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Contraintes : le même jour à la même heure

Résumé : Me Schwartz, inquiète, et son mari sont chez le cancérologue. Lui pense à leurs enfants : Sacha, abonné aux mésaventures amoureuses, qui sort beaucoup trop et Sarah, toujours en déplacement.

Chapitre 2

Sacha était entré, précipitamment, dans la petite maison de ville. Juste le temps de fermer son parapluie et d’apercevoir l’écriteau sur la porte « Merci de sonner et vous installer dans la salle d’attente ».

Là, il avait eu une bonne surprise : la pièce était vide, et il semblait donc le premier patient

Tiens, s’était-il dit, j’ai de la chance. D’habitude, dans les consultations, il y a toujours plein de monde, et on sait quand on y arrive, mais jamais quand on en sort ! Si j’avais su, je ne me serais pas autant dépêché pour arriver juste en début de matinée.

Une fois installé, il profite donc de sa tranquillité pour téléphoner à ses parents. C’est une habitude chaque fois qu’il va les voir : il les appelle toujours le lendemain afin de les rassurer en leur disant que les quelques kilomètres à faire pour rentrer chez lui se sont bien passés. Tout en composant le N° il se demande si à 40 ans il devra encore agir ainsi !

Il faudrait aussi qu’il interroge son père pour savoir si tout va bien. Il l’a trouvé bien silencieux hier soir, semblant même soucieux. Mais il n’a pas eu l’occasion d’échanger en tête à tête avec lui. Il devrait en parler avec Sarah. Elle, par contre, semblait en pleine forme. Mieux que lui, car avec son épouvantable mal de gorge, il est conscient d’avoir peu parlé lors de ce dîner familial.

Les sonneries s’égrènent, en vain.

 

C’est bizarre qu’ils ne décrochent pas songe-t-il. En général, à cette heure-ci, ils sont toujours à la maison. Ce serait quand même plus pratique s’ils se mettaient enfin au portable.

Une jeune femme entre dans la pièce, interrompant ses pensées. Manifestement ce n’est pas le médecin, car elle s’assied sans un mot.

Il l’observe d’un coup d’œil discret. Elle pourrait être jolie, se dit-il, si elle accrochait un sourire sur son visage.

Au bout d’un court instant, toutefois, il entend le son de sa voix

  • — Excusez-moi, monsieur. Ma question est peut-être indiscrète, mais… vous avez déjà fait une analyse ?

Il la regarde, surpris. Ma foi, si cela peut lui rendre service :

  • — Oui, cela m’est déjà arrivé. Mais je vous rassure, je ne pense pas que mon cas soit trop grave.

  • — Ah bon. Parce que moi, c’est la première fois.

  • — Oui, moi aussi c’est la première fois que je viens.

  • — Mais je parlais d’une analyse. C’est la première fois que j’en fais une.

  • — Oh, cela ne fait pas trop mal, vous savez. Et puis, si vous les prévenez que vous n’aimez pas beaucoup cela, ils se débrouillent toujours pour vous parler afin que vous pensiez à autre chose pendant l’intervention.

  • — Mais, je croyais que c’était surtout le patient qui devait parler.

  • — Oui, ils peuvent aussi vous faire parler afin de vous aider à ne pas être trop stressé.

  • — Et si on est stressé cela se passe mal ?

Il commence à en avoir assez de ses questions. Mais elle semble vraiment de plus en plus inquiète.

  • — J’ai entendu dire que pour certaines personnes cela est plus difficile et peut, éventuellement, laisser un bleu, lui précise-t-il. Mais, très petit, je vous rassure. Et juste localisé là où ils sont intervenus.

  • — Cela peut entraîner un bleu ? Mais on ne m’en avait pas parlé ! Moi, j’en ai déjà des bleus ; mais c’est des bleus à l’âme, m’a expliqué mon médecin. Il m’a conseillé, pour les soigner, de faire une analyse. Si c’est pour remplacer des bleus par d’autres bleus, je ne vois pas trop l’avantage.

L’arrivée du médecin suspend leur discussion.

  • — Monsieur, nous avions rendez-vous ? demande-t-il en voyant Sacha.

  • — Non, lui répond ce dernier ; mais j’avais vu sur Internet que ce matin vous receviez en consultation. J’ai très mal à la gorge depuis plusieurs jours et…

Le docteur l’interrompt :

  • — Ah, je pense que vous vous êtes trompé. En tant que psychiatre, ceci n’est pas de mon ressort. Vous vouliez sans doute allez voir mon confrère généraliste. Mais son cabinet est au premier étage, en passant par l’escalier extérieur. Vous n’avez pas dû faire attention et la confusion arrive de temps en temps. Je vais lui téléphoner afin que vous n’attendiez pas trop.

Sacha s’apprête donc à partir, mais il se tourne soudain vers la jeune femme :

  • — Désolé Mademoiselle, je pense qu’il y a eu quiproquo ; moi, je ne parlais pas d’une analyse psychologique mais d’une analyse… de sang.

Chapitre 3

Quelques revues en désordre sur une table basse et des chaises par contre sagement alignées : une salle d’attente comme beaucoup d’autres si ce n’est, au mur, quelques reproductions ayant toutes le même thème, la maternité.

Il reconnaît l’une d’entre elles, « Le Berceau », de Berthe Morisot et ne peut en détacher ses yeux : dans quelque temps verra-t-il Sarah, en jean et non engoncée dans une robe du 19e siècle, regarder avec tant de tendresse l’enfant endormi dans son berceau ? Il sourit.

  • — À quoi penses-tu ? Cela a l’air de te rendre heureux. Moi, j’en ai un peu assez d’attendre. Heureusement, comme nous sommes les derniers, la prochaine fois que le médecin vient chercher quelqu’un, ce sera nous !

Sarah, toujours aussi impatiente… Sans répondre à sa question, il en profite pour l’interroger à son tour :

  • — À propos d’attente : pourquoi n’as-tu rien dit à tes parents hier soir ?

  • — Et toi qui me reproches souvent d’être trop empressée… Il faut d’abord que le résultat du test soit vérifié par le docteur ! Et puis, de toute façon, entre mon frère, passant son temps à éternuer, et mes parents qui semblaient préoccupés. J’ai trouvé ce dîner mortel ! Pas toi ?

  • — Moi, j’étais dans un état second, tu sais…

C’était en effet peu avant de partir. Comme d’habitude, Sarah était rentrée tard du bureau, et, tout en finissant de se préparer, lui avait crié  :

  • — Au fait, j’aurais voulu que tu m’accompagnes demain chez le médecin. J’ai rendez-vous en fin d’après-midi. Ce sera possible ?

Devenu blême, il avait couru la rejoindre.

  • — Qu’est-ce qu’il se passe ? Il tenait tant à elle.

Éclatant de rire, Sarah lui avait alors murmuré :

  • — Monsieur, si ceci m’est confirmé demain, j’ai le plaisir de vous indiquer que vous allez bientôt être père !

Étonné, sidéré, abasourdi, heureux… Quel qualificatif donner à son état lorsqu’il avait entendu ceci ? Il en rêvait depuis si longtemps…

Bien sûr, ils avaient pris un moment pour parler de cette grande nouvelle et puis, revenus à la réalité, étaient partis pour assister au dîner familial où on les attendait.

  • — Dis-moi, j’ai pensé : Julien, cela te plairait comme prénom ?

  • — Tu le disais tout à l’heure : il faut peut-être attendre un peu, lui répond-il en souriant… Et puis, si c’est une fille ?

  • — Ce sera un garçon, j’en suis sûre répond-elle d’un ton catégorique.

C’est à ce moment-là que la porte de la salle d’attente s’ouvre enfin :

  • — Madame, nous avons rendez-vous je crois.

Épilogue. Quelques mois plus tard…

Il la contemple. Comme elle est mignonne !

  • — Dors bien ma petite-fille et puisses-tu avoir une vie merveilleuse lui murmure-t-il avant de rejoindre Blanche et les enfants.

Et, tout en descendant précautionneusement l’escalier afin de ne pas faire de bruit, il repense à tous ces évènements survenus depuis leur dernier dîner familial : Blanche est totalement guérie grâce à une intervention parfaitement réussie, Sarah a décidé de prendre une année sabbatique afin de se consacrer à sa fille, et Sacha leur a appris en début d’après-midi qu’il allait bientôt leur présenter leur future belle-fille.

Il paraît qu’il l’a rencontrée dans la salle d’attente d’un cabinet médical.

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
délicatesse

 

 Je n'ai pu résister à l'envie d'aller voir les tableaux de Berthe Morisot, "le berceau" en particulier. Délicatesse et élégance sont les deux caractéristiques soulignées par la légende. C'est exactement l'impression que me laisse ton texte. Avec la touche d'humour dans la scène du quiproquo entre Sacha et la jeune fille dont on entendra reparler à la fin 

luluberlu
Portrait de luluberlu
Hors ligne
Inscrit depuis : 24/12/2010
Hé hé ! une pirouette à la

Hé hé ! une pirouette à la fin, pour conclure. Astucieux.

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