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Contraintes : le même jour à la même heure

Au même moment à 60 km de là, Béatrice et Julien les parents de Lori et Lisbeth croquent le marmot dans l’antichambre du docteur Deboull, oncologue.

Béatrice s’était pourtant juré de ne plus accompagner son mari dans les hôpitaux et autres établissements de soins et consultations, de ne plus le suivre dans ses délires hypocondriaques.

La voilà pourtant une fois encore assise dans cette salle d’attente aux côtés de Julien dont, très vite, l’angoisse et l’anxiété deviennent palpables, audibles presque. Elle l’observe à la dérobée, attendrie quelque part de le sentir si fragile et vulnérable ; agacée aussi par tous ces petits riens révélateurs de son mal-être et exaspérants à la longue : cette façon d’agiter sans arrêt les membres inférieurs lorsqu’il est assis, cette manière aussi de repousser une mèche qui n’existe plus depuis longtemps ou encore de faire craquer ses phalanges !

— Prends donc un journal au lieu de t’agiter et ruminer des idées noires lui suggère-t-elle doucement. Tu as entendu ? Le docteur va avoir du retard.

Julien ne l’entend pas, trop occupé à « s’ausculter », à inventorier ses ressentis, imaginaires ou... pas, bref à se confiner dans sa douloureuse conviction qu’il est malade, gravement malade. Béatrice aimerait pouvoir le rassurer, le distraire de soi et de sa phobie destructrice, mais... 35 ans de vie commune n’y ont rien pu changer et la retraite n’a fait qu’aggraver les choses.

— Qu’ai-je donc raté dans notre couple, s’interroge-t-elle, pour que ? Pas le temps de chercher ni de trouver un début de réponse ! Émergeant de son sac, la sonnerie du portable. Elle s’en saisit et s’éclipse discrètement.

— Allo ? Allo ? Lisbeth ? ... Non, je ne suis pas à la maison. Ton père et moi sommes actuellement chez le cancérologue... Oui, chez le cancérologue... Eh bien oui encore une fois... Oh je ne sais pas, je ne sais plus, 2,3 ?... La 8e fois ? Tu es sûre ?... Peut-être... Non, un nouveau, tu connais ton père et sa belle opinion sur les précédents et les médecins en général : tous des incompétents, des charlatans, des vendeurs d’orviétan !!... Oui, je sais, mais que veux-tu que j’y fasse ?... Non, cette fois il s’est découvert une petite boule sur la cuisse... Pas exactement, entre les cuisses, c’est çà. Attends, je mets le micro, je ne t’entends pas bien.

— Tu dis, une boule entre les cuisses ?

 

— Oui, oh pas grand-chose, une toute petite boule.

— Sérieux ? Bouh ! ça craint. Dis maman, tu es au courant que tout homme normalement constitué en possède 2 !!
 

— 2 quoi ?
 

— Ben 2 boules évidemment !! quelle question ! Alors une seule et petite de surcroît !!
 

Éclat de rire de Béatrice.
 

— Excuse mon esprit d’escalier ma fille ; je devrais te connaître pourtant depuis le temps ! taquine, insolente et frondeuse.
 

— Sérieux maman, je ne plaisante pas. Je me fais grave du souci. Une petite boule... c’est trop chelou non ?
 

— Alors, pour ta gouverne déjà, sache ma fille que j’ai connu et cotoyé des hommes avant toi ; n’oublie pas que j’étais aide-soignante quand même ! Et puis si cela peut te rassurer, rien d’anormal chez ton père de ce côté-là !!
 

À l’autre bout du fil, éclats de rire de Lisbeth cette fois.
 

— Une évidence mum puisque je suis là ! Tout de même, tu n’en as pas marre de faire toutes les salles d’attente de la région ? 15 ans au moins que cela dure. Tu réalises qu’à lui seul, papa viderait presque les caisses de la sécu sans blague !! Et puis notre héritage qui s’amenuise au fil des jours, tu y as pensé ? Non je plaisante bien sûr !!
 

— Je sais. Bon arrête de dires des bêtises et parle-moi un peu de toi.
 

— Nickel chrome, rien à dire. D’ailleurs je dois filer. Je t’embrasse. À toute.
 

— Moi aussi je t’embrasse.
 

— Nickel... et voilà, encore une pirouette ma fille. Pas facile décidément de communiquer avec vous les ados !
 

Béatrice éteint son portable et sans hâte rejoint la salle d’attente. Elle se sent, momentanément en tout cas, plus sereine. Aussi stupide que cela puisse paraître ces joutes verbales avec sa fille lui font du bien et lui permettent de lâcher prise. Lisbeth a raison songe-t-elle, inutile de se mettre martel en tête pour un kyste !
 

De retour dans l’antichambre du docteur, elle est aussitôt invectivée par son mari sorti de son mutisme.
 

— Mais où étais-tu passée Bon Dieu ?
 

— Un coup de fil de Lisbeth.
 

— Ah ! il est vrai qu’ils ne se bousculent pas ! Et comment va-t-elle ? Toujours avec son Ibérien ? Comment s’appelle-t-il déjà ?
 

— Joselito.
 

— Ah oui, Joselito. Pas très viril pour un prénom masculin, parfaitement porté il est vrai !
 

— Tu exagères comme toujours. C’est un gentil garçon quoique tu en dises et puis l’essentiel c’est qu’elle l’aime non ?
 

— Jusqu’à quand ? Elle en est déjà au 5e : un Américain, un Suédois, un Portugais, même un Chinois ! Notre fille fait dans le « cosmopolitis men » correct !!, un véritable aimant à « jules » ! Tu verras, le prochain, car il y aura fatalement un prochain, sera noir comme de l’encre de seiche et il arborera un sublime boubou et un turban coloré !
 

— Tu es bête. Et puis qu’est-ce que tu as contre les Africains ? Pour ma part, j’en connais qui vaudraient bien des gendres d’autres nationalités, crois-moi. D’ailleurs...
 

La porte vient de s’ouvrir. – Monsieur et madame Carrière ?
 

Un homme au sourire ravageur, à l’élégante prestance et... noir de surcroît (!) les invite à pénétrer dans son bureau.
 

« Encore un qui pourrait bien rejoindre très vite le camp des orviétans !! se surprend à penser Béatrice avec amusement. »

 

 

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Commentaires

plume bernache
Hors ligne
Inscrit depuis : 09/10/2014
   Humour humour quand tu

 

 Humour humour quand tu nous tiens…

J'ai ri aux éclats, (mon chat qui dormait à côté de moi me regarde de travers)

Humour vrai de vrai, mais basé sur une situation qui me semble assez courante en ce qui concerne nos chers et tendres !

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