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Contraintes : le même jour à la même heure

Joanne et moi formions un couple facilement repérable ; elle avec, malgré la grossesse, sa fine silhouette, son visage hâlé et ses yeux pers, et moi, gaillard docile et rêveur. Elle observait la vie avec beaucoup de curiosité et portait une attention obstinée aux choses parfois les plus infimes en apparence. Tout l’intéressait dans les ressorts compliqués du cœur humain. Elle questionnait, écoutait la réponse et opinait ensuite si c’était opportun. « La vie écrit dans chaque chose », disait-elle. Elle avait pris ma mesure et était patiente, aussi se maintenait-elle discrètement entre papa et moi comme si faciliter ce lien était une manière de payer une étrange dette qu’elle croyait devoir à l’homme qu’elle avait épousé.

La lumière, encore mouchetée d’ombres, imprimait de doux reflets quand papa était passé à nouveau le surlendemain. Précédé de son ombre, il avait fait chanter les cailloux de l’allée. Un nuage était allé à la rencontre du soleil levant et projetait une lueur rousse sur la maison et les immeubles alentour. Une petite brise s’était levée. Le visage de Joanne tout entier rayonnait. Elle respirait lentement, avec la sérénité d’une belle femme qui a pleinement conscience de l’être, souriait, et la courbe de ses lèvres déroulait comme une vague lumineuse. Le nuage solitaire s’était défait et le soleil montait dans le ciel qui palissait à l’est. Des rectangles de lumière, réfléchis par les vitres, frôlaient les pots de géraniums posés sur le sol.

— Il faut ajouter de la vie aux jours lorsqu’on ne peut ajouter des jours à la vie.*

Il s’était tu, ramené, me sembla-t-il, très loin en lui-même pour extraire des images et les faire remonter au jour avec précaution :

— Le silence était là depuis longtemps... dans les mots et entre les mots. Nous ne nous parlions plus. Il y a dans la vie des moments qui rongent la volonté et où les hommes deviennent prisonniers de leurs propres pas.

Il eut un sourire triste, mais son esprit était déjà ailleurs. J’ai vu celui de Joanne s’effacer et des larmes grosses comme des perles envahir son visage. Il se mit alors à nous parler en pesant ses mots, comme le pêcheur qui ne ferre pas trop fort le poisson pour ne pas l’effaroucher, sans sourire, en la regardant fixement avant de pivoter sur ses talons et de s’éloigner.

* Anne-Dauphine Julliand : « Deux petits pas sur le sable mouillé ».

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
   Très beau portrait de

 

 Très beau portrait de femme, portrait physique et psychologique.

 Petites touches essentielles, tressées avec les éléments du paysage (soleil levant, visage, nuage, courbe des lèvres comme une vague lumineuse…)

 

  Cette citation de Anne Dauphine Julliand signe un glissement vers une ambiance beaucoup plus sombre.

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