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Contraintes : Confitures - Mary Pratt

 

Marisol rentra du collège en chantonnant. D’humeur joyeuse, elle venait de se réconcilier avec Josette sa meilleure amie qui ne lui parlait plus depuis deux jours à cause d’un malentendu ridicule. Elle pénétra dans la cuisine embrasée par le soleil couchant se faufilant à travers le liquidambar écarlate.

 

Elle s’apprêtait à jeter son sac sur la table comme d’habitude mais arrêta son geste juste à temps : quatre pots de confiture lumineuse occupaient la place. Ils n’y étaient pas ce matin et à sa connaissance, Maman n’envisageait pas de se lancer dans la confection de confitures. D’autre part, aucun parfum de fruit de sucre ou de caramel ne flottait dans l’air… bizarre !  Mais très vite la gourmandise prit le dessus. La fillette éprouvait une envie irrésistible de plonger un doigt dans un de ces pots. Elle salivait déjà, imaginant la saveur mielleuse et fruitée douce et acide de l’abricot se répandant sur la langue, tapissant le palais et l’intérieur des joues, l’arôme des fruits remontant dans les narines… et soudain tout s’effaça. Pire : les délicieuses sensations se transformèrent en amertume, son visage se crispa, une boule d’angoisse lui bloqua presque le souffle : Les POTS ! Bon sang, c’est ceux qu’elle avait découverts quand elle avait cinq ou six ans, par hasard au fond du grenier, dans une vieille malle en osier. Calés par des papiers jaunis couverts d’énigmatiques inscriptions à l’encre violette délavée. Elle frissonnait encore en se remémorant les paroles et surtout le ton de Maman qui l’avait surpris tendant sa petite main vers un des bocaux.

« NON !!! Interdiction absolue ! Malheur à qui touchera à ces pots avant le moment venu ! Compris ? »

Quand Maman prenait cette voix-là, mieux valait ne pas rétorquer. Sans un mot la fillette avait dévalé l’escalier et s’était réfugiée dans sa chambre avec son chat et ses poupées.

Cette découverte au grenier lui avait occupé l’esprit pendant quelques jours et puis d’autres soucis l’avaient mobilisée,  notamment l’absence de son père tardant à rentrer de son expédition pour trouver la mystérieuse « matière première ».

Marisol avait fini par oublier cet épisode du grenier. Et ce soir, en un instant, la vue de ces pots de confiture éblouissants avait ressuscité la boule dans sa poitrine. Ces mots pulsent douloureusement dans sa tête « Malheur à  qui touchera… interdiction absolue… avant le moment venu… » Une menace sourde planait au-dessus d’elle.  Le moment redoutable serait-il venu ? Si seulement elle savait quoi !

***

Des années avant Marisol, sa mère, Pratty avait été confrontée au mystère de ces fameux pots. Son grand-père était Maître verrier dans une prestigieuse cristallerie de Prague. Ne disait-on pas qu’il était le fournisseur de la Cour Impériale ? Il avait transmis son affaire et son expérience à son fils, le père de Pratty. C’est celui-ci qui lui avait montré ces pots. À l’époque il y en avait six. Plus beaux les uns que les autres. Mais lors du dernier déménagement, en 1940, dans la précipitation de sa fuite vers le Canada, la malle avait glissé et deux pots s’étaient brisés… Il n’avait pas même eu le temps de ramasser les morceaux. Voyant la détresse de son père, la petite Pratty avait senti combien ces pots étaient précieux. Il lui avait parlé alors d’un secret qui se serait perdu et qui vaudrait de l’or à celui qui le retrouverait.

Ce n’est que dix ans plus tard, lorsque la passion du verre l’avait saisie à son tour, au point de vouloir en faire son métier, que son père lui avait expliqué en ouvrant la fameuse malle en osier :

— Vois-tu Pratty, ces verreries sont les dernières pièces d’une technique de fabrication  datant du Moyen âge. Touche-moi l’épaisseur de ce verre. Mire sa transparence. Regarde la finesse du motif : tu peux le graver le tailler le guillocher sans risque de cassure ni de fêlure. Et bien ça, ma petite, plus personne ne sait le faire !

— Tu n’exagères pas un peu Papa ? Avait-elle rétorqué, il me semble avoir vu des vases, des verres en cristal de Baccarat… d’une grande finesse…

— Ah oui bien sûr ! C’est facile, en ajoutant du plomb dans la composition.

— Mais le plomb, Papa, c’est toxique non ?

— Tu vois pourquoi il vaudrait mieux retrouver la formule ancestrale.  Les chimistes, les ingénieurs en verrerie planchent sur la question mais jusqu’à maintenant, rien !

À partir de cet instant cette recherche était devenue l’obsession de Pratty. Elle avait étudié la physique, la chimie verrière, consulté les archives, interrogé les anciens, examiné les fameux pots de référence dans tous les sens, expérimenté différents alliages, sans succès.
Jusqu’à sa rencontre avec Hervé lors d’un colloque  de physique moléculaire à l’Université d’Oxford. C’était un peintre décorateur sur verre dont les œuvres étaient étranges… Il créait des coloris inhabituels, presque fluorescents. Lorsqu’on lui demandait quels pigments il utilisait, il levait les yeux au ciel, déployait un sourire légèrement asymétrique en hochant la tête :

« Aaah, ça c’est de la… chimie !

Disait-il chimie ou Alchimie ? On en doutait…

Quoi qu’il en soit, Pratty avait été ensorcelée dès le premier sourire. Les deux jeunes gens s’étaient découvert  beaucoup  de goûts communs. Sculpture, peinture et bientôt, Confiture. Enfin ce qu’ils nommaient  “Confiture”. C’est-à-dire le fruit de leur  Recherche. Car ils avaient croisé leurs connaissances et leurs passions.  Marié  pigments et cristaux à grand feu ou à froid extrême. Émulsionné, sublimé, liquéfié et gélifié… poussière de citrine, granulats de grenats, gelée de tourmaline. Dans les fameux pots en verre dont ils avaient enfin percé le mystère – chut… c’est secret ! – Pratty avait scellé leur précieuse “Confiture lithomoléculaire” aux pouvoirs infinis.
Pour immortaliser leur découverte, elle avait pris sa toile, ses pinceaux, les  pigments magiques mitonnés par Hervé et s’était mise au travail sous les yeux étonnés de sa fille qui rentrait de l’école.

Depuis ce jour, la peinture est devenue son activité favorite. Très vite ses œuvres furent  célèbres et exposées dans le monde entier. Quel qu’en soit le sujet, ses tableaux émettent des vibrations envoûtantes.

***

Je puis témoigner : je fus victime d’un tel envoûtement. Dans une galerie d’art à Oxford où j’étais entrée par hasard pour me mettre à l’abri de la pluie. Dès le premier regard posé sur cette toile représentant quatre simples bocaux de confiture, je sentis la chaleur d’un soleil caresser ma peau puis irradier jusqu’à mon corps profond, y allumant une sorte d’incandescence douce et puissante à la fois. Je sus alors que je ne ressortirais pas de ce lieu sans cette merveille. J’étais euphorique. Moi qui n’avais jamais eu la moindre pulsion d’achat, je n’hésitai pas à laisser en caution, en plus du chèque représentant la totalité de mes économies, ma montre en or et mon solitaire. Qu’importait ! Ce n’était plus moi qui décidais, mais l’Autre, la Chose sublime.

De retour dans mon studio, j’installai mon trésor à la place d’honneur, là où, de mon canapé, je pourrais le contempler jour et nuit. À la place de mon téléviseur dont  je n’ai plus besoin désormais. J’en ai fait cadeau à Marisol, mon amie.

 

 

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Commentaires

plume
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   D'accord pour les

 

 D'accord pour les virgules.

Pour le liquidambar, si tu le bois des yeux en automne, ça vaut un beau coup d'rouge !

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
liquidambar ! j'ai cru qu'on

liquidambar ! j'ai cru qu'on allit boire un coup ! Zut !

« Ce n’est que dix ans plus tard, lorsque la passion du verre l’avait saisie à son tour, au point de vouloir... » : sans les virgules, c'est mieux.

 

Une histoire bien ficelée (pas comme les pots) et pas plombée. J'en suis tout guilloché, tiens ! et sans sourire légèrement asymétrique.

Kapadouo
Portrait de Kapadouo
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Inscrit depuis : 03/12/2015
Bravo ! C'est vivant et bien

Bravo ! C'est vivant et bien imaginé.

Kapadouo

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