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Papotages de vieilles pierres

— Hé Peyrette, regarde ce qui nous arrive là-bas.

— Quoi Peyrot, les vandales ?

— Pas en plein midi, la dernière fois rappelle-toi c’était à minuit.

— Des ouvriers alors ?

— Sûrement pas ! Eux ils embauchent beaucoup plus tôt.

— Qui alors, les gosses reviennent ?

— Non ils sont partis.

— Moi qui croyais qu’on allait être un peu tranquilles…

— Chuuut, ils approchent, ouvrons l’oculus…

— Oh, regarde l’homme de tête. Le grand. Celui avec le chapeau et le plastron blanc décoré avec tous ces symboles bizarres…

— Peuh, c’est des mots d’humains comme ceux gravés dans la chapelle… Serait-ce un Grand Prêtre ?

— Non. Pas assez sérieux. Il rit trop fort ! Ce doit être un seigneur, peut-être un marquis, quelqu’un d’important en tout cas. Avec ses treize suivants.

— Surtout des suivantes !!! Tu as vu celle en robe blanche avec un grand sac et un air décidé ? Avec de si longs cheveux bouclés en liberté, je parie que c’est une princesse ou une fée… D’ailleurs tous les autres l’accueillent avec enthousiasme.

— Parbleu, ils ne s’intéressent guère à nous les vieilles pierres. Ils vont tout droit vers le préau où notre châtelaine a entreposé les victuailles.

— De leurs sacs sortent… des bouteilles ? Des bouchons sautent, des bulles jaillissent. Ils lèvent leurs verres, les choquent, prononcent des formules magiques… Drôle de rite : Une secte ?

— Les visages s’embrasent, le ton monte, les conversations se chevauchent, les rires explosent – bouh ! mes pauvres oreilles de mur – tout le clan semble en surchauffe. Maintenant ils s’attaquent aux provisions.

— Tu as raison Peyrette, c’est vraiment une attaque. Féroce. Quel appétit ! Z'étaient affamés. « Du coup » on ne les entend plus. Juste le bruit des mandibules. Ça a l’air drôlement bon…

— Dire que nous les pierres, vivons seulement de l’air du temps… dommage ! Ah, en voilà qui se lèvent et se dirigent vers la Chapelle. Pour leurs dévotions à Sainte Colette peut-être ? Actions de grâce sans doute ?

— Dans le Scriptorium maintenant. On s’y attarde, on y complote ? D’aucuns en ressortent les doigts tachés de violet ou de marron. Mais aussi quelle idée de laisser les encriers à la portée de n’importe qui !

— Ah, toute la troupe se dirige vers la grande salle à manger où le couvert est luxueusement dressé. Quand ils verront qu’on n’y déguste que des paroles historiques, ils seront déçus…

— Pas tant que ça, entends ces grands éclats de rire ! Chut, les voilà qui ressortent par petits groupes fureteurs, munis d’une espèce d’écriptoire portative. Et là, j’ai l’impression qu’ils s’intéressent enfin à nous les pierres du Château..  

— Quel étrange ballet ! Les uns entrent en cuisine, d’autres courent au cul de basse-fosse, les suivants pénètrent dans la Chapelle, jusqu’au balcon…

— J’entends leurs pas dans l’escalier de la Tour de Nostradamus. Les plus courageux grimpent tout en haut. Regarde-moi cette petite brunette futée qui passe la tête par la lucarne pour déchiffrer l’énigme cachée sous la planchette en contrebas. Attention ma belle, ne te penche pas trop !

— Écoute-les s’interpeller d’un coin de la cour à l’autre. Je me demande quels philtres ils ont consommés tout à l’heure car leurs propos sont vraiment bizarres :

 « Vous avez trouvé l’année de la croisade ?
 Et combien de verres dans le jéroboam ?
 Le jeu du tigre et de l’éléphant ou de la poule et du renard ?
 C’est quoi le prénom de l’assassin du prisonnier ?
 La grande demoiselle vous a révélé son secret ?
Le nom du cheval ? César.
Et le puits, il vous a livré sa vérité ? Fais gaffe à tes doigts Annie ! »

— Tu sais bien, avec les humains, il faut s’attendre à tout. Depuis huit siècles que nous les côtoyons, ils nous en ont fait voir de toutes les couleurs pas vrai ma vieille Peyrette ? Le meilleur et le pire… Au fait, où sont passés leurs hommes, dans les oubliettes ?

— Non pas certes ! Regarde donc sous le grand magnolia : ils sont assis à l’ombre et refont le monde en sirotant des boissons fraîches. Au moins ceux-là sont inoffensifs.

— Quand même ils ne s’en font pas ! Quelle heure est-il ? Six heures ? Morbleu, ils ont l’intention de passer la nuit au château.

— Ah non, pas question Peyrot ! Ils n’ont pas l’air dangereux, mais on n’est plus chez soi. On va devoir les chasser. Allez, ouste les jeunes ! On ferme. À plus !!!

Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels ne seraient qu’heureuse coïncidence.

 

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Commentaires

plume
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
mémoire des pierres

 

 C'est vrai Kapadouo, les vieilles pierres sont porteuses de souvenirs, du fait même qu'elles nous incitent à penser aux êtres et évènements qu'elles ont "vu"passer.

En l'occurence, je ne sais pas si les pierres de Bridoire garderont le souvenir de notre passage en ce jour caniculaire -seule ombre au tableau…Ce dont je suis sûre c'est que nous, nous en garderons le souvenir. Peut-être pas pendant cinq siècles, mais quand même…

 Tant mieux si cette petite fantaisie a pu te faire partager ce moment.

plume
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Inscrit depuis : 09/10/2014
papotage et reportage

 

 Tant mieux si cela vous a plu Escampette.

"En fait" ces papotages-là sont un petit reportage sur une journée très plaisante passée au château de Bridoire avec des amis d'écriture.

Escampette
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Inscrit depuis : 20/10/2015
Bonjour, merci pour cette

Bonjour, merci pour cette nouvelle originale, drôle et fantaisiste. J'aime sa fraîcheur et ses dialogues vivants !

Kapadouo
Portrait de Kapadouo
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Inscrit depuis : 03/12/2015
J'aime ce genre de fantaisie

J'aime ce genre de fantaisie qui peut permettre des discursions d'un autre ordre. Les vieilles pierres qui ont vu passer des êtres et des évènements en gardent la mémoire. À décrypter...

Kapadouo

plume
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Inscrit depuis : 09/10/2014
    Amen!

 

  Amen!angel

cfer
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Inscrit depuis : 19/11/2014
Couillon??

Que nenni mon ami

Grand prêtre tu resteras

Tant que Sainte Colette

Tu vénèreras!

luluberlu
Portrait de luluberlu
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Inscrit depuis : 24/12/2010
Ah ben non, Colette. Depuis

Ah ben non, Colette. Depuis qu'Annie est passée, on ne dit plus grand prêtre mais grand couillon ! J'ai pris du grade.yescheeky

plume
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Inscrit depuis : 09/10/2014
Ste Colette

 

 Oui cfer, doublement présente sainte Colette ce jour-là : Nos pensées allaient vers toi qui hélas ne pouvais être là…

 Et une question concernait la poule dont elle ne se séparait jamais (sauvée par l'œuf qu'une poule a pondu pour elle à la fin d'un carême particulièrement éprouvant…)

Je viens d'apprendre aussi (merci internet) que le second attribut de cette sainte est le puits car elle a la faculté de ramener l'eau dans les puits asséchés. Je pense qu'à son époque on ne connaissait pas le rosé et le Monbazillac car tant qu'à faire des miracles…?

cfer
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Inscrit depuis : 19/11/2014
Pélerinage à Bridoire.

Merci pour cette belle séance de rattrapage. Une brillante rétrospective trés imagée.

Oui, je le vois bien le grand prêtre plastronner sous son grand chapeau...escorté par la cohorte des 13 suivantes...

quoiqu'il en soit, avoir eu l'idée de placer ce pèlerinage sous la protection de Sainte Colette ne pouvait que vous apporter joie et sérénité. Cependant je note que personne n'a suivi l'exemple de la Sainte...aucune mortification...aucune privation de nourriture...Ah! Je les reconnais bien ces vandales, dés que midi sonne, au diable les dévotions ils en reviennent toujours à vénérer leurs vieux démons!

olala
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Papotages de vieilles pierres

" Couillon " !!!!  En plus je ne râle jamais, nom d'un petit bonhomme !!!!!!

Cela pour toi grand chef !

 

 

Pour Plume : une bonne et sympathique idée que ce petit "remake" de notre passage à Bridoires. Un bon moment pour tous malgré un soleil un peu trop ... " entreprenant" et quelques chemises généreusement mouillées !!

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