrement masquée. Ne sommes-nous pas en présence d’une partie de cache-cache pictural ? La plupart des peintres peignent les fruits en nature morte, mais en leur état d’origine. Mary Pratt a choisi de les peindre écrasés et copieusement sucrés ce qui, en passant, modifie le passage de la lumière. Mais s’attacher à peindre des fruits torturés et drogués au saccharose ! Quel aveu implicite d’une enfance bousculée d’une part : « l’écrasage », et choyée d’autre part : le sucre ! Maltraitance du père, compensation par la mère ? Allons plus loin : un chat, inondé de soleil, presque diaphane, mais dont l’œil surveille le peintre, du moins le haut de sa tignasse brune et le coude droit qui émerge de la toile posée sur le chevalet en des « Coucou, me voilà ! » Nous voici bien dans le domaine de la sexualité, mais rien de définitif ne peut être tiré de cette observation.

 

Note : nous tenons à protester sur le fait que le tableau projeté à l’écran a été amputé de la moitié de son pot de myrtilles, ce qui affaiblit notre analyse. Honte sur l’auteur de cette bévue !

 

Photo de classe

 

Bien que l’on ne soit pas encore en juin, à la fin de l’école, Madame Chicot a eu l’envie irrépressible de prendre une photo des quatre enfants de l’école parentale des Jolis Bois qu’elle dirige.
Alors ces enfants ?! Caroline Chicot, six ans, est sa fille unique. Jean-Charles Pomaray, huit ans, est son neveu, le fils de sa sœur Ginette, la sage-femme locale. Charlotte Pomaray, six ans, est la petite sœur de Jean-Christophe, son second enfant. Enfin, Sandra, douze ans, est la fille du facteur, Monsieur Gibousin. Ah, mais j’allais oublier Bingo, le chat des Chicot et le grand amour de Caroline qui n’arrête pas de le tripoter.

 

« Caroline, laisse cette bête ! Lis ton beau livre. »

 

Beau livre ? Certes, il est beau et rempli de belles images d’animaux… Mais voilà, Caroline n’y trouve pas Bingo ! pas un chat.
Charlotte, petite bonne femme volontaire, est en train de soulever le coin décollé du papier peint.

 

« Charlotte, non, mais ! Tu veux une fessée ? »

 

Devant la menace Charlotte bifurque à droite, toute prête à entreprendre quelque autre bêtise.
J’ai oublié de vous préciser que Bernadette Chicot est une ancienne cheftaine de louveteaux et qu’elle a dirigé de main de maître, sept ans durant, la Meute Saint-Gérard-de-Nerval, au Vézinet. Le « Meute, meute, meute » suivi du Akéla, nous ferons de notre mieux, oui, mieux mieux mieux mieux en résonne nostalgiquement à mes oreilles. Face aux quatre gamins et gamines de son école parentale périgordine elle se sent souvent à côté de la plaque. En fait de plaque les nez présents perçoivent soudain une forte odeur caramélisée. « Ma confiture ! » Et Bernadette se rue à la cuisine et ôte de la plaque une marmite dont le contenu déborde en alléchantes coulées brunes. Elle s’en brûle les doigts qu’elle passe vite sous l’eau du robinet. Quand elle se retourne elle aperçoit quatre têtes intéressées, mais indécises sur la mine à adopter : ça sent tellement bon, mais la maîtresse s’est brûlée…

 

J’allais poser ma plume sur cette triste péripétie lorsque Bingo, tout à coup, a surgi du tableau et s’est mis à courser une souris imprudente qui fixait le bocal de gauche en y supputant une préparation au fromage de Savoie. Elle y a bien failli y laisser sa petite vie de souris.

 

Hier, au Salon Bio

 

C’était à la Salle Anatole France de Bergerac et, cette année, de grands panneaux présentaient des tableaux de fruits et de légumes supposés bio, bien sûr. C’était original, mais inattendu en pareille circonstance. Des goûts, des couleurs et des odeurs il y en avait pour tout le monde. Je déambulais entre les étals qui fleuraient bon le terroir : des fromages de chèvre et de brebis, de la viande d’autruche, de lama et de bison, des Monbazillac et un Pécharmant, toujours bio. Il y avait l’inévitable stand de café équitable Max Havelaar et son odeur bien attirante… hum ? Non, ce n’est pas pour moi ! J’allais repartir en direction de la buvette lorsque j’ouïs des propos qui n’étaient pas tenus sotto voce :

 

« Non, Monsieur, vous n’y êtes pas du tout, ce n’est pas de la gelée de porcelet, mais du miel d’acacia et je vous dirais même du miel contrefait, rallongé au sucre ! Foi, d’apiculteur ! »

 

Intrigué je me suis approché et j’ai vu un grand dadais, mal peigné, qui dominait d’une tête un petit monsieur rebondi et court sur pattes. Ce dernier remuait la tête en signe de désapprobation :

 

« Moi, Monsieur, j’élève des cochons de père en fils et je m’y connais en graisse porcine ! »

 

« ?… ! pensé-je en moi-même. En voilà une histoire ! »

 

Ce n’est qu’alors que j’aperçus derrière mes bonshommes un tableau de grandes dimensions qui représentait quatre grands bocaux. Je me suis approché pour en chercher la signature. Rien ! Mais de qui est-ce donc ? Je crus reconnaître dans le bocal de gauche l’objet du débat. Personnellement et sans y connaître grand-chose je donnerais raison plutôt à l’éleveur car je n’ai jamais vu du miel en de tels bocaux. Mais il se peut qu’en certains pays on consomme le miel à la louche et alors…
Occupé à détailler le tableau je n’entendais plus la suite de l’altercation. Je me suis alors retrouvé en plein débat, mais avec moi-même cette fois. Goût et odorat se mirent à analyser l’œuvre : le premier salivait d’aise à la vue du bocal senestre :

 

« Je ne sais ce que c’est, mais ça me plaît tout à fait. Cet éclairage est de très bon goût ! »

 

C’était un esthète. Le second avait un centre d’intérêt plus prosaïque :

 

« Hum, ça doit sentir bon quand on le réchauffe !… »

 

Il devait alors considérer le bocal dextre supposé contenir du sang de bœuf aux myrtilles des Cévennes. Curieusement Goût et Odorat ne semblaient pas s’intéresser aux deux bocaux du centre et cela m’a fait de la peine. Il est vrai que ces deux-là se tenaient en retrait, comme qui dirait intimidés. J’entrepris alors de leur envoyer de bonnes pensées :

 

« Toi, tu contiens de la confiture d’abricots et, tiens je t’y ajoute de la cannelle ou du fenouil. Oh, oui, le fenouil, ça ferait classe ! »

« Et toi, c’est de la gelée de cynorhodon que tu abrites. C’est aussi bon que du miel, mais quelle torture t’a fait subir le passe-tout pour que tu deviennes gelée. »

 

Les bonnes actions, ça creuse et tout content de moi je suis aller m’offrir une petite pizza au fromage de chèvre du Causse.

0
Votre vote : Aucun(e)

Commentaires

plume
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
   Dans quels univers

 

  Dans quels univers surréalistes  tu nous entraînes à la suite de quatre simples pots de confiture ! je me suis glissée dans la peau d'Alice au pays des merveilles, avec un faible pour les mousquetaires, que l'on reconnaît en y regardant bien...Très amusant.

 

J'ai bien aimé l'humour de l'analyse psychanalytique, à peine caricaturale.

 

Quant à Goût et Odorat, ça me rappelle le dessin animé "Vice Versa" dans lequel les émotions personnifiées dialoguent entre elles.

 

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Effectivement inclassable.

Effectivement inclassable. J'avoue m'être perdu dans cet entrelacs... mais l'imagination est sauve (c'est déjà ça).

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires