Accueil

Depuis le départ de Mariette et sa famille pour Paris, Julien se sentait capitaine solitaire de voilier sur un océan. Il aurait bien aimé que le vent se lève, mais c’était le calme plat. Pas le moindre petit zéphyr à l’horizon qui le poussât d’un côté ou de l’autre. Il s’activait le plus possible, ne restait jamais immobile, prenait double part de travail dès qu’il le pouvait.

C’est en contournant la grange un matin qu’il tomba en arrêt devant le rosier rouge qu’on croyait mort et qui avait refleuri de plus belle. Il eut un coup de poing dans le ventre. Il détestait les roses rouges. Lèvres pincées, il s’approcha... Les dernières gouttes de rosée perlaient sur la chair veloutée, carminée, nuancée de grenat vers l’intérieur. Un subtil parfum oriental émanait de cette surprenante beauté. Une goutte roula doucement le long d’un pétale telle une larme de tendresse...

La gorge serrée, Julien ne voyait plus que des larmes de sang dégoulinant sur un violon brisé...

Lorsqu’Anna était arrivée à la ferme, c’était une grande fillette maigrichonne et silencieuse. Elle portait avec elle, outre sa petite valise cabossée contenant tout son bien, un violon. C’était ce violon qui lui avait sauvé la vie. Le jour de la rafle du Vel' d’HIV', elle avait été hébergée chez son professeur de musique pour récupérer un violon plus grand que l’ancien... Son nouvel ami, son sauveur, était tout ce qui lui restait. Une famille contre un violon.

Anna était musicienne, et douée. Dans sa petite valise en carton, elle avait aussi sauvé des partitions qui lui permettraient de continuer à travailler son instrument.

À la ferme, le violon avait fait sensation. C’était un objet incongru. Dans sa petite chambre, Anna l’avait un jour sorti de sa boîte vernie. Après avoir frotté l’archet sur la colophane, réaccordé légèrement à l’oreille absolue qu’elle possédait, elle réveilla doucement le magicien. Il y eut quatre notes de contrôle, quelques accords timides et... « la méditation de Thaïs » envahit la demeure. La fée Musique était entrée. Plus rien ne serait comme avant. Toute la maisonnée retenait son souffle. Même la pendule que l’on n’entendait plus semblait s’être arrêtée pour mieux écouter. Choses, bêtes et gens étaient partis sur les ailes du temps, loin de la pesanteur des jours... Maman et pépé Jules s’étaient regardés étrangement. Louise avait furtivement essuyé ses yeux avec un coin de son tablier bleu et Jules avait plusieurs fois raclé sa gorge. Julien se souviendrait toujours de ce moment merveilleux, intense, où le vivant devenait tellement plus vrai que la vie.

Vers la fin de la guerre, pépé Jules emmenait de temps en temps Anna à Bergerac – ce qui était d’une grande imprudence – chez Melle Anselme, violoniste, réfugiée alsacienne. Anna ne devait pas gâcher un tel talent...

Anna... Il revoyait son visage étroit, un peu allongé, son nez un peu aquilin, sa bouche bien ourlée semblant toujours retenir un sourire moqueur contrastant avec de grands yeux verts ou gris-vert qui regardaient souvent très loin. Ses cheveux châtain-brun bien rangés en deux nattes encadraient ce visage à peau mate à la fois étrange et attirant. Les premiers temps, elle parlait à peine, était d’une docilité inquiétante. La première fois qu’on avait entendu son éclat de rire tout en cristal, c’était grâce au chaton si cocasse. Louise et Jules s’étaient regardés avec un soupir de soulagement : c’était gagné. Pourtant, un jour de brume où l’on tuait le cochon, où tout le monde s’affairait, Anna avait craqué. La bête que l’on saignait et qui criait sa détresse : c’était trop. Elle aussi avait poussé un cri de bête blessée, était partie en courant, comme folle. Et c’est Julien qui l’avait retrouvée après des heures de recherches, blottie dans le foin d’un coin reculé de la grange. Elle ne pleurait plus. Elle était muette, inatteignable, perdue dans ce monde de la douleur d’où l’on ne revient jamais pareille.

À partir de ce moment-là, Julien avait eu pour elle une immense tendresse de chevalier servant. Elle faisait désormais partie de lui. Il n’imaginait plus la vie sans elle. Avec pépé et maman il se sentait encore protégé. Il recevait. Avec Anna il se sentait capable de donner tant de lui-même. Un peu plus tard, il avait écrit ses premiers poèmes pour elle. Sa présence avait allumé un grand bonheur au fond de lui. Un feu qui éclairait tout son quotidien. Quand on entendait le violon vibrer, pleurer, se tordre de joie ou de douleur, il lui arrivait de laisser couler ses larmes en cachette.

Il se souvenait avec émotion du jour où, devenus plus grands, il avait voulu lui apprendre à danser. Anna n’avait jamais voulu aller au bal et Louise et pépé n’y tenaient pas non plus. Alors, Julien avait tenu à la faire danser, comme ça, pour rire. Il l’avait tenu dans ses bras, tout contre lui, et tous deux s’étaient mis à chanter doucement. Cette folle envie de l’embrasser qu’il avait eue !... Anna aussi avait ressenti un grand trouble, il en était sûr. Elle s’était éloignée la première. Ensuite, il y avait eu le service militaire. Une expérience dite d’homme. À son retour, Anna n’était plus là. Elle était partie en Israël où une carrière de violoniste l’attendait. Elle avait été remarquée et encouragée par Yehudi Menuhin en personne. Un bel avenir s’annonçait pour elle. Elle écrivait de temps en temps à sa maman Louise et pépé Jules. Pour un anniversaire, elle avait envoyé à Julien une superbe carte représentant un violon sur lequel était posée une éclatante rose rouge. Mais quelque temps après, on apprenait qu’Anna avait été tuée dans un attentat. Son violon brisé gisait dans une mare de sang.

Julien, désormais, détesterait les roses rouges.

 

5.04
Votre vote : Aucun(e) Moyenne : 5 (2 votes)

Commentaires

Escampette
Hors ligne
Inscrit depuis : 20/10/2015
Bonjour,   J'adore votre

Bonjour,

 

J'adore votre écriture, c'est tendre, doux, visuel. Vous créez fort bien une ambiance, un décor. Je regrette la manière dont se déroule la fin. C'est un peu abrupt, j'aurais voulu encore un peu de romance entre le moment où on apprend que la jeune fille est partie et celui où elle a été tuée. Merci, à vous relire avec plaisir :)

plume
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
belle et triste histoire

 

 

 Romantisme et poésie. Belle métaphore, cette "larme de tendresse" roulant doucement le long d'un pétale…

J'aime particulièrement la scène des premiers sons de violon à la ferme et la réaction de chacun, "choses bêtes et gens étaient partis sur les ailes du temps loin de la pesanteur des jours"

 

Une belle et triste histoire.

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires