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    — Alors P’tit Pierre, où je t’emmène aujourd’hui ? demande Jacques d’un ton amusé, mais bienveillant.

    — Attends que je regarde ça de plus près !

  Les yeux rivés sur la caisse enregistreuse, le front plissé et la lèvre supérieure bombée, Pierre attend studieusement l’impression du ticket,

  Les deux hommes gardent le silence. L’appareil est vieux et il leur faut patienter. Ils en ont l’habitude.

    — Aah ! s’exclame Pierre en entendant frémir la machine.

  Il saisit le billet et marmonne « 36 litres, ce qui nous fait… », puis poursuit sa réflexion à l’aide d’une calculatrice et annonce d’une voix claire et enjouée :

    — Eh bien, Jacques, je crois que tu vas réussir à me conduire à Samara !

  Alors, face à la mappemonde qui recouvre le tableau en liège au fond de la station, Pierre confirme sa déclaration. Un ticket planté sur les rives de la Volga. Au cœur même du point vert désignant la ville de Samara.

  Même s’il n’a jamais entendu parler de Samara, Jacques esquisse un sourire satisfait, ravi une fois de plus de participer à l’avancée de son ami.

  Ces deux-là se connaissent depuis l’enfance. Jacques se rappelle encore le goût prononcé de Pierre pour la géographie. Le garçonnet pouvait peiner à se souvenir de sa date de naissance, mais était capable de citer le nom de n’importe quelle capitale sans hésiter. Adossé au mur du préau, il épatait ses camarades en répondant à leurs multiples devinettes.

  Le Père André déplorait qu’il n’en soit pas de même dans les autres disciplines. Et mademoiselle Chartier, sa bonne, racontait à qui voulait bien l’entendre que P’tit Pierre était né pendant les bombardements et que, si maintenant il avait le cerveau plus lent que les autres, ben fallait pas chercher.

  Comme la plupart des familles du village, les parents de Pierre étaient agriculteurs. Sa mère, une femme corpulente au tablier violet, fouettait les tapis contre les murs deux fois par jour et toujours à la même heure. Animée par une force quasi herculéenne. Madame Jouvet câline, tous les copains de Pierre eurent craint son étreinte, mais étant aussi tendre qu’un morceau de bois, les marmots crapahutaient dans la cour de la ferme sans trop d’appréhension, excepté celle d’un pied au derrière.

  Suite au décès prématuré du père, elle mena la barque, seule et plutôt bien. Travailla pour deux. Qu’il s’agisse de la différence de son fils, de la crise cardiaque de son mari ou encore de l’issue de la guerre, madame Jouvet faisait partie de ces personnes que rien ne déroute. Un roc au milieu de la tempête.

  C’est ainsi qu’un soir de mai 1958, quand le Père André lui annonça officiellement que Pierre n’était pas un enfant comme les autres – réalité qu’elle avait depuis longtemps assimilée – elle accueillit le verdict sans sourciller. Le jeune homme resterait à l’école jusqu’à sa peu probable obtention du certificat d’études et serait ensuite contraint de regagner la ferme.

  Madame Jouvet se dépêtrerait bien de cette situation. Il n’y avait pas d’impasse. Juste un chemin de vie parfois cabossé qu’elle embrassait avec constance et apparente facilité.

  Quand Pierre fut donc en âge d’exercer un métier, sa mère le confia à Germain, son grand cousin, alors employé à la pharmacie des Ducros. Préparateur de remèdes, livreur, homme de ménage et en sus, pompiste. En effet, la pharmacie Ducros était l’une des rares officines de la région à fournir du pétrole avant l’installation de pompes officielles.

  C’est ainsi que Pierre effectua ses premiers pas en tant que distributeur de carburant. Il imita les gestes de son grand-oncle et les répéta jusqu’à pouvoir servir le client les yeux fermés.

  Puis, quand l’automobile vint à se démocratiser, Germain lança sa propre affaire et continua de superviser Pierre. Ils s’installèrent à la sortie du bourg, juste à l’embouchure de la nationale, afin de cibler davantage de conducteurs.

  Germain pouvait compter sur lui, le jeune homme aurait donné sa chemise pour faire tourner la boutique. Certaines mauvaises langues allaient jusqu’à dire que le vieux en avait fait son larbin, mais le lien qui unissait les deux êtres n’avait d’autre nature que la bienveillance. Une fois encore, madame Jouvet avait fait le bon choix, tiré les bonnes cartes et s’était avérée une guide implacable.

  Aujourd’hui, Germain a largement dépassé l’âge de la retraite. Il vivote dans l’arrière-boutique des journées entières. Une gitane sans filtre constamment éteinte entre les lèvres dont il ne se sépare jamais même pour prendre la parole. La tige semble parfaitement s’intégrer dans son orifice buccal sans en toucher les parois, dans ce qui se rapproche d’une spectaculaire lévitation.

  Ainsi, quand les clients contournent le comptoir pour venir serrer la main du vieux pompiste, Germain étire généreusement les lèvres et dévoile un sourire lumineux et sombre à la fois, puisque dépourvu des dents de devant.

  L’arrière-boutique est une pièce exiguë et constamment enfumée, mais néanmoins chaleureuse. Une salle entièrement moquettée aux motifs chatoyants. Le fauteuil, que Germain préfère largement au canapé – l’assise ayant depuis longtemps adopté la forme de son séant – compose avec le téléviseur les éléments centraux de la pièce. Un tandem bonifié par la présence d’un cendrier sur pied.

  Le poste y diffuse l’ORTF volume hurlant toute la journée à tel point que lorsqu’un changement de programme nécessite un moment d’interruption, un malaise s’immisce dans les vibrations de l’air. 

  Germain affectionne particulièrement son petit cousin. Il s’amuse beaucoup de son tour du monde imaginaire et admire les connaissances que ce dernier parvient à détenir, lui qui n’a pourtant jamais quitté Port-Boutin.

  Son dada à Germain, c’est l’Histoire. Chaque destination de Pierre est ainsi ponctuée d’anecdotes toujours plus étonnantes les unes que les autres. P’tit Pierre boit les paroles de son aïeul, mais, pour le reste, au village, on accorde au vieil homme une imagination débordante.

  Germain se souvient encore du soir où le représentant de fournitures de bureau leur a offert un planisphère mural. L’émerveillement sur le visage de Pierre. Un pétillement dans les yeux qu’on ne peut oublier.

  L’idée d’un voyage s’était imposée d’elle-même. Une évidence. L’entreprise dans laquelle Pierre décida alors de se plonger exigeait rigueur et documentation. Le premier critère ne posait pas de problèmes ; l’assiduité était une qualité inhérente à sa personnalité dès lors qu’un sujet le passionnait. Et, en ce qui concernait les connaissances, il sut immédiatement qui pourrait l’aider. Mademoiselle Millet, secrétaire de mairie et bibliothécaire du village, devint son mentor.

  Simone a toujours eu beaucoup de tendresse pour Pierre. Minot déjà, quand il venait à la mairie avec ses camarades sous les ordres du Père André. Entre les rangées de romans, d’essais et autres encyclopédies qui remplissaient la petite pièce au fond du secrétariat, Simone l’aidait à s’orienter et surtout, elle lui remplissait son petit carton rose d’emprunt. Le seul élève à bénéficier de ce traitement attentionné.

  Un rituel qui avait valu à Pierre le sobriquet de « chouchou de la vieille », surnom bien peu flatteur pour Simone qui – effectivement, il fallait bien le reconnaître – avait toujours paru trente ans de plus que son âge. Était-ce là l’effet de la passion des livres ou celui d’un célibat éternel ? Nul ne pouvait trancher.

  C’est donc avec plaisir que Simone s’engagea aux côtés de Pierre dans son périple. Elle recueillit le maximum d’informations concernant chaque zone à parcourir, étudia les circuits possibles pour optimiser les trajets puis conjugua toutes ces données à d’incertaines estimations à l’égard de la consommation des automobilistes et de la fluctuation du prix du carburant.

  Pierre lui est évidemment reconnaissant de son inestimable soutien et se garde bien de lui dire combien les notions d’ennui, de répétition ou d’impasse lui sont étrangères. Pierre est un être passionné, perfectionniste, mais sa différence avec le commun des mortels réside dans sa perception de la perfection. La perfection ne détient qu’une seule clé : l’exhaustivité.

  Pour être correctement traité, un sujet doit être épuisé. Le seul gage de réussite. Peu importe le temps que cela prend, le temps se révèle ici un allié. 

  Pierre se rendit rapidement compte que son œuvre exigeait de la discipline, beaucoup de discipline. Pas celle qu’évoquait feu le Père André, non, celle-là réduisait, limitait, abîmait. La vraie discipline. Celle des esprits clairs et déterminés.

  Il débuta son parcours à Port-Boutin en plantant un petit drapeau violet confectionné à l’aide d’un cure-dents et d’un ancien tablier maternel dans le quart nord-est de la France, juste en dessous du quatrième parallèle dessiné sur la carte. Il a depuis parcouru les Amériques, l’Afrique et le sud de l’Asie.

  La route est encore longue et cela le ravit. Son but ultime – le drapeau d’arrivée – sera déposé à Melbourne. Ville qui a vu Mimoun consacré champion olympique lors du marathon du 1er décembre 1956. Une date précieuse dans la vie de Pierre.

  En effet, quelques minutes seulement après que le transistor du bistroquet évoque la victoire d’Alain Mimoun, le père de Pierre fut emporté par une crise cardiaque. L’ensemble du village était réuni au café pour suivre la course quand Georges Pierre Christian tomba raide de sa chaise marron aux branches de dossier en demi-lune, son crâne se fracassant sur le sol et son visage gisant dans une flaque de sang.

  Depuis ce jour, Pierre a toujours rêvé de découvrir Melbourne.

  Mademoiselle Millet rassemble toute la documentation nécessaire à ce grand jour – la cerise sur le gâteau – comme elle aime qualifier cette destination. Au fur et à mesure du temps, ce voyage devient un peu le sien et, elle aussi, découvrira l’Australie.

  Simone vient régulièrement en fin de journée à la station pour voir où en sont les comptes. Stationne sa bicyclette grise le long de la bâtisse juste sous la lucarne de la pièce à Germain. Puis rejoint Pierre sans jamais aller saluer le vieux.

  Simone et lui entretiennent une vieille rancœur du temps où elle travaillait à la mairie. En effet, lors de son installation professionnelle, Germain s’était plus ou moins heurté à la rigidité du maire et avait déploré l’absence de soutien de mademoiselle Millet. Une femme honnête et loyale, mais qui se pliait aveuglément à l’homme qui l’employait.

  Tous les soirs, droite comme un i face au comptoir, Simone prend connaissance de l’avancée du voyage sur le mur du fond, puis s’enquiert du nombre de tickets restant à placer. Pierre conserve les tickets qu’il n’a pas le temps de placer en cours de journée à l’aide d’une tige en fer soudée sur un rondin de bois. Puis, le soir venu, il les dispose sur la carte, secondé par mademoiselle Millet.

  En début de semaine, Germain annonce à Pierre qu’il s’absentera le vendredi suivant pour un rendez-vous chez le toubib. Il ne veut pas que mademoiselle Millet passe en son absence. Pierre a un mouvement de recul, mais ne proteste pas. Il s’accommode de la relation conflictuelle de ses deux proches même s’il n’en saisit pas réellement l’origine.

  Deux personnes si bonnes qui se côtoient sans se mêler, c’est du gâchis. Voilà ce qu’il pense. Il leur faudrait se découvrir. Mademoiselle Millet dit souvent qu’on admire chez l’autre ce qui est enfoui en soi et Pierre est persuadé que ces deux-là s’aiment, ne peuvent pas faire autrement, tant ils aspirent au bien l’un et l’autre. Une question de temps peut-être.

  La veille au soir, Pierre prévient mademoiselle Millet. Simone réagit avec toute l’intelligence dont elle sait faire preuve. Elle se tait. Elle viendra samedi quand le chef sera là pour la lorgner du coin de l’œil tout en faisant semblant de dormir devant la télévision.

  Le dit vendredi aux alentours de 16 h, Germain quitte la boutique, il n’a rendez-vous qu’à 17 h 00 mais le trajet à pied lui demande un peu de temps surtout avec la patte droite qui claudique. Quand Pierre lui propose de l’aide, il l’envoie sur les roses. Il n’est pas un vieillard. Nul besoin de l’accompagner.

  Quelques minutes après que le docteur Quintet installe Germain dans son cabinet ils entrent dans la station. À l’heure où le ciel devient vert, juste avant de fermer les yeux. Ils sont deux, de taille très inégale. Vêtus de noir et cagoulés. La corpulence fine et les mains gantées. La station est vide. Pierre ne les voit pas arriver. Il profite du temps d’accalmie pour s’occuper des tickets en retard.

  Au tintement de la clochette, il prend quelques secondes avant de relever la tête et découvre une arme pointée sur son front. Les deux brigands veulent la caisse ni plus, ni moins, mais sans sourciller. Il faut que ce soit propre et bien fait, sans écart.

  Son cœur bat si fort que Pierre parvient difficilement à entendre leurs injonctions. Il marque un temps d’arrêt, les yeux brillants, profonds, comme s’ils s’effaçaient. Puis il saisit la clé du coffre qui pend à son cou, s’agenouille et attrape la caisse. En se redressant, il manque de faire tomber son pic à tickets.

  Il tente de le rattraper d’un geste hâté. Un geste brusque. Un geste de trop. Le dernier. La balle transperce son cœur puis ricoche en un éclat de sang sur la mappemonde, non loin de l’emplacement du feu futur petit drapeau violet d’arrivée…

 

  Telle une cerise sur le gâteau.

 

 

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Commentaires

plume
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
   On croit lire une jolie

 

 On croit lire une jolie chronique villageoise avec des personnages originaux et plutôt sympathiques  décrits avec humour (j'aime beaucoup le paragraphe sur la mère de Pierre, au tablier violet, qui fouettait les tapis deux fois par jour…Madame Jouvet câline, tous les copains auraient craint son étreinte mais…etc) La description du père Germain et sa gitane éteinte entre les lèvres est plus vraie que nature !

Les relations autour de ce gamin sont attendrissantes.smiley

Et puis boum !!! Comme Pierre, on prend la balle en plein cœur ! Cerise bien amère !crying

Mais c'est le propre d'un roman noir et c'est réussi.

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