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  Je crois que je lui ai tout raconté, absolument tout. Et je le sais à présent, il n’a jamais rien répété. Petite, j’avais toujours peur que quelqu’un puisse lire entre ses lignes. Je surveillais tous ceux qui s’en approchaient de trop près, mais d’un œil discret pour ne pas attiser les curiosités.

  J’avais dû faire des pieds et des mains pour que mon grand-père accepte de choisir un autre espace ombragé pour installer son fauteuil. Il prétendait que la place sous le tilleul était l’endroit idéal pour sa sieste. Évidemment qu’elle était la meilleure. On aurait pu faire dormir un troupeau entier sous ses feuillages, les après-midi d’été. Et il y faisait tellement frais. Mais c’était mon arbre. Papy devait s’en choisir un autre.

  Papy Gérard n’avait pas le caractère facile alors il fallait ruser pour lui faire entendre raison. Mais, sous ses airs de bougre, il avait bien quelques petites failles. Grand-mère me les racontait quand on préparait des tartes toutes les deux dans la cuisine alors qu’il lisait le journal au salon.

  Et lors d’une de nos séances de pâtisserie, elle m’avait raconté que papy avait une peur bleue des araignées, mais que surtout, il ne fallait pas le lui dire car ça le vexerait. Paraît-il qu’elle l’avait retrouvé un jour debout sur le tabouret de la salle de bains car une petite araignée avait élu domicile dans la baignoire. Il n’avait pas pensé à s’enfuir, il était là, tout coi, figé en hauteur.

  Quand mamy l’avait surpris dans cette position, elle n’avait pas mis beaucoup de temps à comprendre. Elle avait aperçu de suite la petite bête qui escaladait la pomme de douche, alors elle l’avait fait grimper sur une serviette pour la faire sortir par la lucarne. Papy avait prétendu vouloir changer une ampoule. Et mamy, pour préserver son honneur, avait fait mine de le croire et s’était vite échappée de la salle de bains pour lui permettre de récupérer une contenance.

  Quand elle m’avait raconté ça mamy, je m’étais dit que c’était vraiment beau l’amour entre un papy et une mamy et j’avais aussi pensé que papy n’était pas très doué pour les mensonges.

  Du coup, pour aider papy à choisir un autre endroit pour installer son fauteuil en toile, j’ai inventé l’histoire d’une énorme araignée que j’avais vu sortir d’un des trous du tilleul et que même je croyais bien qu’elle habitait là avec tous ses petits. Ça avait très bien fonctionné. Papy s’était installé sous un cerisier. C’était parfait.

  Pendant nos après-midi, mamy, elle, tricotait. Elle me préparait des pulls pour l’hiver. Mamy c’était une fourmi. Elle prévoyait toujours tout et avait une patience d’ange. Elle passait des heures à faire tournicoter ses aiguilles entre les fils de laine. En sifflotant ou en silence. Ça m’impressionnait toujours de l’observer faire son travail. Ses doigts bougeaient très vite dans ce qui paraissait être un véritable méli-mélo, mais en réalité rien n’était laissé au hasard. Et elle était capable de tricoter les yeux fermés, elle avait tout dans la tête.

  Quand elle me montrait ses confections en cours de préparation, un pull avec une seule manche ou un gant avec trois doigts, ça me faisait rire et je me demandais comment elle allait s’en sortir. Mais elle s’en sortait toujours. Mamy était magicienne. Elle savait combler les absences.

  Alors on partait toujours avec son gros cabas rempli d’aiguilles et de pelotes de laine. Elle emmenait toutes ses affaires au cas où, elle disait. Je ne comprenais pas bien ce que ce au cas où signifiait. Ce devait être un truc de fourmi.

  Parfois c’était moi qui portais son matériel car on avait quand même un petit bout de route avant d’arriver au champ. Ou alors, on portait le sac à deux, une anse dans chaque main. Papy, lui, ne pouvait pas nous aider il disait, il avait déjà son fauteuil à transporter. Un siège en toile beige qu’il hissait sur son épaule. Les tubes de fer étaient rouillés tellement le fauteuil était ancien. Et l’assise devenait transparente tellement elle était usée. Mamy disait qu’un jour il allait passer au travers. Mais papy ne voulait pas en changer. Il répondait que ce n’était pas grave et qu’il ne risquait rien, que s’il tombait il ne pourrait pas tomber plus bas.

  Moi, je n’avais besoin de rien pour aller au petit champ alors j’avais les mains libres. Mamy me proposait souvent d’emmener des jeux pour m’occuper, elle disait que toute seule j’allais m’ennuyer. Mais je n’étais pas seule puisque j’étais avec lui. Tout ce qu’il me fallait je l’avais sur moi. Ma tête, mon cœur, mes mains et ma bouche surtout pour lui raconter. Papy disait souvent que je n’avais pas ma langue dans la poche. Ben heureusement quand même, comment j’aurais fait sinon ?

  Mais ce qu’il faut savoir c’est que le sac de mamy était très lourd. Parce qu’en plus de son matériel de tricotage, elle emportait la Bible. Quand je lui disais que ça pesait une tonne, elle me répondait, malicieuse, une tonne de bonheur ma chérie. Pour mamy, le bonheur, il était dans la bible. Pour moi le bonheur il était dans mon tilleul.

  Alors parfois, pour conjuguer nos bonheurs, j’autorisais mamy à s’installer près de moi sous le gros tilleul – quand elle avait fini son tricot – pour l’entendre lire des passages de son bonheur à elle. Je n’y comprenais pas grand-chose, mais j’aimais le son de sa voix. Je m’adossais au tronc, fermais les yeux et elle me berçait.

  C’était presque parfait si on ne tenait pas compte des échos de ronflements de papy qui, bien que remisé au cerisier à plus de quinze mètres, nous parvenaient à plein tube dans les oreilles comme si un train passait en continu derrière nous. Je sais de quoi je parle car le train je connaissais bien. C’est lui qui me conduisait chez papy-mamy tous les étés. Et je peux dire que son sifflement, à côté des ronflements de papy, eh bien ce n’était pas grand-chose.

  Quand mamy tricotait et que papy ronflait, je m’agenouillais contre le gros trou du tilleul, c’est par là qu’il entendait les histoires que je lui racontais. Je lui parlais de ma vie en ville avec maman dans le grand appartement, de l’absence de papa. Puis je lui racontais la petite ombre sur le mur de ma chambre qui me guettait le soir avant que je m’endorme.

  Tous les soirs, maman m’expliquait que la petite ombre était le résultat de la porte entrebâillée sur la lumière du couloir. Je l’écoutais et approuvais. Elle accompagnait d’ailleurs souvent ses explications par une démonstration assez convaincante en ouvrant totalement la porte pour faire disparaître la petite ombre, mais quand elle quittait la pièce, la petite ombre devenait à nouveau secrète et mystérieuse. Maman ne comprenait pas. La petite ombre était bien plus que ce qu’elle ne se figurait.

  Elle me réveillait pendant la nuit et me fixait. Je ne savais pas comment faire car, si je fermais la porte, elle disparaissait mais je perdais la lumière. Et si je l’ouvrais totalement, j’étais trop éblouie. Je devais vivre avec mais elle m’impressionnait, elle était trop lointaine et proche à la fois. Alors mille pensées gigotaient dans ma tête et je n’arrivais plus à me rendormir. Et à chaque fois le matin la petite ombre s’était envolée et mes pensées avec… jusqu’au soir.

  Alors j’en parlais à mon arbre et ça me faisait du bien. J’étais assez soulagée à vrai dire puisque la petite ombre ne venait jamais en vacances avec moi. Chez papy et mamy on n’avait pas le droit de laisser le plafonnier allumé dans le couloir toute la nuit. Ça coûtait trop de sous disait papy.

  Et puis je chantais aussi. Je chantais beaucoup. Et quand j’étais fatiguée d’avoir trop parlé, alors je l’écoutais respirer. Parce qu’un arbre ça respire, et fort en plus. Je posais mon oreille contre le gros trou et j’entendais son souffle.

  Parfois je devais cohabiter avec les fourmis. Les vraies, pas des fourmis comme mamy. Mais elles étaient nombreuses et très organisées elles aussi. J’avais presque l’impression d’être en trop. Alors, quand elles me chatouillaient les jambes, les jours de grande invasion, je prenais un peu de hauteur en me réfugiant sur la première branche suffisamment solide pour m’accueillir. Et je devenais reine.

  Certaines après-midi étaient ponctuées d’averses. À ces moments-là j’accueillais tout le monde près de moi sous le tilleul. C’était génial de se sentir à l’abri avec quelques gouttes sur le visage ou dans le creux de la nuque. J’adorais l’odeur de la pluie d’été. Ajoutée à cela l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, c’était un délice.

  Mais quand le temps tournait à l’orage, mamy nous pressait de rentrer, il était beaucoup trop dangereux de rester sous un arbre. Alors il ne nous restait plus qu’à regarder la pluie derrière les carreaux. Papy et mamy le faisaient depuis le salon, mais moi je préférais monter dans ma chambre et me coucher sur l’édredon pour écouter les gouttes tambouriner sur le toit.

  Certains soirs, on attendait que la nuit tombe avec mamy et on partait au champ, toutes les deux. Papy ne venait jamais, il disait vouloir nous laisser entre filles, mais il était surtout trop occupé à bâiller devant les jeux télévisés. On emportait des bougeoirs, des coussins, la Bible puis une lampe torche pour le trajet.

  C’était super de sentir la fraîcheur de la nuit. On prenait juste un petit gilet car il faisait toujours plus humide le soir dans l’herbe. Et on s’installait sous le tilleul. Mamy allumait les bougeoirs et moi je m’occupais des coussins. Puis la séance de lecture pouvait débuter. Quand j’insistais un peu, mamy acceptait de me raconter d’autres histoires que celles qui se trouvaient dans la Bible. Des histoires qui faisaient parfois peur mais sourire aussi. Des histoires de guerre et d’amour. Elle racontait bien mamy car elle avait la voix pleine de miel. Puis quand elle avait beaucoup raconté, on se taisait et on écoutait les grillons. Puis mamy cueillait quelques fleurs pour la tisane.

  Quand on rentrait à la maison, papy disait toujours « Ah ben je vous attendais » en faisant semblant de ne pas s’être endormi. Ah oui on rentre un peu tard, répondait mamy, tu peux aller te coucher maintenant. Et il s’exécutait sans demander son reste.

  Je m’installais à la table de la cuisine et suivais avec mon doigt les carreaux de la toile cirée pendant que mamy faisait bouillir l’eau. Ensuite, à son signal, je me chargeais de surveiller l’horloge pour le temps d’infusion. Il devait être de quatre minutes exactement. Quatre minutes pendant lesquelles je fixais l’horloge comtoise, tantôt avec les oreilles, tantôt avec les yeux. On buvait ensuite religieusement nos breuvages, en silence, face à face, avant d’aller dormir. Mamy disait qu’avec une tisane comme celle-ci, on dormirait du sommeil du juste. Avant de filer sous les draps, je devais me laver les pieds dans le bidet. Mamy ne plaisantait pas avec ça. Tous les soirs, avant de me dire bonne nuit, elle m’inspectait les orteils.

  Une fois par semaine, je devais écrire une lettre à maman. Je ne savais pas trop quoi lui raconter mais je lui glissais toujours une fleur de tilleul dans l’enveloppe pour qu’elle ait un petit bout de moi avec elle. Je me disais que ça devait peut-être être un peu long pour elle à Paris sans moi. Comme ça, si elle avait envie de parler, elle pourrait le faire. Je me demandais aussi si la petite ombre était encore dans ma chambre. Mais je n’osais pas le lui demander, je verrais bien quand je rentrerais.

  Mamy disait que le tilleul était centenaire et qu’elle n’était même pas née quand il avait commencé à pousser. Je trouvais ça beau d’être centenaire. Je pensais que quand on arrivait à cent ans, après, on pouvait vivre toute la vie. J’espérais que mamy et papy vivraient aussi jusqu’à cent ans pour que je puisse toujours venir en vacances chez eux.

  Souvent j’apportais des graines à mon arbre, les mêmes que celles que papy donnait aux poules. Mamy disait qu’il n’en avait pas besoin, qu’il se nourrissait juste de soleil et d’eau. Mais je n’étais pas sûre qu’elle dise vrai car chaque fois que je lui mettais des graines elles disparaissaient.

  Le 14 juillet, papy venait avec nous. C’était le seul soir de l’été où il acceptait de sortir. Il apportait son fauteuil, mamy les bougeoirs puis papy me hissait sur les branches du haut pour que j’aie une meilleure vue pour les feux. C’était magnifique mais ça faisait un peu peur aussi, à cause du bruit. Mamy disait qu’elle n’aimait pas ce grondement, que ça lui rappelait de mauvais souvenirs. Mais elle n’en disait pas plus et je la voyais quand même sourire devant le festival de couleurs. Au premier éclat, elle soufflait les bougies et le spectacle du ciel commençait.

  Un soir pendant une histoire que me racontait mamy, une histoire qui faisait peur, j’ai sursauté et fait tomber un bougeoir avec ma jambe. Mamy s’est levée d’un bond, a écrasé le feu avec ses sandales et m’a fait promettre de ne pas le répéter à papy. Mamy, elle n’avait peur de rien, ni des araignées, ni du feu. Et là je me suis dit que ce serait bien si elle venait dans ma chambre à Paris pour écraser la petite ombre. Alors, je me suis décidée à lui en parler.

  Elle a dressé une mine grave, un peu comme celle qu’elle empruntait pendant le feu d’artifice. Puis elle s’est tue. Je pense qu’elle réfléchissait. Et là elle s’est mise à me parler de mon papa.

  Elle a parlé pendant des heures, sans s’interrompre, le sourire aux lèvres et le regard au loin. Les flammes des bougies faisaient pétiller ses yeux. Elle m’a raconté son rire. Je ne pensais pas qu’on pouvait parler si longtemps d’un rire. Elle m’a raconté ses bêtises d’enfant. Elle m’a raconté ses peurs. J’ai fini par m’endormir mais je crois que mamy a continué à parler. Elle ne m’a pas réveillée pour rentrer, elle m’a portée sur son dos.

  On n’a jamais reparlé de ce soir-là avec mamy, ni de l’accident de bougeoir ni des récits sur papa. Et je ne le lui ai jamais dit, mais de toutes les histoires qu’elle avait déjà pu me raconter, celles-ci étaient vraiment les meilleures. Mais j’ai aussi compris qu’elle ne me les répéterait pas.

  Le lendemain, dans l’enveloppe que j’ai envoyée à maman, j’ai glissé comme d’habitude, une fleur de tilleul, mais cette fois-ci, c’était pour lui donner un petit bout de papa.

  Et quand je suis rentrée à Paris au mois de septembre, la petite ombre n’était plus la même.

  Elle était mamy, elle était tilleul, elle était papa.

 

 

 

 

 

 

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Commentaires

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Merci Plume et Lulu pour

Merci Plume et Lulu pour votre lecture et vos commentaires ! Lulu, je me suis également fait la remarque du problème du langage. Il oscille entre voix d'enfant et voix d'a&dulte et je pense que ça peut être un problème. J'ai un peu remanié le texte depuis l'avoir posté ici et j'ai encore creusé le fossé. le hic, c'est que rester sur un langage d'enfant autant de lignes conduit à une avalanche de répétition... Je ne sais pas trop quoi faire. Je pense que je vais faire des tentatives pour le reprendre en adoptant davantage le langage fillette.

 

Merci pour la reflexion.

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Je me suis posé la question :

Je me suis posé la question : qui a écrit ce texte, une enfant ou une adulte. Il y a pas mal de tournures enfantines, d’autres un peu curieuses comme « papy qui, bien que remisé au cerisier...,  ses airs de bougre... », des choses qui m’agacent parce que ce sont des tics de langage (du coup), des enchaînements de que (Et lors d’une de nos séances de pâtisserie, elle m’avait raconté que papy avait une peur bleue des araignées, mais que surtout, il ne fallait pas le lui dire car ça le vexerait. Paraît-il qu’elle l’avait retrouvé/Du coup, pour aider papy à choisir un autre endroit pour installer son fauteuil en toile, j’ai inventé l’histoire d’une énorme araignée que j’avais vu sortir d’un des trous du tilleul et que même je croyais bien qu’elle habitait là avec tous ses petits.) qui alourdissent le récit.

 

— La petite ombre était bien plus que ce qu’elle ne se figurait. ?? ne se ?

— la Bible puis une lampe torche pour le trajet. et une.

 

Tout ceci pour dire que si c’est la reprise d’un récit d’enfance, pas de soucis, ça tient la route, sinon je suis plus réservé.

 

Quelques trucs, entre autres, qui m’ont plu :

 

— il était là, tout coi, figé en hauteur.

— Mamy était magicienne. Elle savait combler les absences.

— Ou alors, on portait le sac à deux, une anse dans chaque main. (c’est bizarre).

— Alors parfois, pour conjuguer nos bonheurs

— Elle racontait bien mamy car elle avait la voix pleine de miel.

— je lui glissais toujours une fleur de tilleul dans l’enveloppe pour qu’elle ait un petit bout de moi avec elle

 

Difficile de combler une absence... Un beau récit qui témoigne d’une grande sensibilité.

plume
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
tendre nostalgie

 

 Tous ces souvenirs d'enfance, aussi émouvants les uns que les autres créent une impression de douceur et de tendresse. Un regard de l'adulte porté avec finesse et nostalgie sur l'enfant qu'elle fut. 

Cette complicité entre la fillette et sa grand mère, ces tendres taquineries envers le grand père, tout cela écrit avec beaucoup de délicatesse.

 Cette petite ombre à la fois rassurante et un peu obsédante qui tient le fil du récit et évolue en même temps que l'enfant est-elle l'absence du papa, peu à peu comprise et acceptée avec l'aide de la Mamy et du tilleul ?

 

Vraiment un texte magnifique !

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